Culture

L'art d'habiter

Temps de lecture : 3 min

À travers un agréable cheminement théorique, Jean-Marc Besse nous offre une belle interprétation de l’habiter.

My tram is my castel - Explore / Marja van Bochove via FlickrCC
My tram is my castel - Explore / Marja van Bochove via FlickrCC

Habiter : Un monde à mon image de Jean-Marc Besse

Philosophe, Jean-Marc Besse est cependant loin d’être inconnu chez les géographes et les urbanistes qui ont eu l’occasion de découvrir ses travaux sur le paysage, notamment son passionnant livre, Le goût du monde. Dans le présent ouvrage, il se livre à une réflexion sur l’habiter, à une mise au point sur un concept qui tend aujourd’hui à s’étirer dans de multiples directions.

Depuis les textes fondateurs d’Heidegger, il est acquis que l’habiter ne se résume pas à la construction ou à l’édification mais qu’il renvoie davantage à «cette espèce de conversation muette qui se tisse au long de nos rapports quotidiens et ordinaires avec le lieu dans lequel nous vivons» (p.29).

Autrement dit, l’Homme habite un monde qu’il modèle à son image, à ses besoins et avec lequel il est en interaction constante: «interroger l’habiter, c’est interroger ce qu’il en est pour les hommes de leur monde, du monde qu’ils ont édifié au cœur de l’espace et du temps, dans lequel ils ont ordonné leurs existences individuelles et collectives» (p.7). Loin d’être inné, ou une activité passive de l’être humain, habiter exige au contraire de sa part qu’il se projette, qu’il marque les lieux pour se construire, en propre, un «monde» de significations.

Un rapport à soi

En évoquant l’entretien de la maison et l’art ménager, l’auteur évoque non seulement la gestion d’un lieu mais également ce rapport à soi qui se constitue dans cette action: «habiter, c’est aménager et entretenir des espaces intérieurs qui ont ce double caractère d’être à la fois physiques et psychiques. L’intérieur, c’est ce territoire singulier qui s’étend, s’étale, s’organise entre nous et les parois de notre appartement ou de notre maison» (p.153-154). Or, cet espace habité, que l’on parle d’un appartement, d’un quartier ou d’un «chez-soi» n’est pas vide. Il est en effet peuplé d’objets, qui constituent autant de prises avec lesquelles nous interagissons, auxquelles nous nous ajustons, chacune étant investie du sens que nous lui donnons.

L’intérieur, c’est donc une «relation solide parce que pleine de sens avec les choses de notre entourage familier, comme celle que nous entretenons avec un vêtement qui nous va bien et que nous aimons bien porter, un système ou plutôt un monde que nous formons avec elles, qu’il est difficile de rompre lors d’un déménagement par exemple, ou bien qui se présente comme un ensemble fermé au visiteur de passage n’en comprenant pas toujours les axiomes fondamentaux et les significations premières» (p.159). Ainsi, habiter renverrait à cette «intériorisation» d’un espace, à cette capacité d’en faire un «lieu d’intimité déposée sur les choses qui forment notre entourage» (p.161).

Un espace de confiance

C’est ainsi un espace de confiance que l’acte d’habiter vise à instituer, il s’agit de «tracer un cercle pour qu’un chez-soi apparaisse, en laissant au-dehors les forces du chaos» (p.151). Comme l’avait précisé Dardel, l’on habite un lieu dès lors que pouvons y relâcher nos mécanismes de défense et nous y confier par le sommeil[1]. Et la singularité de l’habiter réside peut-être dans cette recherche d’un espace protecteur au sein duquel il devient alors possible, de s’exposer dans toute sa fragilité. En distinguant ainsi l’espace personnel de celui des autres, l’habiter renvoie donc à l’établissement de limites, à l’apparition de discontinuités dans un continuum.

Pour autant, malgré cette recherche d’isolement, ces mondes habités et contigus ne sont jamais totalement imperméables les uns aux autres. Le bruit et les sons de l’extérieur qui parviennent jusqu’à soi témoignent notamment de cette intrication des intimités et des vies. Cette interpénétration du public et du privé, de l’intérieur et de l’extérieur, révèle justement le fait qu’habiter, c’est cohabiter avec autrui. Il convient donc de gérer les distances à autrui, et habiter devient alors cet «art de l’espacement» qui vise à assurer la «proximité dans la séparation et la séparation dans la proximité» (p.46).

Une dimension politique à développer

Pourtant, bien que les rapports sociaux et conflictuels de l’habiter soient présents tout au long de l’ouvrage, l’auteur se contente d’ouvrir certaines pistes sans explorer davantage cette dimension politique. Car ces pratiques d’habiter doivent également être interprétées au niveau de la contrainte et des restrictions qu’elles imposent à d’autres et des rapports de pouvoir qui peuvent en découler. En effet, au vu de l’importance identitaire et existentielle de l’acte d’habiter, l’impossibilité d’habiter se révèle être une violence sociale. C’est en direction de ces préoccupations, et en particulier vers les inégalités liées à l’engagement existentiel des individus[2] qu’il nous semble nécessaire d’orienter aujourd’hui la réflexion sur l’habiter.

Ainsi, si certains lecteurs regretteront peut être la faible mobilisation de la pensée de Sloterdijk ou des géographes Stock et Lazzarotti, il n’en reste pas moins que Jean-Marc Besse dresse un portrait pertinent de l’habiter. À travers une déambulation menant le lecteur de Proust à Foucault ou à Bergounioux, l’auteur parvient à entrainer son lecteur dans les méandres de l’habiter, d’une manière particulièrement agréable.

Antonin Margier


[1] Dardel, Éric. 1952. L'homme et la terre Retour au texte

[2] Lenel, Emmanuelle. 2011. «Un regard phénoménologique sur la mixité urbaine», EspaceTemps.net Retour au texte

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