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Comment Elon Musk en est venu à détester Wikipédia

Temps de lecture : 5 min

Alors qu'il n'hésitait pas à clamer son amour pour cette encyclopédie, l'entrepreneur milliardaire la rejette de plus en plus. Un virage peu surprenant, qui pourrait être un marqueur politique.

Ces derniers mois, Elon Musk a de plus en plus fait état de ses doutes concernant la fiabilité de Wikipédia. | Jim Watson / AFP
Ces derniers mois, Elon Musk a de plus en plus fait état de ses doutes concernant la fiabilité de Wikipédia. | Jim Watson / AFP

«Joyeux anniversaire Wikipédia! Tellement content que tu existes.» Ce tweet d'Elon Musk célébrant les 20 ans de l'encyclopédie en ligne a tout d'un vieux souvenir plein de poussière sorti du grenier. Le milliardaire l'a pourtant publié il y a deux ans à peine, mais aujourd'hui, fini le temps des éloges.

En juillet 2022, il prenait à partie Jimmy Wales, l'un des deux fondateurs du site, pour dénoncer le fait que «Wikipédia perd son objectivité». Qu'a-t-il bien pu se passer entre ces deux tweets pour que le richissime Sud-Africain se mette à pointer du doigt une plateforme à laquelle il souhaitait bon anniversaire il y a peu?

La question importe probablement assez peu à Larry Sanger. L'autre cofondateur de l'encyclopédie la plus consultée de la planète n'a pas hésité à se manifester en commentaire pour servir ses propres intérêts. «Elon, je suis cofondateur de Wikipédia (parti depuis longtemps). Un nouveau projet, un véritable réseau décentralisé regroupant toutes les encyclopédies (une “encyclosphère”), a bien avancé et devrait maintenant être sur votre radar. Veuillez encourager les gens à faire un don.»

Après le lancement de Wikipédia, Jimmy Wales et Larry Sanger ont très rapidement emprunté des voies différentes. Depuis, ce dernier ne manque pas une opportunité de faire savoir son opposition à Wikipédia… qu'il a pourtant contribué à lancer. Le tweet d'Elon Musk était donc une belle occasion de faire un peu de publicité à son nouveau projet. Bien essayé, mais le milliardaire n'en fera pas pour autant la promotion.

Un divorce en plusieurs actes

Le tweet d'Elon Musk n'est pas un cas isolé. Ces derniers mois, l'entrepreneur milliardaire a de plus en plus fait état de ses doutes concernant la fiabilité de l'encyclopédie. Après la suspension sur Twitter de différents journalistes suivant ses activités de près, le patron du réseau social s'est ému du fait que cette actualité avait donné lieu à la création d'un article sur Wikipédia, aujourd'hui supprimé.

Différents admirateurs de l'entrepreneur sont convaincus que la plateforme est biaisée politiquement.

«La suspension pour deux jours de, peut-être, sept comptes pour doxxing a donné lieu à une véritable page Wikipédia!?», s'est-il emporté à la suite de la création de cette page. «Wikipédia est contrôlé par les journalistes mainstream. Je ne peux plus faire confiance à ce site.» En commentaire, on retrouve une nouvelle fois Larry Sanger assurant le SAV de son encyclopédie. Il insiste, encore et toujours, sur son aspect décentralisé, ce qu'il estime être le gage d'un projet meilleur.

Retournement de situation. Après les «Twitter Files», une série de publications de documents internes à l'oiseau bleu, la communauté wikipédienne a, une fois n'est pas coutume, déçu le milliardaire, pas vraiment habitué à ce qu'on lui résiste. Après des débats sur la pertinence d'une page dédiée aux documents publiés par le patron du réseau social, les wikipédiens ont répondu non. Les Twitter Files méritent d'être mentionnés, oui, mais pas d'avoir un article à part entière. Un sort identique à l'article consacré à l'exclusion des journalistes de Twitter… qui avait pourtant été dénoncé par Elon Musk.

«Wikipédia est totalement contrôlé par les médias mainstream»

Comme souvent, Elon Musk peut compter sur le soutien de ses fans. Avec plus ou moins de sérieux, certains lui demandent régulièrement de racheter l'encyclopédie. Problème: celle-ci n'est pas à vendre, ce qui n'empêche pas l'existence d'une relation pécuniaire entre les deux protagonistes. Selon une enquête Forbes, en 2020, le chef d'entreprise a donné un million de dollars à la Wikimedia Foundation. Mais ça, c'était avant, à une époque pas si lointaine où Elon Musk louait encore le projet de savoir libre.

Il y a neuf mois, un de ses fans dénonçait sur Reddit le traitement de l'entrepreneur par Wikipédia. «Y a-t-il quelque chose que nous pouvons faire?», se demandait-il, désireux de trouver une façon de modifier le contenu d'un article qu'il estimait trop dur envers le milliardaire. Différents admirateurs de Musk sont plus convaincus que jamais que la plateforme est biaisée politiquement.

Ce rejet en rappelle un autre: celui de Donald Trump qui a, de son côté, qualifié à plusieurs reprises les médias «d'ennemis du peuple».

«Wiki est géré par des gauchistes d'extrême gauche ces derniers temps», lâche l'un d'entre eux. «Ce n'est pas du tout surprenant.» Vouloir contrôler ce qui y est dit sur le milliardaire n'est pas anodin. Elon Musk est la sixième personnalité la plus consultée de l'histoire de Wikipédia, Donald Trump trustant –de loin– la première place.

La vision d'une encyclopédie biaisée est partagée par Elon Musk. Le 17 décembre, il identifiait une nouvelle fois Jimmy Wales pour l'alerter, ignorant ou feignant d'ignorer qu'il s'agit d'un projet participatif et que même l'un des fondateurs ne peut pas en choisir la ligne éditoriale. «Wikipédia est totalement contrôlé par les médias mainstream», dénonçait-il sur son réseau social préféré.

Rien d'étonnant à constater que les «médias mainstream» sont l'une des cibles privilégiées d'Elon Musk et de ses soutiens. Enrichir un contenu sur l'encyclopédie, c'est trouver des sources fiables et reconnues par la communauté wikipédienne, donc bien souvent passer par ce type de médias. Ce rejet en rappelle un autre: celui de Donald Trump qui a, de son côté, qualifié à plusieurs reprises les médias «d'ennemis du peuple».

De quoi ce revirement est-il le nom?

Le changement de regard d'Elon Musk sur la plateforme qu'il chérissait tant autrefois ne vient pas de nulle part. Il peut être dû au fait que les wikipédiens ont radicalement changé leur façon de créer du contenu, ou encore à la subite évolution de ces derniers pour «un parti pris de gauche», en tout cas selon le milliardaire. Mais ce rejet de Wikipédia peut être également le résultat de l'ambiguïté politique que le patron de Tesla entretient.

Il ne cesse de pointer du doigt une encyclopédie qu'il déclare écrite par une «partie perdante», qui aurait «beaucoup de temps libre».

Ces dernières années, Elon Musk multiplie d'étranges appels du pied: conseils sur la prise de «la pilule rouge», concept prisé à l'extrême droite et chez les internautes friands de théories du complot, ou clin d'œil au mouvement QAnon quand il recommande de «suivre le lapin blanc».

Le récent patron de Twitter surfe sur la même tendance avec Wikipédia, pas vraiment en odeur de sainteté auprès des sphères complotistes et de la droite radicale –comme l'a à nouveau montré la séquence présidentielle française durant laquelle une cellule de militants d'Éric Zemmour a modifié les contenus ayant trait à leur candidat.

Comme à son habitude, Elon Musk trolle. Sur son réseau social, il ne cesse de pointer du doigt une encyclopédie qu'il déclare écrite par une «partie perdante», qui aurait «beaucoup de temps libre». «J'adore Wikipédia, ça s'améliore avec le temps», tweetait encore Elon Musk en 2017. Un troll avisé pourrait lui répondre d'un célèbre mème «Feel old yet?».

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