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Wikipédia et la transidentité, une question qui sème la discorde

Temps de lecture : 6 min

À l'occasion d'une tribune publiée dans L'Obs, un débat autour de la représentation des personnes trans, non binaires et intersexes sur l'encyclopédie a surgi. Les discussions houleuses sur la question sont pratiquement aussi vieilles que le site lui-même.

«Il y a un consensus sur le deadname pour dire que c'est une information encyclopédique. Pour autant, on ne met pas tout ce qui est encyclopédique dans un article, parce qu'il faut aussi prendre en compte le respect de la personne.» | Lisett Kruusimäe via Pexels
«Il y a un consensus sur le deadname pour dire que c'est une information encyclopédique. Pour autant, on ne met pas tout ce qui est encyclopédique dans un article, parce qu'il faut aussi prendre en compte le respect de la personne.» | Lisett Kruusimäe via Pexels

«Le Bistro», l'espace de discussion des contributeurs de Wikipédia, est particulièrement animé en ce jeudi 13 octobre. À midi, une tribune publiée dans L'Obs a réjoui une partie de la communauté, autant qu'elle en a indigné une autre frange, probablement plus nombreuse.

En mettant le doigt sur un problème que l'encyclopédie traîne depuis sa création, le texte n'a pas laissé indifférent. Signée par une quarantaine de personnes, la tribune, intitulée «Nous dénonçons le traitement que réserve Wikipédia aux personnes trans, non binaires et intersexes», vient pointer «mégenrage», «deadnaming» ou encore «maintien de portraits photos pré-transition». En creux, se pose une question: Wikipédia est-elle une plateforme transphobe?

«On ne peut laisser la situation
telle qu'elle est»

«Il y a indéniablement des comportements ou des propos transphobes, tranche Goodshort, administrateur (un titre accordé à une petite centaine de wikipédiens disposant d'outils supplémentaires, mais sans rôle éditorial). Contrairement à la tribune, qui dénonce une passivité totale de la communauté face à la transphobie, il assure toutefois que de nombreux utilisateurs sont bloqués en raison de leur comportement discriminant.

Une wikipédienne trans préférant demeurer anonyme nuance cependant: «Il est vrai que la communauté est capable de réguler les comportements transphobes lourds. Mais les comportements transphobes “légers” ne sont pas sanctionnés et la communauté, pas assez sensibilisée sur le sujet, n'est pas en mesure de le gérer.»

Comme d'autres wikipédiens s'exprimant sur «Le Bistro», Goodshort tique un peu sur la méthode employée par les signataires. Il se demande si, au cœur d'une communauté qui a souvent l'habitude de régler ses problèmes en son sein, écrire une tribune est la bonne façon de procéder. «C'est une nécessité, estime au contraire Scriptance, qui a signé le texte. On ne peut laisser la situation telle qu'elle est, puisqu'elle est source d'angoisses et de dépressions

C'est là l'un des points les plus importants soulevés par la tribune: toutes les informations ont-elles leur place dans une encyclopédie, alors même qu'elles entraînent, par ailleurs, de la souffrance?

Le deadname au centre des débats

«Il y a un grand débat au sein de la communauté pour savoir où l'on met le curseur, résume Capucine-Marin Dubroca-Voisin, présidente de Wikimedia France. L'encyclopédie appartient à tous et à toutes, donc il est normal qu'il y ait des discussions, tant qu'elles respectent des règles de savoir-vivre… ce qui n'est pas toujours le cas.» Des débats qui ont donc souvent lieu sur «Le Bistro», un «espace ni safe ni modéré» et ressemblant avant tout à un «boys' club», selon les termes de Scriptance.

À l'image de Wikimedia France, la Fondation Wikimedia, organisation en charge de récolter les fonds pour l'encyclopédie en ligne, assure à Slate que les retours constructifs sont pris en compte: «Nous accueillons les critiques et les commentaires sur la façon dont nous pouvons améliorer notre culture inclusive, car lorsque les voix sont absentes, ignorées ou réduites au silence, il ne peut jamais y avoir de bon développement de notre projet.»

Tous les signataires du texte publiés par L'Obs se battent pour «qu'aucune photo pré-transition et qu'aucun deadname [prénom d'origine d'une personne qui en a changé en raison de sa transition de genre, ndlr] ne soient utilisés dans les articles publics sans le consentement de la personne trans ou intersexe concernée». La communauté, elle, est divisée sur la question.

Si les utilisateurs s'entendent sur le fait que la transphobie n'a pas sa place au sein de Wikipédia, des wikipédiens estiment que le deadname, en tant qu'information, doit figurer dans une biographie encyclopédique. Pour d'autres, il conviendrait de ne l'indiquer qu'une fois, assez discrètement, par une légère mention noyée dans l'article ou en bas de page. Une autre catégorie n'en veut tout simplement pas.

«Selon moi, utiliser le deadname
est transphobe si la personne
a clairement indiqué publiquement qu'elle ne le souhaitait pas.»
Natacha Rault, fondatrice de l'association Sans pagEs

«Cela revêt d'énormes enjeux, souligne Natacha Rault, fondatrice de l'association Sans pagEs, luttant pour la réduction des inégalités de genre, qui tient à indiquer qu'elle parle en son nom propre. Par exemple, si cela est mentionné dans l'introduction de l'article, l'information va être reprise par Google. Pour les personnes trans, indiquer une transition, ne serait-ce qu'une fois, peut être douloureux et ça, le grand public n'en a pas toujours conscience. Et puis, selon moi, utiliser le deadname est tout simplement transphobe si la personne a clairement indiqué publiquement qu'elle ne le souhaitait pas.»

Les photos sont l'un des autres points sur lesquels insistent des militants et alliés de la cause LGBT+. Ils demandent de ne pas illustrer les articles Wikipédia par des photos avant transition, hormis en cas d'accord de la personne concernée. L'enjeu est double puisque, une nouvelle fois, le choix d'illustration de l'encyclopédie est repris par Google.

Mais là encore, cela peut coincer pour certains wikipédiens. «Il est toujours difficile d'avoir des photos de bonne qualité libres de droit, rappelle Goodshort. Ce que demandent les signataires dans la tribune entre en conflit avec les usages.» Usages qui veulent qu'en matière d'illustration, la personne concernée par un article ne choisisse pas la photo.

Des règles plus strictes sur l'encyclopédie anglophone

Le refus de l'usage du deadname peut s'appuyer sur l'une des recommandations de rédaction mentionnant explicitement le fait de ne pas nuire dans le cadre de l'écriture d'une biographie de personne vivante. «Il y a un consensus sur le deadname pour dire que c'est une information encyclopédique. Pour autant, on ne met pas tout ce qui est encyclopédique dans un article, parce qu'il faut aussi prendre en compte le respect de la personne», poursuit Capucine-Marin Dubroca-Voisin.

C'est d'ailleurs ce qu'est également venu mettre en avant un «code de conduite universel», publié à la suite d'une initiative de la Fondation Wikimedia, qui précise à Slate que «l'utilisation de deadname dans une tentative délibérée de nier, de se moquer ou d'invalider l'identité de genre d'une personne est inacceptable». Surnommé «UCOC», ce texte demande ainsi de «respecter la façon dont les contributeurs et contributrices se nomment et se décrivent».

Cette règle n'a pas toujours été bien accueillie par une communauté farouchement attachée à son indépendance éditoriale. Hormis les cinq règles fondatrices, chaque déclinaison de Wikipédia choisit les siennes. «Comme c'est à l'origine un projet très horizontal et très libertaire, ce code, qui vient d'en haut, n'est pas toujours apprécié», pense Goodshort. Les tentatives répétées de modifier certains articles, réalisées par des proches de politiciens ou par des entreprises, ont aussi raidi une partie de la communauté vis-à-vis des demandes extérieures.

Pendant des mois, une tentative de «conventions de style sur la transidentité» a essayé, au sein de la communauté francophone, de fixer des règles pour harmoniser les usages. L'écriture s'est déroulée dans le calme, mais au moment du passage de l'essai en recommandation, des personnes s'y sont opposées, réclamant une consultation plus large.

«Le texte, en tant qu'essai, a donc moins de force, regrette Natacha Rault. Sur le Wikipédia anglophone, il y a une convention de style à ce sujet, dont nous nous étions inspirées. Il est également possible d'utiliser le pronom neutre “they”, alors que sur la version en français, l'écriture inclusive n'a pas été adoptée.» Écrire sur des personnalités queers peut donc devenir un parcours du combattant, compte tenu de la difficulté de genrer au neutre.

Le paradoxe de Wikipédia

Les profanes ne le savent pas toujours, mais, sur Wikipédia, la presse joue par ailleurs un grand rôle, puisqu'elle est l'une des sources majeures pour la rédaction des articles. En fonction de leur choix autour du deadname, les médias viennent donc alimenter, sans trop en être conscients, les arguments d'un camp de wikipédiens ou d'un autre.

«Si la personne n'a pas fait de transition publique ou qu'il n'y a pas de mention publique de sa nouvelle identité, difficile d'adapter sa page, relate Natacha Rault. Pour autant, on ne demande pas aux cisgenres leur identité de genre ou leur orientation. On n'est pas allé voir Johnny Hallyday quand il était vivant pour lui demander de prouver son genre.» L'ancienne présidente des Sans pagEs estime que la presse doit également se former à la question pour que les sources soient de meilleure qualité et donc, in fine, les articles Wikipédia aussi.

Le traitement des personnes trans, non binaires et intersexes n'est pas le premier sujet sur lequel les contributeurs se divisent. Mais l'ampleur de la controverse et sa durée le rendent singulier. «C'est l'un des très gros débats qui rythment maintenant la vie de Wikipédia, mais il existe depuis au moins une quinzaine d'années, rappelle Capucine-Marin Dubroca-Voisin. Si Wikimedia France n'a pas à se prononcer sur l'éditorial, nous sommes inquiets des effets que cette atmosphère peut avoir sur les wikipédiens. Depuis plusieurs années, nous avons mis en place une ligne psychologique pour prendre en compte la santé mentale de la communauté.» Secret professionnel oblige, impossible toutefois de savoir si de nombreux appels ont trait à ce sujet.

Une wikipédienne trans présente ainsi le paradoxe de l'encyclopédie: «Wikipédia est transphobe et n'est pas un lieu sûr pour les personnes qui ont fait ou qui veulent faire une transition. D'un autre côté, c'est aussi l'une des plus grandes ressources pour les personnes trans, car la richesse de l'encyclopédie sur le sujet leur permet de le découvrir plus en détails.»

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