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Les précurseurs du Wikipédia français se souviennent de ses débuts

Temps de lecture : 4 min

En 2001, une (toute) petite poignée de francophones s'inscrivent sur Wikipédia. Ces «Grands Anciens» ne s'attendaient pas à un tel succès.

«Nous autres, les premiers contributeurs, on ne s'attendait pas à ça!», se rappelle Michel, un des «Grands Anciens», ces rares wikipédiens français qui ont contribué à l'encyclopédie en ligne durant sa première année d'existence, en 2001. | Oberon Copeland @veryinformed.com via Unsplash
«Nous autres, les premiers contributeurs, on ne s'attendait pas à ça!», se rappelle Michel, un des «Grands Anciens», ces rares wikipédiens français qui ont contribué à l'encyclopédie en ligne durant sa première année d'existence, en 2001. | Oberon Copeland @veryinformed.com via Unsplash

Avant l'arrivée des mammouths, les «dinos» régnaient en maîtres. Plus vieux encore que ces créatures, les «Grands Anciens» sont les premiers, en 2001, à avoir foulé la terre d'un continent encore vierge: Wikipédia.

Sur l'encyclopédie en ligne la plus célèbre du globe, chaque promotion de contributeurs possède son propre surnom. «Dinos» (2002), «mammouths» (2003), «aurochs» (2004) et autres animaux disparus tels que les «rhinocéros laineux» (2004) ont laissé leur place de 2011 à 2020 à des surnoms de créatures légendaires. Aujourd'hui, les nouveaux wikipédiens ont gagné des noms… d'arbres. Première du genre, la promotion 2021 est constituée de «chênes» –celle de l'an dernier, de «cèdres».

Beaucoup d'utilisateurs arborent fièrement l'année de leur inscription sur leur page utilisateur, au milieu d'autres informations plus ou moins sérieuses. Pêle-mêle: afficher par un badge sa personnalité ailurophile [son amour des chats, ndlr], son niveau de maîtrise de l'anglais ou l'argent qu'aurait pu rapporter le temps passé sur Wikipédia si cet investissement était rémunéré au smic, ce qui peut atteindre des montants assez fous.

Comme les autres distinctions affichées soigneusement sur le profil, cette somme fait difficilement le poids face à la rareté du badge de «Grands Anciens», un cercle de moins de dix personnes, si l'on en croit la page Wikipédia dédiée.

Wikipédia n'était pas encore perçu comme un concurrent par Larousse

Éric est devenu l'un des premiers wikipédiens un peu par hasard. Enseignant, il découvre l'encyclopédie en cherchant un lieu pour poster le travail de ses élèves en 2001. «Il y avait des posters de travaux d'étudiants sur différents sujets placardés dans l'université, se souvient-il. Je me suis dit que cela serait bien qu'on mette ces recherches sur internet, pour que d'autres élèves l'utilisent comme savoir intermédiaire, plutôt que d'aller chercher ces informations dans des livres au style trop complexe.» L'aventure n'est malheureusement pas concluante pour lui, puisqu'il tombe sur Nupedia, l'ancêtre de Wikipédia déjà évoqué dans l'épisode 2 de cette série.

Petit rappel pour ceux qui ne suivent pas ces articles avec autant d'attention qu'ils le méritent: Nupedia est le premier projet encyclopédique lancé par l'entrepreneur Jimmy Wales, avant Wikipédia. La différence? Nupedia voulait rassembler des contributions d'experts et de spécialistes, et donc, pas des savoirs compilés par des élèves. «Cela a été une grosse désillusion pour moi, livre Éric. Nupedia se voulait ouvert… Mais l'encyclopédie l'était uniquement pour les experts reconnus.» Soucieux de vulgariser les savoirs, il s'enthousiasme lorsque Wikipédia, plus accueillant, émerge, et l'enseignant commence alors à y contribuer.

Michel découvre la plateforme via Slashdot, un site anglophone d'actualités datant de 1997 et revendiquant être dédié aux «nerds». «De là, j'ai commencé à corriger des articles sur la version américaine de Wikipédia, avant même qu'il n'y ait une version française, précise-t-il. À l'époque, seuls les médias américains parlaient de Wikipédia.» Il faudra ainsi attendre 2005 pour voir la première mention de l'encyclopédie au sein du vénérable quotidien du soir Le Monde. Rétrospectivement, une phrase expliquant que «Wikipédia n'est pas un concurrent de taille» pour les dictionnaires Robert ou Larousse prête à sourire.

Un succès imprévisible

Les dictionnaires français n'ont pas été les seuls à passer à côté du phénomène. Si Michel a été bluffé par l'utilisation du wiki, un outil informatique qui permet à n'importe qui de modifier un contenu en ligne, ce ne fut pas le cas de tout le monde. «Comme je suis informaticien, je me suis dit que ce serait génial d'utiliser les wikis dans l'entreprise pour laquelle je travaillais, en faisant un serveur interne de documentation que tout le monde pourrait modifier», raconte-t-il. L'idée ne séduit pas. Michel avait tort d'avoir raison trop tôt. «Sept ans plus tard… C'est ce qu'ils ont fait!», ajoute-t-il.

Michel confie qu'il y avait une part d'amusement dans ses premières contributions. Il tient à préciser que lui et les autres «Grands Anciens», qui ne se connaissaient que par pseudos interposés, enrichissaient proprement et avec sérieux l'encyclopédie. L'informaticien s'étonne toujours de l'ampleur prise progressivement par Wikipédia: «Nous autres, les premiers contributeurs, on ne s'attendait pas à ça!» Éric explique lui aussi qu'il était impossible d'envisager un tel succès, tant, à ses débuts, l'encyclopédie touchait un public francophone restreint.

Les «Grands Anciens», des contributeurs pas si réguliers

Si Éric, Michel ou Anthere, une autre wikipédienne de la première heure qui avait déjà confié à Slate sa passion pour Wikipédia dans un article précédent, ont connu l'encyclopédie avant tout le monde, c'est parce qu'ils ont un point commun: un intérêt prononcé pour le numérique et le librisme. «Je croyais beaucoup au web 2.0, fait, à cette époque, de forums de discussion et de listes de diffusion», se remémore Éric.

Cet intérêt pour les communs a d'ailleurs fait naître quelques déceptions chez des «Grands Anciens». Dans le cadre de l'émergence du web des données, les bases de données constituées par Wikipédia sont reprises par certains géants du numérique. «Les moteurs de recherche se feront un plaisir de récupérer l'affaire, Google raflant sans doute le plus gros de la mise en 2012 avec son Knowledge Graph», résume, déçu, un «Grand Ancien» qui préfère garder l'anonymat. À cette date, celui-ci ne contribuera d'ailleurs plus à l'encyclopédie, par manque de ténacité, d'objectifs motivants et une impression d'être enfermé «dans une institution avec des codes de plus en plus pesants».

Michel arrêtera lui aussi peu à peu de contribuer. «Après avoir longtemps enrichi des articles dédiés au Moyen Âge, mais surtout à l'architecte Eugène Viollet-le-Duc, j'ai levé le pied, raconte-t-il. Comme je ne suis pas spécialiste d'un domaine spécifique, je me suis demandé ce que je pouvais encore apporter.» Il s'est donc logiquement éloigné de Wikipédia, mais se rappelle avec nostalgie avoir fait partie de ces «Christophe Colomb qui découvraient un continent vierge».

Alors qu'il contribuait jusque-là sous adresse IP, Éric finit par s'inscrire à Wikipédia en 2006. S'il participe toujours au projet aujourd'hui, il a tout de même fait une coupure par le passé. Son travail lui demandant beaucoup de temps, le contributeur se met en retrait de 2010 à 2016. Puis, ses obligations professionnelles étant moins contraignantes, il retourne à ses premières amours.

Comme à ses débuts sur la plateforme, il continue de faire découvrir Wikipédia à ses étudiants dans le cadre de travaux de médiations scientifiques. Et, parfois, Éric crée des vocations wikipédiennes parmi ses élèves. De «Grands Anciens» à «chênes», il n'y a qu'un pas.

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