Culture

Christian Poveda «voulait sauver les générations»

Temps de lecture : 3 min

Le photographe a été abattu au Salvador. Il avait réalisé un long documentaire sur les Maras. Le témoignage de la productrice du film.

Dans la nuit du mercredi 2 septembre, le photo-reporter et réalisateur français Christian Poveda a été abattu de plusieurs balles sur une route au nord de la ville de San Salvador (Salvador), après une journée de tournage dans le quartier de La Campanera, dominée par la lutte des Maras (gangs). Il venait de réaliser «La Vida Loca», un documentaire remarquable sur la Mara «La 18» qui sortira dans les salles françaises le 30 septembre. Le témoignage de la productrice du film, Carole Solive.

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«Christian et moi, on se connaissait depuis quinze ans à peu près. On était amis. Notre collaboration durait depuis plusieurs films. Christian était photographe, à l’origine, et il avait un rapport difficile avec la télévision, les documentaires formatés qui doivent forcément durer 52 minutes et avoir une voix off… La Vida loca, on l’a conçu d’emblée pour le cinéma. C’est un film sans commentaire, au plus près des personnages. On a du mal à y croire, il a réussi à entrer dans une telle intimité avec les membres des gangs qu’il fait des plans incroyables, au plus près des visages dans les veillées funéraires… On se dit: comment a-t-il fait? La réponse, c’est qu’il y a consacré quatre ans de sa vie. Il travaillait sur le thème de la marginalité de la jeunesse, l’absurdité des gangs qui s’entretuent… Il avait rencontré son sujet, il l’avait travaillé en profondeur.

Il a mis un an et demi pour obtenir les autorisations des deux gangs, “La 18” et “La MS”. Leur affrontement a fait près de 3.750 morts en 2008. Christian a choisi de faire le film sur “La 18”, avec “La 18”… Ils ont accepté le principe d’une immersion totale, quotidienne alors que “La MS” se méfiait. Pendant deux ans, il est allé tous les jours dans le quartier de la Campanera, il quittait sa maison et il rentrait dans le quartier, dans une vie parallèle… Il passait son temps avec les jeunes: les membres des gangs ont entre 12 et 25 ans; après c’est fini, ils sont soit morts soit en prison. Christian a tourné plus d’un an et demi. On le voit bien dans le film, il y a des naissances de bébés, des emprisonnements, des veillées funèbres… Toute la vie se passe autour de la mort. Les mères préfèrent d’ailleurs voir leurs enfants en prison: au moins, ils sont en vie, ils mangent, ils sont à l’abri. Il y a une loi qui interdit aux jeunes qui appartiennent à un gang de se regrouper, ils sont sans cesse arrêtés. Surtout quand ils ont des tatouages comme une des filles du film : elle a un énorme “18” sur le visage. Si elle sort du quartier, dans un lieu public, il y a toujours quelqu’un pour appeler la police.

Christian était très sérieux, il avait des méthodes précises. Il avait gagné la confiance des chefs de gang mais sans éprouver d’empathie pour autant. Pour lui, c’étaient des tueurs. Mais c’est vrai qu’il ne supportait pas le spectacle chaque jour de la mort de jeunes qu’il connaissait, c’était vraiment dur pour lui. Comme photographe, il avait couvert la guerre civile, les conflits en Amérique Latine, il connaissait bien le danger, la mort, mais tout était différent parce qu’il les connaissait, ces jeunes. D’ailleurs, il a fait ce film comme un film sur la guerre, il raconte une guerre civile entre les deux gangs.

“La Vida loca” s’inscrit dans son action militante, il voulait sauver les générations futures, promouvoir des mesures sociales. Il s’opposait à la répression comme seule politique. Il avait établi un dialogue avec le président du Salvador qui a été élu en juin et il était aussi, à la demande des chefs, le médiateur entre “La 18” et “La MS”. Il lui fallait une grande force psychologique. Il était tellement exposé. Mais il n’avait pas peur, il disait qu’il ne risquait rien, que ceux qui étaient en danger, c’étaient les jeunes et il voulait les aider à sortir de là.»

Recueilli par Jonathan Schel

A regarder: un entretien avec Christian Poveda, réalisé en 2008, sur www.finearttv.tv

Image de une: un membre de la «18» dans une prison de Salvador en 2003. REUTERS/Luis Galdamez

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