Sports / Société

Vendée Globe 2016: la course aux euros est engagée

Temps de lecture : 6 min

Avant de prendre le large, les skippers doivent réussir à attirer les sponsors qui leur permettront de mener à bien leur projet.

Morgan Lagravière, en juin 2014 sur Safran / Mark Lloyd / DPPI
Morgan Lagravière, en juin 2014 sur Safran / Mark Lloyd / DPPI

Le dernier concurrent de la Route du Rhum (Vincent Lantin sur Vanetys-Le slip français) vient à peine de franchir la ligne d’arrivée à Pointe-à-Pitre et il est déjà l’heure de se tourner vers l’autre grande course au large française, le Vendée Globe, dont la prochaine édition s’élancera le 6 novembre 2016 depuis les Sables-d’Olonne. Lors de la conférence de presse inaugurale de cette 8e édition, qui s’est déroulée mardi 9 décembre au salon nautique à Paris, il y avait (déjà) la grande foule pour prendre connaissance de l’évolution des règlements de ce marathon des mers. Dans le hall de la Porte de Versailles, l’occasion était également donnée aux navigateurs prêts pour l’aventure de se présenter au public et de passer un message aux éventuels sponsors qui seraient tentés de les aider à boucler leur tour de table.

De la difficulté d'être parrainé

A moins de deux ans du départ, environ 15 marins seraient déjà plus ou moins sûrs de participer. Parmi ceux-ci, sept ont construit ou sont en train de construire un bateau de la classe Imoca, ces monocoques de 60 pieds (18,28m) qui représentent la seule catégorie de bateaux admise au Vendée Globe. Pour une vingtaine d’autres skippers, qui espèrent pouvoir être au départ en 2016, c’est la phase de prospection et certains marins chevronnés, comme Gildas Morvan et Roland Jourdain, sont encore loin d’avoir réuni leurs propres fonds qui peuvent varier de plusieurs centaines de milliers à plusieurs millions d’euros pour une course de cette envergure.

«Je suis un cœur à prendre, a lancé Roland Jourdain avec humour au micro avant de préciser en référence au dernier vainqueur de la Route du Rhum: Et je suis plus jeune que Loïck Peyron.»

Pour Morgan Lagravière, 27 ans, le doute n’est pas permis en revanche. Il sera bien partant lors de ce Vendée Globe 2016 et à la barre d’un bateau tout neuf mis à l’eau en février 2015. D’une valeur approchant les quatre millions d’euros, cet Imoca de la dernière génération portera les couleurs de Safran, l’entreprise qui a misé sur le talent du jeune skipper né à La Réunion jusqu’à l’échéance du prochain Vendée Globe avec possibilité de prolongation de leurs «fiançailles». Morgan Lagravière, à l’instar de François Gabart, dernier vainqueur du Vendée Globe en janvier 2013, fait partie ce cette nouvelle vague de la voile française qui a non seulement beaucoup de talent, mais compose aussi une élite privilégiée, celle qui a réussi à séduire l’un des grands parraineurs de la voile.

Safran, Macif, Banque Populaire, PRB, Maître Coq, autant de porte-étendards connus de cet univers de la course au large, mais dont le nombre n’excède pas la petite vingtaine. Pour Morgan Lagravière, qui reconnaît «avoir eu la chance de n’avoir jamais galéré» au cours de sa progression, «cette visibilité à court ou moyen terme est forcément confortable même si elle implique de lourdes responsabilités car ce sont des projets très construits qui ne tirent pas vers le bas».

«Depuis quelques années, j’ai fondé ma petite société qui, dans son fonctionnement, facture des prestations à Safran, étaye-t-il. Avec le budget qui m’est alloué par la marque, je gère personnellement cet argent, même si je sous-traite la comptabilité à une société externe. Mais c’est moi qui pilote tout le “navire”.»

50.000 €

Ce qu'a touché Loïck Peyron pour avoir remporté la Route du Rhum

Eric Defert, 38 ans, skipper professionnel avec de très solides références en course au large, entend, lui aussi, prendre part au prochain Vendée Globe, mais pour tenter de concrétiser son projet, il est obligé de se démultiplier afin de trouver le parraineur principal qui lui manque de manière à réunir le 1,6 million d’euros nécessaire à ce qu’il estime être le minimum pour faire le type de course auquel il aspire.

«Je n’y vais pas pour gagner, mais au moins pour la bagarre et pour cela il me faut racheter un bon bateau de la génération 2008 du Vendée Globe», explique-t-il. Comme un skipper «couteau suisse», il est donc partout à la manœuvre, plus sur terre que sur mer, et a aligné les rendez-vous au salon nautique afin de se donner les meilleurs moyens d’aboutir. «Il faut que j’aie un bateau au terme du premier semestre 2015, dit-il. Après, c’est un peu trop tard pour bénéficier de la meilleure préparation.» En sachant qu’il ne touchera pas de jackpot s’il réussit à accomplir son tour du monde en solitaire et sans escale.

De manière générale, faire fortune dans la voile est, de toute façon, une petite illusion car elle rémunère mal ses héros.

Combien sont-ils à vivre de leur sport?

Pour sa victoire dans le Vendée Globe, François Gabart a ainsi touché 160.000 euros et Loïck Peyron s’est contenté de 50.000 euros lors de son succès dans la Route du Rhum. Mais ces quelques stars de la course en solitaire sont solidement rétribuées comme des cadres supérieurs de premier plan. Pour sa pige pour Banque Populaire (il a remplacé Armel Le Cléac’h à la dernière minute), Loïck Peyron, n°1 de la voile en France, aurait touché un salaire de 250.000 euros de la société bancaire, ce qui resterait de toute façon très faible au regard des retombées médiatiques engendrées par sa traversée éclair.

«Rares sont les skippers comme Loïck Peyron ou Franck Cammas qui gagnent plus de 10.000 euros par mois, remarque Paul-Edouard Henry, à la tête de Extreme Explorer, une agence de conseil en marketing sportif spécialisée dans la voile. A partir du moment où un projet est budgété, la moyenne se situe plutôt entre 4.000 et 8.000 euros. L’environnement de la Coupe de l’America, lié au milieu anglo-saxon, est, de ce point de vue, nettement plus rémunérateur.»

Le milieu des marins professionnels spécialisés dans la course au large est hétérogène, hybride. Combien, en France, sont-ils à vivre complètement ou partiellement de ce métier qui consiste à naviguer toute l’année lors de courses au large que ce soit en solitaire ou en équipage? Pierre-Yves Lautrou, journaliste à L’Express qui vient de se mettre en congé sans solde pour une période d’un an afin de participer à la Route du Rhum et qui est un vrai spécialiste de la voile, évalue au doigt mouillé, sans grande certitude, le nombre «autour de 200». Sans être plus sûr, Morgan Lagravière l’estime «à une centaine» quand Eric Defert préfère dire que «20 ou 30 skippers vivent bien voire très bien de la mer quand tous les autres se débrouillent comme ils peuvent».

«Il y a trois strates, évalue Eric Defert. La première concerne cette élite qui peut se concentrer sur son sport à l’année. La deuxième, la mienne, mêle à la fois la voile de compétition et l’obligation de compléter son revenu par le biais de sorties en mer proposées à des sociétés ou à des particuliers grâce à une structure que j’ai mise en place. La troisième concerne les amateurs éclairés que l’on retrouve aussi sur le Vendée Globe ou sur la Route du Rhum.»

Dans cette discipline intimement liée à l’esprit d’aventure, être encore capable de mélanger toutes les populations sur une ligne de départ reste une règle de vivre ensemble sur l’eau.

«Même si je suis journaliste, je me suis consacré en professionnel pendant un an à ma traversée pour le Rhum, constate Pierre-Yves Lautrou qui envisage de poursuivre son aventure sportive dans les mois qui viennent en conservant un poste à mi-temps à L’Express. Pour le Rhum, mon budget global était de 230.000 euros que mes partenaires m’ont notamment aidé à réunir. A l’arrivée, je suis à l’équilibre, avec peut-être un petit excédent en ma faveur, mais je ne me suis versé aucun salaire pendant cette période. Heureusement, mon épouse travaille et cela a facilité beaucoup de choses.»

Même si la voile s’est grandement professionnalisée depuis une vingtaine d’années, l’argent n’est pas non plus le moteur qui fait forcément avancer les marins plus vite. «C’est un sport où le budget technique est très élevé, relève Paul-Edouard Henry. Un marin préfèrera toujours demander plus d’argent pour son bateau que pour lui-même. En quelque sorte, il vient en dernier.»

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