En mai dernier, au Festival de Cannes, Xavier Dolan, toujours jeune prodige avec déjà cinq longs métrages, remportait, en «tandem» avec Jean-Luc Godard, le Prix du jury. Pas la Palme d’or. On s’en souvient assez, il faisait cette tête-là:
Et pourtant, partout, on lit que Dolan a reçu «la Palme du coeur». C'est même dans la bande-annonce:
Première la lui a décernée donc, mais aussi L'Express, Ecran Noir, La Dépêche, Le Devoir, PurePeople et quantité d'autres sites. Une palme toute spéciale pour le jeune prodige?
Pas du tout: les médias s'amusent tous les ans à la décerner. C'est la palme des poncifs, de l'enthousiasme mièvre. Et celle qui permet de contester le palmarès officiel, d'en imaginer un autre.
Certains journaux s'écartent de la métaphore, comme si cette palme tendre était un objet concret. Métro écrivait ainsi en annonçant la sortie du film:
«Le dernier film du jeune Québécois Xavier Dolan a remporté la Palme du cœur sur la Croisette.»
Non, ce n'était pas une palme: que des éloges et des applaudissements. Mais les attachés de presse ne peuvent que se réjouir de ce cliché: ils se permettent alors des remarques comme quoi leur poulain «n'a pas remporté la Palme d'or, mais [...] a au moins gagné la Palme du cœur».
Organe vs métal
En creux, ces palmes du coeur stéréotypiques dessinent un festival parallèle. Les récompenses officielles, une fois en salles, effraient parfois les foules (un film turc contemplatif de 3h16; un film roumain sur l'avortement, un autre franco-autrichien en noir et blanc sur un village allemand...). Mais les «Palmes du coeur» sont souvent plus populaires, plus accessibles ou plus séduisantes pour le public. Ce sont aussi souvent des films qui, justement, plaisent plus au coeur qu'au cerveau. Sont parfois plus des divertissements que de l'art. Ce n'est pas forcément le vœu des réalisateurs en sélection.
Ces dernières années, on a attribué ces palmes molles: en 2012, à Mud de Jeff Nichols, film américain avec Matthew McConaughey; en 2011, à Le Havre d'Aki Kaurismäki avec Jean-Pierre Darroussin; en 2009, à Valse avec Bachir, film d'animation d'Ari Folman sur l'opération Paix en Galilée. Dans les années 90, on a notamment vu coeur-palmer La Vie est belle, de Roberto Benigni. Ken Loach a tantôt obtenu une palme tangible (Le Vent se lève) tantôt une fausse (Looking for Eric), et c'est au plus léger des deux films qu'est allée la deuxième, le métal allant au plus lourd.
Quand la Palme d'or coïncide avec cette Palme du coeur (La Vie d'Adèle, Entre les murs) c'est généralement que la récompense est assez unanime –et que les producteurs peuvent s'attendre à d'excellentes entrées en salles, sous le double signe de l'enthouasiasme chaleureux et du prix officiel.
Mais la simple Palme du coeur ne mérite pas d'être célébrée. La Palme du coeur, c'est la palme manquée, la palme de l'échec, celle qui dit: «Il aurait pu... mais non». Pour Dolan, parler du Prix du jury, partagé avec l'un des plus grands réalisateurs, morts et vivants confondus, pouvait suffire. Ou même parler seulement du film.