CultureDouble X

Ayla, l’ancêtre des héroïnes de «Hunger Games» et de «Divergente»

Vue des grottes paléolithiques de Lascaux à Montignac,  en 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

Vue des grottes paléolithiques de Lascaux à Montignac, en 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

L’héroïne préhistorique du «Clan de l’ours des cavernes» était le personnage d'une dystopie sombre et féministe avant les livres de Suzanne Collins et Veronica Roth. Et déjà un best-seller.

Tammy Oler , traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 09.07.2014 à 14 h 05

Pavé de 500 pages, aussi pesant que les percuteurs dont se sert son héroïne pour fabriquer ses outils en silex, Le clan de l'ours des cavernes a eu un impact culturel remarquable lors de sa publication en 1980. Cette histoire glaciaire d’une jeune fille Cro-Magnon élevée par un clan de Néandertaliens, imaginée par Jean M. Auel, avait tout du mastodonte. Ce fut d’ailleurs un best-seller immédiat, nominé pour l’American Book Award et point de départ d’une saga, Les enfants de la terre, qui allait comporter six volumes et se vendre à plus de 45 millions d'exemplaires dans le monde. Or, quand vous évoquez Le clan de l’ours des cavernes et les livres des Enfants de la terre devant quelqu’un qui les a lus dans sa jeunesse, il se mettra immédiatement à vous parler de sexe.

Mais pas de n’importe quel sexe, non: des «Plaisirs» coquins des Cro-Magnon.  De la levrette à la Neandertal, déclenchée par des signes spécifiques faits avec les mains. Et de tout un lexique d’euphémismes anatomiques rigolos comme «nodule», «chauds replis» et autre «virilité palpitante

Le paléo-porno n'est pas toujours sexy

Or, réduire le Clan de l’ours des cavernes à un livre paléo-porno est une grossière erreur. C’est un roman sombre, poignant et franchement pas sexy. L’action se déroule il y a entre 25.000 et 35.000 ans et raconte les aventures d’Ayla, jeune fille Cro-Magnon qui se retrouve orpheline à 5 ans suite à un tremblement de terre et tente de s’adapter à son clan adoptif constitué d’hommes et de femmes de Neandertal. En tant membre du peuple des «Autres», Ayla est physiquement et intellectuellement plus évoluée que ceux du clan, qui utilisent un langage par signes non verbal, sont incapables d’apprendre ou d’inventer et dont les cerveaux sont hypertrophiés pour pouvoir stocker toutes les connaissances collectives de leur espèce. Une fois adoptée par deux puissants membres du clan, la guérisseuse et le sorcier, Ayla a le plus grand mal à s’adapter aux strictes exigences imposées aux femmes.

Et s’il y a bien des scènes de sexe dans Le clan de l’ours des cavernes, Ayla est loin d’en profiter. Violée à 10 ans par Broud, qui la déteste, Ayla subit des rapports forcés jusqu’à son accouchement, à l’âge de 11 ans. Parce que la tête du bébé est hypertrophiée, elle connaîtra une grossesse difficile et manquera mourir pendant le travail. Elle a 14 ans lorsque Broud la bannit du clan, et le roman s’achève alors qu’elle part, seule, en laissant son enfant derrière elle.

Le clan de l'ours des cavernes

Jean M Auel

Acheter

Où sont donc les chauds replis et le sexe échevelé? Ils arrivent tout à la fin de La vallée des chevaux, le deuxième volume écrit par Jean Auel en 1982. Ce qui signifie que lorsqu’Ayla, à 17 ans, fait l’expérience du «Don du plaisir de la Mère à ses enfants» avec Jondalar, son futur compagnon Cro-Magnon, nous avons déjà tous laborieusement traversé 900 pages d’allumage de feux, de taille de silex, de chasse et de cueillette. Ça fait tout de même un sacré paquet de pages pour arriver aux moments coquins que tous nos amis nous ont fait miroiter pour nous inciter à lire le bouquin.

Alors qu’est-ce qui nous a tant captivés dans Le clan de l’ours des cavernes? Pourquoi ce roman a-t-il résonné si fort, pourquoi ne l’avons-nous pas abandonné en route? Qu’est-ce qui en a fait une référence pour un lectorat bien plus jeune que celui auquel il était initialement destiné?

L'ancêtre de «Hunger Games»

Fondamentalement, Le Clan de l’ours est une fiction relevant de la littérature imaginaire, sur la survie et la résilience d’une jeune fille au sein d’une société autoritaire décrite avec des détails très élaborés. Ça ne vous dit rien? C’est le même moteur narratif que celui de Hunger Games, de Divergente et de la myriade de romans qui s’inscrivent dans l’explosion de littérature dystopique à destination des jeunes adultes de ces cinq dernières années. Si Jean Auel ne se doutait sans doute pas qu’elle écrivait l’histoire d’une femme précurseur de Katniss Everdeen, c’est pourtant bien ainsi que toute une génération d’adolescents a perçu Ayla.

Dans son excellent article du New Yorker sur l'explosion des dystopies dans la littérature pour jeunes adultes, Laura Miller s’inspire des travaux de la chercheuse Kay Sambell pour établir une distinction entre les dystopies des romans écrits pour les adultes et les autres, notant que les versions pour jeunes adultes «ne tentent pas de convaincre le lecteur d’empêcher quelque chose d’horrible de se produire—ils parlent de ce qui est en train de se passer au même instant, dans le psychisme houleux du lecteur adolescent.» Laura Miller note que «l’arc typique du récit dystopique [pour jeunes adultes] reflète le schéma de la désaffection adolescente.» Ayla se rend compte au fil du temps que son clan est oppressif et incapable de changer. Malgré sa loyauté, elle commence à se demander s’il n’existe pas un autre style de vie possible. Lorsqu’elle est bannie à la fin du roman, elle décide d’entreprendre un voyage pour trouver «les Autres» et une vie meilleure.

Contrairement au Panem de Katniss Everdeen ou au Chicago post-apocalyptique de Tris Prior, la société dans laquelle vit Ayla n’est pas une dystopie vers laquelle pourrait évoluer le monde dans lequel nous vivons. C’est la dystopie à partir de laquelle nous avons évolué.

Transgression féministe

Les dystopies littéraires sont toujours ancrées dans les angoisses culturelles de leur époque. Publié en 1980, à l’aube d’une réaction brutale contre les victoires féministes des vingt années précédentes, Le clan de l’ours des cavernes s’intéresse de très près aux rôles de chaque sexe dans la société. Non seulement la structure du clan est-elle brutalement patriarcale, mais les rôles des hommes et des femmes sont extrêmement déterminés biologiquement. Hommes et femmes du clan naissent avec des connaissances différentes;  étant incapables d’apprendre et de mémoriser de nouvelles informations, leurs rôles et leurs normes sexués sont immuables. Ayla n’a pas ce genre de limite. Elle apprend à chasser et à fabriquer des outils, transgressions contre l’ordre sexué du clan qui ont pour conséquence punitions et rejets répétés. Au final cependant, c’est son aptitude à apprendre et à réaliser le travail à la fois des hommes et des femmes qui lui permettra de survivre et de se protéger; Jean Auel expose clairement que c’est là une clé de l’évolution humaine.

Le fait que Jean Auel ait écrit Le clan de l’ours des cavernes à 40 ans, après que sa carrière dans les affaires avait calé alors qu'elle se heurtait à ce qu'elle appelle un «plafond de verre», est révélateur. À plusieurs reprises, alors qu’on répète à Ayla que les femmes ne peuvent pas faire telle ou telle chose, elle la fait quand même—et mieux que les hommes. Il est facile de souligner à quel point cette description de la prise de pouvoir par une fille peut paraître excessive aujourd’hui, mais c’était une représentation extraordinaire de la féminité pour les années 1980, surtout pour de jeunes lectrices. Au début du roman, Brun, le chef du clan, souligne les différences d’Ayla et résume tout ce qui fait son charme aux yeux des lecteurs: «Tout chez elle était nouveau, et ce n’était encore qu’une enfant.» Lorsqu’elle atteint l’âge de Katniss et de Tris dans les premiers livres de leurs séries respectives, Ayla est déjà une chasseresse habile, une survivante courageuse et une mère protectrice.

Les dystopies pour jeunes adultes finissent souvent par une note optimiste sur l’avenir. Jean Auel fait bien mieux que cela dans Le clan de l’ours des cavernes en transformant Ayla en incarnation de ce futur plein d’espoir. Le roman atteint un degré de fièvre psychédélique lors d’un rituel où des sorciers font fusionner leurs esprits et mangent la cervelle d’un jeune homme tué par un ours des cavernes pour absorber et diffuser son courage. Ayla tombe sur cette communion spirituelle et a la vision de l’extinction des Neandertal et de l’avenir de son espèce, celle des Cro-Magnon. Or, c’est notre présent qu’elle voit:

Elle trouva son chemin jusqu’à son propre présent et même un peu au-delà. La caverne lui apparut, puis elle eut la vision kaléidoscopique d’une succession de paysages qui n’étaient pas soumis aux caprices de la nature mais organisés selon des schémas réguliers. Des structures cubiques sortaient de terre et de longs rubans de pierre se déroulaient, sur lesquels se déplaçaient à grande vitesse d’étranges animaux. De gigantesques oiseaux volaient sans agiter leurs ailes.[1]

Le voyage télépathique de la jeune fille au XXe siècle est un habile subterfuge conçu pour nous inviter à nous considérer comme ses descendants. Même quand le roman s’achève sur une Ayla bannie et seule, nous comprenons qu’elle va s’en sortir. Et nous comprenons que notre monde aussi va s’en sortir, parce que nous avons autant de ressources et d’imagination qu’elle. Pas étonnant que Le clan de l’ours se retrouve si souvent dans les listes de lectures recommandées pour les enfants malgré ses descriptions de violences sexuelles et la franchise avec laquelle il aborde des sujets comme la contraception et l’avortement: il s’agit d’un récit triomphal du passage à l’âge adulte d’une fillette, mais aussi de celui de l’humanité tout entière.

Pour autant, pas question de passer à la trappe les scènes de sexe torride, car elles ne sont pas seulement importantes pour comprendre pourquoi la série de Jean Auel est si mémorable, mais également comment elle a été dévoyée.

Avec la publication de La vallée des chevaux en 1982, Jean Auel prend un virage romantique marqué. L’âge de glace devient assez curieusement (et probablement anachroniquement) utopien, et se peuple de Cro-Magnon vénérant la Grande Mère et vivant dans des sociétés égalitaires. Le roman raconte en détail les trois années de solitude d’Ayla, où elle invente le concept d’équitation et apprivoise un lion des cavernes. Il introduit également Jondalar, Cro-Magnon beau gosse, sensible et bien membré, engagé dans son propre périple et qui aura besoin de l’aide d’Ayla après une fâcheuse rencontre avec son lion des cavernes apprivoisé.

Jondalar a des relations sexuelles avec d’autres femmes dans La vallée des chevaux avant de rencontrer Ayla. Au-delà de leur côté émoustillant, ces scènes sont là pour montrer que Jondalar assure sous les fourrures et pour nous convaincre qu’il est assez doux et généreux pour donner à Ayla ce qu’elle mérite. C’est dans ce sens que les «Premiers rites» sont la réalisation totale du rêve des lecteurs: à ce stade, on adore Ayla et on s’identifie totalement à elle après avoir partagé ses souffrances dans Le clan de l’ours, et on a vraiment envie qu’elle vive ça—et nous avec elle. L’épanouissement sexuel d’Ayla fait vibrer en nous quelque chose de profond et d’étrange: l’idée que les mauvais traitements et la solitude peuvent être dépassés par la douceur et le plaisir.

Il est frappant de constater que les livres des Enfants de la terre deviennent de plus en plus fastidieux à mesure que l’on s’éloigne du Clan de l’ours des cavernes. Ayla s’engage dans une carrière de guérisseuse, a quelques liaisons avant de se marier et de donner naissance à une fille, et lutte contre les préjugés qui frappent les Neandertal. Les livres débordent de scènes de «Plaisirs», toutes très dignes, très adultes et terriblement barbantes. Parce qu’après tout, les vrais plaisirs du Clan de l’ours des cavernes ne sont pas dans les scènes de sexe dont nous croyons tous nous souvenir, mais dans les souffrances et la persévérance d’Ayla adolescente qui font de son éveil sexuel une telle révélation.

1 — Traduction de Philippe Rouard, éditions Presses de la Cité, 1980 Retourner à l'article

 

Tammy Oler
Tammy Oler (1 article)
Tammy Oler est une auteure américaine
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte