Culture

Coup de frais sur les séries made in France

Temps de lecture : 4 min

La Nouvelle Trilogie de Canal + propose depuis quatre ans sa réponse maison: expérimentation, place aux jeunes et... ratages assumés.

Ça sent la naphtaline dans le paf. Recroquevillée au fond de son placard à séries, la fiction française cherche de l'air, du neuf, du frais. Nos champions nationaux? Joséphine Ange gardien et une flopée de pseudo-remakes de formats américaines. Des concepts usés jusqu'à la corde, calibrés pour le bon plaisir de la fameuse ménagère... jusqu'au jour où, son panier débordant de séries étrangères novatrices, elle n'aura plus de temps à perdre avec la production locale. La fiction française a besoin d'un coup de jeune. Quitte à se prendre les pieds dans le tapis, Canal + propose depuis quatre ans sa version du changement, la Nouvelle Trilogie (tous les lundis, 22h30, depuis le 11 mai). Trois mini séries de trois épisodes de 26 minutes chacune, avec pour seule contrainte un décor «sans flics, sans médecins, sans juges et sans instits», dixit son créateur, Gilles Galud.

Galud, producteur, a un faible pour ceux qu'il appelle les «téléxentrés», les auteurs qui, faute de contacts ou de moyens, sont privés de télé. Montée il y a quatre ans avec le soutien de Bruno Gaccio, ancien des Guignols de l'Info, la Nouvelle Trilogie leur ouvre grandes ses portes. Toutes leurs propositions «sans personne de petite taille dont le métier est ange gardien», s'amuse Gaccio, sont les bienvenues. Place «aux jeunes auteurs, réalisateurs, acteurs, même s'ils sont vieux, puisque c'est la fraicheur des idées qui prime», expliquent en cœur les deux compères. Envoyez vos projets, les patrons de la Nouvelle Trilogie, en mode «jury de la Nouvelle Star» (les deux projets partagent après tout un même qualificatif), passent quatre mois à en faire le tri. Cette année, ils sont près de 500 à avoir tenté leur chance, «des idées concrètes, des séries un rien trop ambitieuses et... de vrais trucs de tarés, absolument pas réalisables», résume Gaccio.

Ce grand tremplin cathodique a déjà accouché de douze mini-séries: du bon, du moins bon, du drôle et du moins drôle, de l'ambitieux et du sobre, mais toujours, d'une façon ou d'une autre, de l'original: de l'animation (Les multiples), du suspens (Turbulences, Madame Hollywood) ou de l'humour (Hard, En attendant demain), que des projets la tête la première dans l'inconnu, au risque de se prendre un mur. «Il faut avancer, quitte à se planter, insiste Gaccio. Sinon, on se farcira des Navarro pour la nuit des temps.»

Pour «avancer», la Nouvelle Trilogie rafraîchît côté scénario, réalisation et production. Elle s'essaie à des sujets et des univers rarement abordés à la télé française. Exemple cette année, La fille au fond du verre à saké se balade dans la communauté chinoise du XIIIe arrondissement parisien, Sweet Dream risque un regard osé sur la sexualité des ados et Kali tente de rivaliser avec les séries d'action américaines. Ça ne marche pas à tous les coups, mais l'entreprise ne ressemble à rien de déjà vu. Il suffit de peu: l'an passé, Hard, comédie somme toute classique sur... le milieu du porno - là est l'originalité - avait cassé la baraque, égalant les scores de certaines fictions américaines.

Quand les séries hexagonales brillent par leurs réalisations impersonnelles, ici, on aime les directions de la photo décalées et les cadrages originaux. La fille au fond du verre à saké, hyper stylisée, couleurs saturées et effets de flous, contraste avec le réalisme brut et sombre de Sweet Dream et avec la caméra à l'épaule furieuse - toute la série a été tournée en courant, ou presque - de Kali. Là encore, le résultat est imparfait, mais à des années lumières du plan-plan sans saveur des fictions de la ménagère.

Pour canaliser ses jeunes loups, la Nouvelle Trilogie utilise la production. Galud et Gaccio ont monté une équipe de techniciens, des chefs op, des monteurs, des graphistes chargés d'encadrer les ambitions des créateurs. «On repart à zéro chaque année, mais pas à zéro de tout, précise Bruno Gaccio. On renouvelle notre façon de penser et de mettre en scène une histoire, mais il est essentiel d'avoir une équipe technique capable de juger la faisabilité des projets.» Pour ne pas faire comme le voisin, tout ce petit monde s'organise «à l'américaine»: écriture en «pools» - les scénarios sélectionnés ont souvent besoin d'un lifting - et tournage en un temps record avec des équipes réduites - Kali, par exemple, n'aura demandé qu'une dizaine de techniciens et trois semaines de tournage, une broutille.

Pas question de faire n'importe quoi, donc. Gérée par La Fabrique, une structure spécialement montée pour l'occasion à Canal +, la Nouvelle Trilogie veille à entretenir d'amicales relations avec la maison mère et s'inscrit pleinement dans la stratégie fictionnelle de la chaîne. Elle doit aussi faire avec des moyens limités, environ 1 million d'euros par série, soit près de trois fois moins que les fictions les plus coûteuses du PAF. «C'est le prix de notre liberté créative», reconnaît Gilles Galud.«Ça nous oblige à innover, à encadrer l'écriture en fonction de ces contraintes de production.»

Les poches vides n'empêchent donc pas les bonnes idées, et celles de la Nouvelle Trilogie plaisent. Après des prix aux festivals télé de Saint-Tropez et de La Rochelle, certaines de ses séries s'exportent. Du moins, leurs concepts. Hard est sur le point d'être adaptée en Allemagne, en Italie et en Norvège. Doom Doom, les aventures de deux tueurs à gages, et Pierre 41, un faux documentaire sur un homme qui ne vieillit pas, ont elles été achetées outre-Atlantique. Le prix de l'export est malgré tout assez lourd: les innovations visuelles, les méthodes de production et les contraintes hexagonales ne survivront pas à ces adaptations. «Pour que nous ayons notre mot à dire sur la forme de ces remakes, il faudrait que nous devenions coproducteurs, ce qui demande de trop gros investissements», explique Galud.

Reste à espérer que ce premier pas fera bouger les choses de notre côté de l'Atlantique: en prenant des risques, en s'ouvrant à de nouveaux formats, à de nouveaux sujets, à de nouvelles méthodes de production, en s'inspirant des Américains sans essayer de leur ressembler, la «Nouvelle Trilogie» apporte une contribution essentielle au renouveau de la fiction française. Joséphine, Julie Lescaut, Navarro et les autres sentiront-ils le vent tourner?

Pierre Langlais

Crédit photo: capture d'écran de la série «La fille au fond du verre à saké»/ Canal +

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