Culture

«Pater», ou la table de l'égalité

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.11.2016 à 12 h 07

Un réalisateur, un acteur, Alain Cavalier, Vincent Lindon, un Président, un Premier ministre probable... Et soudain, tout se mélange.

Pater, de Alain Cavalier. DR

Pater, de Alain Cavalier. DR

A regarder ici, deux scènes inédites de Pater, pour Slate.fr

La lumière, c’est-à-dire l’écran, n’est pas encore allumée. On entend deux voix qui discutent, question sérieuse: deux amis qui préparent leur repas. Ces voix, on les connaît. Il y a celle de l’acteur Vincent Lindon. Il y a celle du réalisateur Alain Cavalier, devenu peu à peu aussi l’acteur de ses films, jusqu’ici le plus souvent invisible derrière sa caméra (parfois pourtant, un miroir), mais dont le commentaire chuchoté est devenu avec La Rencontre, Le Filmeur, Irène, un élément de ce cinéma à la première personne qu’il invente depuis quinze ans, avec ses caméras légères pour mieux aller à la rencontre du monde, des souvenirs, de quelque chose qui aurait à voir avec la vérité. Quelque chose de plutôt amusant, et très souvent bouleversant.

Ça y est, la lumière est allumée, les deux compères sont dans la cuisine, on ne les voit pas encore, c’est à dire qu’on voit seulement leurs mains qui s’activent à composer les assiettes d’un repas à la fois simple et très élaboré. Les mains de Lindon et de Cavalier, les voix: qui les filme? Eux deux, mon général! Avant même qu’un visage soit apparu à l’écran, il est clair que non seulement le réalisateur est devenu acteur au sens plein, mais qu’il partage l’usage de sa caméra avec son acteur. Petite question: c’était quand, la dernière fois dans l’histoire du cinéma qu’un cinéaste a passé la caméra au comédien, partageant avec lui les deux places, derrière et devant? Réponse: jamais.

Rupture

Pater est un film dont les enjeux sont le pouvoir, et l’égalité. Et d’emblée il n’est pas question que le film lui-même, la manière de le faire, s’exonère des questions que posent ces deux mots. D’où le coup de Trafalgar du passage de la caméra. Bien entendu, ce geste de rupture inouï se fait dans la plus extrême douceur, dans l’intimité de la cuisine de Lindon, tout en devisant courtoisement de la quantité de ventrèche de thon qu’il convient de mettre dans l’assiette à côté des miettes de truffes.

Mais c’est le premier et décisif geste qui préside, c’est le cas de le dire, à l’invention de ce film sidérant et infiniment jubilatoire, film qui a mis debout tous les spectateurs du Festival de Cannes à la fin de la projection pour une ovation qui semblait ne plus devoir finir.

L’affaire va se jouer simultanément sur trois plans. Ce sont deux amis, monsieur Lindon et monsieur Cavalier, qui dînent ensemble. Ce sont deux hommes qui font du cinéma depuis longtemps, et présentement un film ensemble. Et ce sont deux personnages, appelons-les AC et VL. Ils sont les personnages d’une fiction qui se met en branle durant cette première séquence, une fois les deux amis et hommes de cinéma attablés: AC est président de la République, il reçoit VL pour lui proposer de devenir son Premier ministre.

Résonance de l'affaire DSK

VL a déjà été ministre, il est surtout le patron d’une entreprise où il a institué un barème des revenus qui limite à dix l’écart entre le revenu de l’ouvrier le moins bien payé et celui du dirigeant le mieux payé, lui-même. Autour d’une bonne bouteille, AC, qui doit quitter le pouvoir un an plus tard, confie à VL la mission d’instaurer en France un dispositif inspiré du même esprit. «Et peut-être que ça donnera des idées à d’autres dans le monde… ».

Ce qu’il adviendra ensuite, ce n’est pas le lieu de le dire. Mentionnons seulement que, si comme on s’en souvient, le film a suscité à Cannes un moment d’hilarité lors d’une scène qui entrait en résonance avec l’«affaire DSK» alors toute fraîche, il n’y a là nulle hasard ou coïncidence: les films justes disent la vérité de leur temps. Qui verra Pater demain, dans une semaine, dans trois mois ou dans trois ans y trouvera les échos de l’actualité de ce moment-là, inexorablement.

Comme un rêve, comme ce chat qui entre par les fenêtres, le film se déploie de rebondissements et conflits de la fiction politique «politicienne», en anecdotes, interrogations et jeux des protagonistes sur ce qu’ils sont en train de faire, et comment ils le font. Et cela n’est pas moins politique (au sens de l’établissement de rapports de force et de la critique de ceux-ci), et pas moins économique (au sens de la constante prise en considération, amusée et précise, des moyens – l’argent, le temps, la technique – de rendre possible ce qui advient). Comme dans les assiettes du début, ce délicat assemblage attend presque tout de l’élégance et de la modestie avec lesquelles il est composé.

Les filiations de Pater

Pourquoi Pater s’appelle-t-il «Pater»? Parce qu’il y est question, de manière joueuse et très sérieuse, d’autorité et de puissance, du plus intime de la filiation (et de la relation personnelle à la filiation) jusqu’aux grandes machines du pouvoir qui font les sociétés. De repas en repas –  la table, qu’elle soit officielle, domestique ou champêtre, étant par excellence le lieu de l’échange et de la délibération –  le film met en place toute une irisation de questionnements auxquels font écho, sur un mode introspectif troublant, les quelques face-à-face de Cavalier avec lui-même.

Plutôt : d’Alain Fraissé (son nom de baptême) dit Cavalier avec son visage, son corps, son origine, son âge. Ce sont les scènes qui inscrivent Pater dans la filiation (sic) des précédents films, alors même que par tant d’autres aspects il bondit en un tout autre site.

C’est à ce moment-là qu’il faut peut-être se souvenir que cet homme qui ne fut jamais une «vedette», y compris de la grande histoire de la modernité du cinéma en France, aura accompli au cours d’une carrière de 50 ans (Le Combat dans l’ile, 1962) l’un des parcours de cinéma les plus inventifs et libres qui soient. Il aura ainsi été l’auteur de quelques-uns des très rares films affrontant la Guerre d’Algérie en son temps (Le Combat dans l’ile, L’Insoumis), puis l’explorateur des possibilités du cinéma de genre «grand style» (Mise à sac, La Chamade) avant de s’esquiver de l’industrie qui lui faisait place pour des tournages alternatifs d’une cassavetienne liberté (Le Plein de super, Martin et Léa, Un étrange voyage).

Permutations des places

Il fut ensuite l’inventeur d’hypothèses formelles originales, huis clos saturés d’émotions et de méditation politique et morale (Thérèse, Libera me) avant de mettre en place une pratique autonome de réalisation dont, dès la fin des années 70, Ce répondeur ne prend pas de message avait exploré les prémisses.

Et c’est là qu’on retrouve Alain Cavalier aujourd’hui, aux confluences de ce cheminement au long cours et aux multiples ramifications. Pater est aussi le fruit de cette histoire travaillée de tant de ruptures qui, pour n’avoir jamais été braillées sur les toits, n’en sont pas moins radicales, pas moins courageuses, ruptures parfois douloureuses et parfois joyeuses, mais toujours marquées d’une extrême exigence de liberté et de dignité. «Liberté», «dignité», voilà bien des grands mots, quand pas un seul n’alourdit le menu de banquet républicain, philosophique et convivial, mitonné par les acolytes Cavalier et Lindon.

Vincent Lindon est en effet tout aussi présent et actif. Acteur et filmeur, se posant pour lui-même les questions pas simples que suscite la participation à cette étrange entreprise,  il tient toute sa place dans un film qui fait de l’égalité, aussi dans la création, une question vive. Même si, comme l’indique le générique, il s’agit bien d’un film «d’Alain Cavalier, avec Vincent Lindon et Alain Cavalier».

L’égalité, la vraie, n’est pas de faire semblant que tout est pareil ou d’imposer tout le monde sur le même rang. Pater est bien un film de Cavalier, qui s’épargne le ridicule (ridicule qui mène souvent à l’uniformisation, sinon au goulag) de tout niveler. La singularité de chacun des deux artistes est aussi importante que ce qui les assemble, et que les effets de la permutation des places (qui fait l’image? qui occupe le cadre?), de l’observation des relations hiérarchiques (Président et Premier ministre) et de la distribution des revenus (la réforme voulue par les personnages).

Utopie en actes, Pater déjoue les pièges de l’égalitarisme, ce n’est pas la moindre marque de son intelligence politique et éthique. Pour rire? Pas «pour rire», mais avec le sourire, ah ça oui.

Jean-Michel Frodon

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