Temps de lecture: 6 minutes
Attention: cet article comporte des spoilers.
Blocs de viandes durcis par le froid polaire, les corps de huit scientifiques sont retrouvés dans la neige. Leurs visages sont figés dans une expression de terreur absolue, leurs mains ressemblent à des griffes d'oiseaux qui se battent pour leur survie. Ce tableau macabre est au cœur de la saison 4 de True Detective, logée dans une Alaska hivernale sur laquelle le soleil ne se lève pas pendant des semaines.
Dans la série, un élément surnaturel est instillé dès le premier épisode: c'est le fantôme d'un personnage qui indique à une de ses proches comment retrouver la piste des scientifiques qui ont disparu d'une base de recherche arctique quelques heures plus tôt. Mais ce n'est pas ça qui fait le plus peur.
Au début du deuxième épisode, le personnage principal, campé par Jodie Foster, époussette les défunts afin de les identifier. Son coéquipier et elle observent un petit catalogue d'horreurs: cornées brûlées, tympans explosés, yeux arrachés. Et des corps morts entièrement nus.
Ce qui donne encore plus de frissons, c'est qu'autant de cadavres aient été retrouvés dans des circonstances similaires dans le monde réel. C'était en février 1959, au fin fond de l'Oural, lors d'un événement connu sous le nom d'«affaire du col Dyatlov».
La langue et les yeux
Le 23 janvier 1959, neuf randonneurs chevronnés, étudiants à l'Institut de polytechnique de l'Oural, prennent un train à Iekaterinbourg en direction d'Ivdel, dans l'oblast de Sverdlovsk. Leur leader s'appelle Igor Dyatlov. Après un voyage en camion et une nuit dans le village de Vizhai, ils partent pour une randonnée qui ressemble plus à une expédition vers le mont Otorten. Malade, un des étudiants fait demi-tour le 28 janvier. Le 12 février au plus tard, le groupe est censé envoyer un télégramme annonçant son retour une fois arrivé à Vizhai. Le 13, aucune nouvelle n'ayant été donnée, une équipe de secours est lancée à leur recherche.
«Ce qu'ils ont trouvé sur place est devenu l'origine d'un des plus grands mystères du XXe siècle, estime l'Américain Donnie Eichar, auteur de Dead Mountain – The Untold True Story of the Dyatlov Pass Incident («La Montagne morte – L'histoire vraie et inédite de l'affaire du col Dyatlov», en français). Leur tente avait été déchirée depuis l'intérieur. Leurs affaires étaient encore là. Mais pas eux.» Progressant péniblement dans la neige, l'équipe de secours suit des traces de pas. Elles ont l'air d'avoir été laissées par des pieds vêtus d'une seule chaussure, de chaussettes ou carrément nus, et semblent converger vers un bois situé à 1,5 kilomètre du camp. C'est là, sous un grand pin de Sibérie, près des restes d'un feu de camp, que les deux premiers corps sont retrouvés.
«Aucun des randonneurs n'était assez couvert, poursuit Donnie Eichar. Il avait beau faire au moins -25°C, certains ne portaient pas de chaussettes, voire pas d'habits.» À 5 mètres de hauteur, des branches du grand pin sont brisées. Certains suggèrent que les randonneurs ont escaladé l'arbre dans l'espoir d'apercevoir leur tente perdue. Entre le bois et le camp sont plus tard retrouvés trois autres corps, figés dans des poses suggérant qu'ils cherchaient à regagner leur abri. Les trois cadavres restants sont découverts dans un ravin au mois de mai, couverts de plusieurs mètres de neige.
Sur les dépouilles, de violentes blessures sont constatées: «Des crânes fêlés, des côtes cassées, liste Donnie Eichar. Deux d'entre eux avaient les jambes brûlées. Il manquait un morceau de langue à l'un d'eux.» Et deux des victimes n'avaient plus d'yeux.
La vraie question
Dans la Russie soviétique d'alors, la conclusion de l'enquête sur la disparition des randonneurs ressemble au synopsis d'une saison de True Detective. Leur mort aurait été causée «par une irrésistible force naturelle». Pour Donnie Eichar, qui a travaillé cinq ans sur cette affaire, se demander ce qui a tué ces huit personnes n'est pas se poser la bonne question: «Ils sont morts d'hypothermie.»
Selon lui, chaque blessure, aussi terrifiante soit-elle pour un secouriste retrouvant des corps glacés à 50 bornes de toute forme de civilisation, peut également être expliquée. «Les os cassés étaient dus à la chute dans le ravin. Une des victimes est tombée en arrière. Quand la neige a commencé à fondre au printemps, l'eau et les microbes ont mangé sa chair. Et donc sa langue. Ensuite, si tu restes si longtemps dans la neige, des animaux viendront te picorer. Et possiblement manger tes yeux. Enfin, quand la température de ton corps est si basse et que tu te réchauffes avec un feu, tu peux perdre conscience. Cela explique les membres brûlés. Deux d'entre eux ont dû s'évanouir dans les flammes.»
La véritable question est donc celle-ci: «Pourquoi ont-ils quitté leur tente, peu vêtus et dans le noir, pour marcher directement vers leur mort?»
Blocs de glace ou infrasons
Cette interrogation a donné naissance à de nombreuses théories. Les enquêteurs sont d'abord allés embêter les membres de la tribu des Mansis, peuple d'éleveurs de rennes de la région, suspectés d'avoir attaqué et tué des étudiants coupables d'avoir osé fouler leurs terres. Or, les locaux n'ont jamais été connus pour leur animosité et les blessures des randonneurs sont trop violentes pour avoir été causées par des humains. «Certains ont dit que des aliens ou un yéti étaient responsables, intervient Donnie Eichar. Beaucoup de gens ont du mal à accepter les tragédies qui ne sont pas causées par un méchant bien identifiable.»
À la même période que l'événement, dans le même périmètre, d'autres randonneurs ont rapporté avoir observé d'étranges sphères oranges dans le ciel, phénomène également signalé depuis la petite ville d'Ivdel. Certains ont suggéré que ces lumières étaient causées par des mines parachutées. Elles auraient pu réveiller les randonneurs qui, paniqués par le vacarme, auraient fui leur tente sans prendre le temps de se vêtir.
Mais Donnie Eichar assure qu'il n'existe aucune preuve de cela: «Des météorologistes ont en effet attesté de la présence de ces sphères oranges dans la nuit du 3 février. Elles étaient dues à des exercices militaires, des lancements de roquettes. C'est documenté. J'ai interviewé le membre du groupe qui est rentré le 28 janvier parce qu'il était malade. Il pense que ses amis sont tombés sur un site militaire. Mais j'ai consulté les registres militaires sur place et il n'y avait aucun site. C'est trop isolé pour ça.»
«Le bloc n'était pas assez gros pour les tuer mais suffisamment pour provoquer le genre de blessures qu'ils ont reçues, détruire leur tente et causer leur fuite.»
Six ans après la sortie du livre de Donnie Eichar en 2013, les autorités russes ont rouvert l'enquête. En juin 2020, elles ont conclu qu'une avalanche avait été responsable de l'événement. Professeur à l'École polytechnique fédérale de Zurich, le natif de Moscou Alexander Puzrin a quant à lui publié en janvier 2021 un article universitaire intitulé «Mechanisms of slab avalanche release and impact in the Dyatlov Pass incident in 1959» («Mécanismes de déclenchement de l'avalanche de plaque et impact lors de l'événement du col Dyatlov en 1959»). Pour lui, une avalanche de plaque a pu causer la fuite des randonneurs. Et donc leur mort.
«Quand les gens pensent à une avalanche, ils pensent à un tsunami de neige qui emporte tout sur son passage, dit-il. Une avalanche de plaque, elle, arrive lorsque la neige s'est changée en un bloc de glace sur une couche plus fragile et tombe le long de la pente. Cela peut être large de trente mètres. C'est une neige très lourde qui peut avoir des effets dévastateurs.» Le vent qui soufflait dans la nuit aurait fait s'accumuler de la neige au-dessus de la tente des campeurs jusqu'à ce que le bloc de glace devienne trop lourd pour la couche inférieure. Et que tout leur dévale dessus.
Alexander Puzrin enchaîne: «Là, on rentre dans la spéculation, mais on peut se dire que le bloc n'était pas assez gros pour les tuer mais suffisamment pour provoquer le genre de blessures qu'ils ont reçues, détruire leur tente et causer leur fuite. On sait qu'il faisait très sombre, qu'il y avait beaucoup de vent. Récupérer leurs habits ne devait pas être chose aisée. Certains étant peut-être blessés, ils avaient d'abord besoin d'un nouvel abri avant de pouvoir réfléchir à quoi faire par la suite. Et le seul abri possible, c'était la forêt.»
Le scientifique tient néanmoins à préciser que son rôle n'est pas d'affirmer qu'une avalanche a causé la perte des randonneurs, mais seulement d'établir, «en utilisant les lois de la physiques», qu'il s'agit là d'une possibilité. Il n'a aucune certitude et le mystère demeure.
Donnie Eichar, lui, a une autre théorie. «Ça s'appelle une “allée de tourbillons de Von Karman”, expose-t-il. Quand un vent horizontal frappe une structure en forme de dôme, il peut se transformer en tourbillons. Cela peut générer des infrasons que l'oreille humaine ne peut pas entendre mais qui déstabilisent l'équilibre. Tu n'arrives plus à réfléchir. Tout ce qu'ils auraient pu entendre en dehors de la tente, c'est un bruit semblable à des hurlements de trains de marchandises. Dans ces circonstances, ce n'est pas étonnant de réagir en prenant un couteau pour déchirer sa tente et s'enfuir. Parce que tu as peur de mourir.»