Monde / Économie

Dix ans après, où en sont les «nouvelles routes de la soie» chinoises?

Temps de lecture : 6 min

Le projet, qui semble en suspens depuis 2022, est pris dans un certain nombre de contradictions.

Le premier train revenant de Moscou arrive à Yantai, dans la province de Shandong, en Chine, le 15 juillet 2019. | Imaginechina via AFP / Tang Ke
Le premier train revenant de Moscou arrive à Yantai, dans la province de Shandong, en Chine, le 15 juillet 2019. | Imaginechina via AFP / Tang Ke

Le récit chinois promeut méthodiquement la supériorité de son modèle politique et culturel. Cette assertion guide à la fois le choix des sujets par le Parti communiste chinois et la structuration de la politique de communication vis-à-vis de l'extérieur. Les «nouvelles routes de la soie» en offrent un bon exemple.

Il s'agit d'un projet d'infrastructures visant à relier économiquement la Chine à l'Europe en intégrant les espaces d'Asie centrale par un vaste réseau de corridors routiers et ferroviaires. Connu en anglais sous le nom de Belt and Road Initiative (qui a remplacé en 2017 l'expression «One Road, One Belt»), ce projet stratégique étendu à l'Afrique passe par différents types d'investissements: rachats, construction, prêts.

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Ces enjeux très concrets sont liés à des intérêts directs de la Chine (s'assurer l'accès à des ressources, se ménager des débouchés, faire travailler ses entreprises du bâtiment), mais le «projet du siècle», selon les mots de Xi Jinping, se donne aussi comme une volonté pour le monde. C'est ici que les ambitions concrètes s'articulent à un récit destiné autant à convaincre les partenaires qu'à façonner et légitimer une nouvelle vision de la mondialisation, où la Chine serait au centre du jeu.

De nombreuses initiatives (et beaucoup d'acronymes)

Les arguments portés par les «nouvelles routes de la soie» promeuvent un modèle de non-ingérence, dans lequel chacun des acteurs doit sortir gagnant du développement économique, y compris les pays les plus modestes ou les plus pauvres. Cette vision se construit contre la référence coloniale, néocoloniale ou impérialiste associée à l'Occident; mais aussi, plus subtilement, contre le néo-impérialisme russe, en Asie centrale.

La réalité est évidemment quelque peu différente. La situation actuelle de bien des pays intégrés dans les «nouvelles routes de la soie» apparaît comme la conséquence d'un modèle qui impose des sacrifices en interne et de nombreuses conditionnalités à l'externe. À titre d'exemple, selon les travaux de l'American Enterprise Institute, la part de la dette détenue par la Chine est pour Djibouti de 55%, pour la République démocratique du Congo (RDC) de 42%, pour l'Angola de 34%, pour la Guinée de 32% et pour les Comores de 31%[1].

Après le discours fondateur de 2013 articulé autour du «gagnant-gagnant», puis un verdissement dans les modalités des projets, les initiatives regroupées sous le label des «nouvelles routes de la soie» semblent en suspens depuis 2022.

En même temps, la Chine propose d'autres formats de coopération et de programmes et autant d'acronymes: l'Initiative pour le développement mondial (GDI), l'Initiative de sécurité mondiale (GSI), le Forum sur la coopération sino-africaine (Focac), les Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et la plateforme 16+1 (Chine et Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Slovénie, Croatie, Serbie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro, Albanie et Macédoine).

Cette profusion d'initiatives vise toujours à développer des coopérations bilatérales ou des groupes, mais l'ambition stratégique va plus loin: in fine, la Chine entend sculpter un nouvel ordre international conforme à ses intérêts.

Réticences et concurrence

Toutefois, après la pandémie de Covid-19, les tensions avec les États-Unis, la prudence de l'Union européenne (UE) et l'ambiguïté diplomatique face à la guerre en Ukraine, un constat en matière de communication s'impose. C'est d'abord l'échec ou les failles d'une politique de soft power et de diplomatie publique, apparu ces deux dernières années, avec pour résultat, une image dégradée.

Chez les partenaires européens notamment, on note une réticence nouvelle vis-à-vis d'une Chine dont l'image a changé dans les dix dernières années, entre raidissement idéologique et expression d'une puissance désinhibée. En outre, les investissements n'ont pas tenu leurs promesses: on pense ici à la désillusion des Grecs après le rachat du port du Pirée, qui a profité… au port, mais guère à la Grèce.

À ces réticences nouvelles, il faut ajouter la concurrence d'autres acteurs qui ont compris le poids et les symboles des programmes «labélisés» aux noms signifiants (au sens de policy branding, les stratégies de marque des politiques). Il y a bien sûr le Partenariat mondial pour les infrastructures et les investissements (Partnership for Global Infrastructure and Investment), la réponse du G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni) aux «nouvelles routes de la soie».

Début 2023, l'Union européenne a aussi développé la stratégie «Global Gateway», qui comprend soixante-dix projets, surtout pour la connectivité et les infrastructures. Et son programme de corridor de transport international transcaspien (Trans Caspian International Transport Route, TITR) vient d'initier ses propres «routes de la soie» en mettant celles-ci dans la continuité des échanges entre Chine, Asie centrale et Union européenne.

Ces actions menées par l'UE peuvent permettre de développer un récit et des arguments forts à propos de ses valeurs en direction des États d'Asie centrale, comme me l'expliquait un diplomate à Bruxelles en juin 2022. Une des conséquences possibles serait l'insertion (la dilution?) du récit chinois dans un autre, plus global: la poursuite des échanges en temps de guerre et la réorientation accélérée des flux économiques et politiques.

Face aux États-Unis, la Chine choisit le registre de la puissance

Que peuvent faire, et surtout dire, le président chinois, son équipe et son appareil diplomatique en 2023? Le but du régime reste de convaincre, à minima les Occidentaux quelque peu échaudés par le côté parfois «coercitif» de la coopération à la chinoise –«Nous avons été témoins de tentatives de coercition économique, par exemple de la Chine à l'égard de la Lituanie», affirmait la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, le 15 mai dernier–, mais aussi ses clients et autres partenaires de poursuivre les coopérations. Le «Sud global» reste globalement favorable aux activités et à l'orientation de la Chine, mais un travail de conviction reste partout nécessaire.

Les solutions et les arguments qui s'offrent au régime chinois sont les suivants:

  • apparaître comme une puissance d'équilibre et convaincre, encore et encore de cette réalité;
  • argumenter autour de politiques globales de développement pacifique pour tous, ici au sens de l'humanité. C'est justement ce que recouvrent les initiatives et regroupements mentionnés plus haut, entre coopération des émergents et image de la Chine œuvrant pour le salut de l'humanité comme «fournisseur de la transition énergétique»);
  • continuer à expliquer et à rassurer, afin de lutter contre la défiance.

Pour autant, la variété des partenariats et donc des projections de l'image chinoise peuvent entrer en contradiction. L'Ukraine en offre un bon exemple. La visite du diplomate chinois Li Hui à Kiev les 16 et 17 mai et en Europe marque la réaffirmation d'un rôle de puissance d'équilibre. Et celle de Xi Jinping en Russie mi-mars 2023 pointe la solidarité au sein des Brics et la volonté d'affirmer leur force. Le pays cherche à se situer à mi-chemin entre la Russie et les États-Unis, tout en soutenant Moscou, partenaire commercial et idéologique.

Au-delà des «perspectives et possibilités illimitées» de la coopération sino-russe selon Moscou et du scepticisme persistant et profond de l'Union européenne, et plus largement de l'Occident, le discours de la Chine dessine ainsi un paradoxe. Pékin argumente sur sa force, afin d'apparaître comme une puissance de premier rang. Le pays y perd sa singularité. Dit autrement, dans son face-à-face avec les États-Unis, la Chine choisit pour unique registre la puissance, ce qui l'éloigne de sa flexibilité pragmatique, dont le panda, dans un raccourci abrupt, reste (ou était) l'emblème. Entre coopération et coercition, commerce et puissance, les «nouvelles routes de la soie» risquent ainsi une sortie de route ou, pire, de se retrouver dans l'ornière.

1 — Pour suivre, évaluer et comprendre les flux financiers des «nouvelles routes de la soie» afin d'en étudier les impacts, plusieurs bases de données existent. Voici une sélection qui ouvre la voie aux lecteurs curieux de prolonger l'analyse. Selon les régions du globe, les types d'infrastructures ou de prêts, la qualité environnementale ou le pourcentage de la dette détenue par la Chine, les entrées sont nombreuses. Citons le Belt and Road Tracker du Council on Foreign Relations, la base de données de l'International Institute for Strategic Studies, le «mapping» du Mercator Institute for China Studies, les bases de données du Green Belt and Road Initiative Center, ou le China Global Investment Tracker de l'American Entreprise Institute. Retourner à l'article

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