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Joe Biden se tire-t-il une balle dans le pied avec le projet Willow?

Temps de lecture : 4 min

Le président s'était engagé à mettre fin aux forages pétroliers sur les terres fédérales en 2020.

Joe Biden prend la parole lors du déjeuner du Congressional Friends of Ireland annuel, le jour de la Saint-Patrick (17 mars 2023), au Capitole à Washington D.C. | Andrew Caballero-Reynolds / AFP
Joe Biden prend la parole lors du déjeuner du Congressional Friends of Ireland annuel, le jour de la Saint-Patrick (17 mars 2023), au Capitole à Washington D.C. | Andrew Caballero-Reynolds / AFP

Bien que les thématiques liées à la protection de l'environnement et au changement climatique ne quittent jamais vraiment l'actualité, elles sont revenues avec insistance sur le devant de la scène médiatique américaine ces derniers jours à la suite du feu vert de la Maison-Blanche –lundi 13 mars 2023– pour le grand projet de forage pétrolier Willow au nord de l'Alaska.

Les terres fédérales où devrait avoir lieu l'extraction dans les prochaines années pourraient contenir dans leurs sols jusqu'à 600 millions de barils de pétrole. Une véritable mine d'or noir pour la première puissance mondiale, qui compte bien renforcer son indépendance énergétique alors que les tensions sur les marchés des énergies fossiles sont fortes depuis la reprise post-Covid et la guerre en Ukraine. Ajoutez à cela un potentiel boom d'emplois en Alaska et d'importantes retombées économiques dans cet État singulier, et vous avez toutes les raisons qui ont orienté Joe Biden et son administration.

Mais dans un monde où le réchauffement climatique est l'un des principaux dangers pour l'humanité et alors que le président s'était engagé à mettre fin aux forages pétroliers sur les terres fédérales en 2020 lors de sa campagne électorale, cette décision suscite logiquement la polémique au sein d'une partie de son camp et notamment de la jeunesse. Elle confirme aussi la volonté du président américain de se recentrer politiquement sur des thématiques sur lesquelles il apparaît plus en difficulté: l'énergie, la criminalité ou encore l'immigration.

Un projet qualifié d'écocide

Six cents millions de barils, 280 millions de tonnes de CO2 sur trente ans –soit l'équivalent des émissions de deux millions de voitures sur la même période ou celles d'une soixantaine de centrales à charbon sur un an–, une dégradation de l'environnement local et, comble de l'ironie, «une construction qui va nécessiter un emploi de moyens techniques importants pour stabiliser et refroidir le permafrost … qui fond à cause du réchauffement climatique», comme le souligne Jordan Davis, correspondant aux États-Unis de la RTS. Voici les éléments qui font dire aux défenseurs du climat et aux progressistes américains qu'il s'agit d'une véritable bombe climatique en devenir.

Mobilisés massivement mais sans succès pour pousser la Maison-Blanche à stopper ce projet, les militants ne comptent pas en rester là et plusieurs organisations ont manifesté leur intention de traîner l'affaire devant les tribunaux afin d'obtenir gain de cause, ou au moins de mettre des bâtons dans les roues du géant pétrolier ConocoPhillips. Ces actions pourraient avoir des répercussions importantes, puisqu'une injonction délivrée par la justice pour arrêter ou retarder le projet entraînerait automatiquement un long retard pour le démarrage du chantier.

En effet, celui-ci ne peut avancer qu'en période hivernale car les routes de glace sont nécessaires pour l'acheminement des matériaux et le montage des installations.

La défense de la Maison-Blanche

Face aux critiques, l'administration Biden n'a pas manqué de souligner que le projet Willow a été initialement approuvé avant l'arrivée du Démocrate dans le Bureau ovale, au cours du mandat de Donald Trump. Elle a aussi avancé qu'un arrêt total de celui-ci aurait probablement été rejeté par les tribunaux américains et aurait entraîné des poursuites judiciaires de l'entreprise et des amendes importantes pour l'État fédéral. La Maison-Blanche a fait valoir que le projet ne comporte plus que trois plateformes de forage contre cinq initialement prévues et qu'elle a dans le même temps décidé d'accroître drastiquement les protections environnementales sur d'autres terres fédérales.

Enfin, les succès de Joe Biden pour la lutte contre le réchauffement climatique depuis le début de son mandat ne manqueront pas d'être rappelés pour tenter de minorer les critiques, notamment le retour dans l'accord de Paris, le plan pour la rénovation des infrastructures ou encore l'IRA –Inflation Reduction Act– voté en août 2022 et dépeint par plusieurs spécialistes comme le plan en faveur du climat le plus important de l'histoire américaine.

Ce dernier consacre en effet plus de 400 milliards de dollars sur la décennie à venir pour réduire les émissions de gaz à effet de serre des États-Unis, accélérer la transition énergétique et la décarbonation de l'économie via des subventions et investissements massifs auprès de différents publics et secteurs.

Des arguments de poids, mais qui ne suffiront probablement pas à faire oublier totalement cette décision récente aux plus fervents opposants à ce projet.

2024 dans le viseur?

Ce feu vert s'inscrit pour certains analystes dans une volonté de Joe Biden de recentrer son action politique en vue de l'élection présidentielle de 2024. Bien qu'on ne sache toujours pas s'il compte réellement se représenter, l'actuel locataire de la Maison-Blanche a récemment pris plusieurs positions plus conservatrices qui ont quelque peu déçu l'aile la plus progressiste du Parti démocrate.

Il y a évidemment cette décision pour le forage pétrolier en Alaska, mais aussi une prise de position contre un projet de loi de la municipalité démocrate de Washington D.C. visant à moderniser le code pénal municipal, qui conduirait notamment à la réduction de certaines peines de prison. Enfin, la mise en place probable de nouvelles règles sur l'immigration à partir du 11 mai prochain pourrait amener la famille démocrate à s'écharper.

À compter de cette date, la politique de l'administration Trump mise en place lors de la pandémie de Covid-19 pour réduire les flux migratoires à la frontière avec le Mexique et faciliter les expulsions, connue sous le nom de Title 42, prendra fin. Il faudra alors la remplacer et d'après les médias américains, Joe Biden pourrait opter pour des règles strictes qui ne seront pas au goût des associations de défense des migrants et des militants de gauche.

L'énergie, la criminalité et l'immigration étant les talons d'Achille du Parti démocrate et de la Maison-Blanche, ce recentrage du président américain sur ces sujets à l'approche du début de la campagne électorale pour l'élection présidentielle n'a donc finalement rien de très surprenant. Pour remporter un tel scrutin, il faut savoir réduire les prises de ses opposants et élargir au-delà de sa famille politique pour convaincre le très prisé électorat indépendant, bien souvent décisif dans les États pivots. Reste qu'une telle manœuvre expose Joe Biden à des critiques émanant de son propre camp et peut abîmer son image.

Rappelons cependant que les Américains, notamment les Démocrates, sont habitués depuis bien plus longtemps que les Français à cette technique du «en même temps». Et à la vitesse à laquelle va l'actualité et la polarisation de la société américaine, il n'est pas certain que son électorat lui en tienne rigueur en novembre 2024 (s'il se représente). D'autant qu'il ne se prive pas de maintenir en parallèle un discours marqué à gauche, plutôt populaire, sur les thématiques fiscales, économiques ou de santé publique.

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