Politique / Société

«Zéro point de fixation»: la politique migratoire honteuse de la France vis-à-vis des exilés de Calais

Temps de lecture : 6 min

Sur la côte face à l'Angleterre, les conditions de vie des migrants en attente de passage s'apparentent à celles de bêtes traquées.

La police procède à l'évacuation des réfugiés d'un camp provisoire, à quelques centaines de mètres de l'ancienne jungle de Calais (Pas-de-Calais), le lundi 21 novembre 2022. | Jérôme Gilles / NurPhoto / AFP
La police procède à l'évacuation des réfugiés d'un camp provisoire, à quelques centaines de mètres de l'ancienne jungle de Calais (Pas-de-Calais), le lundi 21 novembre 2022. | Jérôme Gilles / NurPhoto / AFP

Battue [n.f.]. Action de battre les buissons, les taillis pour en faire sortir le gibier; mode de chasse pratiqué à l'aide de rabatteurs. La Battue (L'État, la police et les étrangers), c'est le titre du livre écrit par Louis Witter, photojournaliste qui a passé dix-huit mois à Calais (Pas-de-Calais) et Grande-Synthe (Nord) pour y documenter la vie de ceux qu'il qualifie d'exilés. En refermant son ouvrage documentaire (sorti le vendredi 3 février), on ne peut qu'éprouver un sentiment de malaise.

Il y raconte les détails de la vie, ou plutôt la survie, des personnes arrivées à Calais après avoir effectué un périple de plusieurs milliers de kilomètres pour échapper à l'enfer de leur pays natal, déchiré par la guerre, les persécutions ou la misère. Ce qui pousse des Maliens, des Syriens, des Afghans, des Érythréens à quitter leur pays n'est pas difficile à comprendre. En revanche, appréhender la politique d'accueil des pays qu'ils traversent, où ils échouent (souvent dans les deux sens du terme) et où, parfois, ils meurent, l'est davantage.

Des pactes migratoires parfois inhumains

À Calais, à la suite de la grande vague migratoire débutée en 2015, est née ce qu'on appelait communément la «jungle». Loin d'être un espace sauvage, il s'agissait d'un bidonville géant qui, au plus fort de son activité, abritait jusqu'à 10.000 personnes. Partie de quelques abris de fortunes érigés par des exilés et des bénévoles calaisiens, elle comptait plus de 6.000 âmes en octobre 2016, lorsqu'elle a été démantelée. Échoppes, lieux de culte, même une école: la vie s'y était organisée dans des conditions rudimentaires et loin d'être idéales. À partir de son démantèlement, sur ordre du ministre de l'Intérieur de l'époque, Bernard Cazeneuve, une nouvelle politique a été mise en œuvre pour gérer le problème des migrants: celle du «zéro point de fixation».

Concrètement, cette politique, documentée et dénoncée par Louis Witter, consiste à ne jamais permettre aux exilés de s'installer au même endroit pendant plus de quarante-huit heures. Par conséquent, tous les deux jours dans la zone de Calais, la police ratisse les campements, expulse ses occupants et saisit ou détruit leurs tentes et les affaires qu'ils ne peuvent pas emporter. Au grand dam des associations qui leur viennent en aide et des témoins contraints de rester en dehors d'un «périmètre de sécurité» défini par les forces de l'ordre.

La vague migratoire, qui traverse l'Europe depuis 2015, influence les élections de ses pays membres et accentue parfois leur tendance à se replier sur leur sentiment national(iste), n'a pas cessé. Les exilés sont toujours plus nombreux à tenter leur chance. D'aucuns sont arrêtés dès la Turquie, à qui l'Union européenne a versé 6 milliards d'euros pour qu'elle les empêche d'aller plus loin, en vertu du pacte migratoire signé en 2016 et renouvelé en 2021. Ce pacte prévoit le retour en Turquie des clandestins arrivés en Grèce et n'ayant pas fait de demande d'asile ou dont la demande aurait été déboutée. D'autres parviennent en Grèce ou en Italie, les deux principaux pays d'accueil ou plutôt d'échouage, puisqu'ils sont le point d'accès le plus rapide vers l'Europe pour ceux qui arrivent depuis l'autre côté de la Méditerranée.

La sous-traitance des frontières se fait aussi avec des pays comme le Maroc, qui touche des aides de l'Union européenne pour empêcher les demandeurs d'asile d'entrer sur le continent, et qui s'est vu accorder 500 millions d'euros supplémentaires pour la période 2021-2027, souligne Louis Witter. Frontex, l'agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, disposait d'un budget de quelque 544 millions d'euros en 2021. En Afrique, c'est aussi la Libye qui joue le rôle de sous-traitant de l'Europe, collaboration dénoncée par nombre d'ONG, qui y évoquent les conditions de vie des migrants qui y sont retenus, la traite d'êtres humains qui s'y organise et des mauvais traitements qui s'apparentent à de la torture.

Repousser le problème (ou ignorer les appels à l'aide)

Et puis il y a ceux qui s'arrêtent quelque part en Europe et réussissent à s'installer (on se souvient qu'en 2015, Angela Merkel avait été la seule à ouvrir les bras à la vague de migrants, qui avait incité la Serbie et la Hongrie à ériger de nouvelles frontières physiques hérissées de barbelés). Beaucoup d'entre eux continuent leur chemin, parfois contraints de revenir à la case départ parce que «dublinés» –en vertu du règlement dit «Dublin III», tout exilé doit déposer sa demande d'asile dans le premier pays qui l'a accueilli; ce qui contribue à faire porter une charge migratoire démesurée à l'Italie et à la Grèce.

Contrairement aux Ukrainiens fuyant la guerre déclenchée par la Russie, ces réfugiés ne bénéficient pas d'un capital de sympathie qui justifierait qu'on leur fournisse (aussi) un toit et des vivres en attendant des jours meilleurs.

Le traité du Touquet, négocié en 2003 entre le Royaume-Uni et la France, puis révisé et complété plusieurs fois depuis, prévoit que la France surveille ses côtes pour empêcher les départs de migrants clandestins, en échange d'une compensation financière versée par le Royaume-Uni. Or, entre la France et l'Angleterre, le nombre de traversées recensées a explosé. En 2022, on en comptait officiellement plus de 45.000, contre environ 2.500 en 2019.

Quel embarrassant problème que celui de ces réfugiés dont la France ne veut pas, mais qui sont là quand même. Contrairement aux Ukrainiens fuyant la guerre déclenchée par la Russie, ils ne bénéficient pas d'un capital de sympathie qui justifierait qu'on leur fournisse (aussi) un toit et des vivres en attendant des jours meilleurs. Pour les autorités françaises, une fois à Calais et en attendant d'avoir une opportunité de passer de l'autre côté de la Manche, ils deviennent des hommes et de femmes sans statut, priés de ne pas exister.

La présence physique de ces milliers d'exilés dérange, comme s'ils constituaient une «menace», selon les termes de Louis Witter. Il faut donc qu'ils partent, qu'ils ne se fixent pas. Or, lorsqu'ils essaient de partir, on les en empêche. En effet, tout est fait pour éviter qu'ils ne montent à bord des camions, où ils risquent leur vie, ou des bateaux, qui trop souvent chavirent. C'est une question humanitaire, se défendent les forces de l'ordre. Et en effet, comment permettre de les laisser prendre le risque de se noyer...

Ce qui n'a pas été particulièrement entendu en novembre 2021, lorsqu'une embarcation en détresse sur les eaux de la Manche a appelé les responsables français et anglais, qui n'ont pas entrepris de lui porter secours, malgré les hurlements relayés en direct au téléphone. Vingt-sept cadavres ont été repêchés. Ce lundi 13 février, trois de leurs familles ont déposé une demande d’indemnisation auprès des autorités françaises, dont elles dénoncent «l’inaction fautive».

Résultat: ceux qui n'ont pas encore l'occasion de partir restent là et survivent au gré des expulsions systématiques. Cette façon de les empêcher d'exister en les laissant uniquement au bord de la survie est une stratégie efficace pour les invisibiliser. Si les associations et les habitants de la région connaissent le problème, le reste de l'opinion publique est assez mal renseigné, voire indifférent, face à cette manière de traiter des êtres humains.

Un juste milieu à trouver

La politique du «zéro point de fixation» fonctionne extrêmement bien. Non seulement les exilés n'ont aucun moyen de poser leurs affaires plus de quarante-huit heures, ne serait-ce que dans la boue et le froid, sans en être chassés comme des animaux traqués. Mais en outre, ils n'ont aucun moyen de faire connaître leur sort: ces gens-là n'existent pas.

Il est désormais établi que la théorie de «l'appel d'air», selon laquelle si l'on traite dignement des personnes exilées, cela en fera venir d'autres, ne tient pas debout. Aucun humain ne s'arrache à sa patrie, à sa famille, à ses amis, à sa langue, et ne met sa vie et celle des siens en danger de mort parce qu'on lui garantira qu'à l'autre bout du monde, il aura une soupe et un matelas. Les choix de destination sont le plus souvent régis par la recherche d'un emploi ou de possibilités d'études et par la présence sur place d'une diaspora.

La question des migrations est complexe et il n'est pas question de faire preuve d'angélisme et de dire qu'il convient d'accueillir à bras ouvert toute la misère du monde, sans contrôle ni supervision. Mais entre une politique naïve, qui ne prendrait pas en compte la réalité et voudrait accueillir tout le monde dans des conditions parfaites, et la volonté de déshumaniser des exilés au point de tout faire pour les rendre invisibles et de les traiter en animaux traqués, il y a forcément un juste milieu.

Une politique d'accueil frontalière digne de ce mot, avec des structures qui permettent non la survie, mais la vie des candidats à l'exil, l'examen de leur situation dans des conditions dignes en collaboration avec le Royaume-Uni et une possibilité de passage, de séjour ou de retour, c'est ce qu'on pourrait attendre d'un pays qui grave le mot «fraternité» aux frontons de ses édifices publics.

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