Égalités / Culture

«J'adorais Shun, surtout parce que j'étais incapable de savoir si c'était une fille ou un garçon»

Temps de lecture : 6 min

La fluidité de genre se dégageant de certains personnages de mangas animés a ému nombre d'adolescents qui, désormais adultes, se définissent comme non binaires.

On ne va pas se mentir: depuis les années 1990, Shun d'Andromède, dans Les Chevaliers du Zodiaque, est une véritable icône pop. | Capture d'écran ADN - Animation Digital Network via YouTube
On ne va pas se mentir: depuis les années 1990, Shun d'Andromède, dans Les Chevaliers du Zodiaque, est une véritable icône pop. | Capture d'écran ADN - Animation Digital Network via YouTube

«À un moment, je pensais que c'était une fille, d'autant qu'il a été doublé par une fille pendant un temps. J'avais une sympathie spontanée pour ses cheveux longs verts et son armure rose. J'ai toujours beaucoup d'affection pour ce personnage. C'était trop cool de voir un mec doux.» À 30 ans, Théodore est un mordu de mangas. Lui qui se définit comme un homme trans non binaire adore la fluidité de genre qui se dégage de Shun, ce chevalier pacifiste qui sait exprimer ses émotions. Tout l'opposé de son frère Ikki, chevalier du Phénix (un impeccable modèle de masculinité toxique, soit dit en passant).

En achetant au kilomètre ces animés, «Le Club Dorothée» a popularisé de manière inconsciente de nouveaux types de personnages, et a démocratisé le manga en France. Au fil des années et des rediffusions sur diverses chaînes, Albator, Ranma 1/2, Sailor Moon et Lady Oscar ont émerveillé des millions d'enfants et d'adolescents, dont la majorité ignorait alors bien pourquoi.

Ce n'est souvent qu'avec le recul que l'attachement au personnage trouve son explication. «J'ai reconnu un archétype tardivement, convient Théodore. Ces modèles de beaux gosses japonais, beaux et androgynes, peuvent être identificatoires pour des personnes queer, notamment non binaires. Ce sont aussi souvent d'autres exemples de masculinité.»

Sans avoir alors d'attirance romantique, Théodore confesse le trouble devant la beauté de certains personnages, élancés, le visage fin, les yeux démesurés, les cheveux souvent très longs. «Albator était certes viril, mais pas carré, ni musclé. Quant à Lady Oscar, inspirée du chevalier d'Éon, je l'ai redécouverte récemment, et quelle beauté, quelle classe! Esthétiquement, elle m'a marqué.»

Pour le trentenaire, adepte de Gundam Wing et de ses personnages délicats, Shun a sans conteste des héritiers dans les mangas modernes. Il sourit d'ailleurs en se rappelant l'importance des cheveux pour l'adolescent qu'il était. «Pour moi, tout le genre était contenu dans les cheveux! Mais si je m'identifiais aux cheveux longs, j'adorais Laura dans Nicky Larson, que je trouve très cool, surtout quand elle met un costard. Et Sailor Uranus, incroyablement gender fluid avec un côté butch [une femme lesbienne dont l'apparence est jugée masculine, ndlr] en même temps.»

Pour Liliana, qui a le même âge que Théodore, ces personnages au genre incertain ont aussi été un bouleversement. Elle qui se définissait lesbienne est aujourd'hui en couple avec un homme trans, et indique qu'elle se «contrefiche de la notion de genre». Si ses premiers émois d'adolescente étaient pour la sculpturale Sailor Mars et sa chevelure noire, Shun, toujours lui, et Hyôga, le chevalier du Cygne, l'ont longtemps fascinée. «J'adorais Shun, surtout parce que j'étais incapable de savoir si c'était une fille ou un garçon, se souvient-elle. Mais aussi le chevalier Aphrodite, qui est si beau! J'étais incapable de savoir son genre aussi, j'ai cru que c'était une fille pendant très longtemps!»

Avouons-le, avec sa rose à la bouche, ses longs cils et ses cheveux turquoise à mi-cuisses, ledit chevalier, impossible à faire rentrer dans une case, a séduit un paquet d'ados. Pourtant, tous ces questionnements passionnants, et cette affection sincère aux personnages de nos enfances, sont le fruit d'une incompréhension. Une incompréhension bénéfique.

Une grille de lecture occidentale

Pour Bruno de la Cruz, journaliste pour la revue Animeland, si les adaptations animées ont pu prendre des libertés, ce qui est normal, «le matériel originel n'a pas été compris. Il y a eu une incompréhension technique et culturelle à tous les niveaux». Ceci pouvait d'ailleurs expliquer le tâtonnement des voix de doublage et de la traduction. Ainsi, le sous-texte lesbien dans Sailor Moon était parfois édulcoré. Quant aux généraux Zoisite et Kunzite, dans le même animé, leur homosexualité a carrément été occultée par la version française, qui en a fait... des frères!

Matthieu Pinon, rédacteur en chef de la revue Otaku Manga et auteur de Manga, que d'histoires!, partage l'avis de son confrère et revient sur Les Chevaliers du Zodiaque: «En fait, les cinq chevaliers ont chacun un trait de caractère pour représenter ce qui ferait un “bon homme”. Seiya c'est l'impétuosité, Shun la compassion et la gentillesse, Shiryu la droiture, Hyôga l'attachement à la famille et Ikki son côté badass, viril. Le côté androgyne de Shun n'est perçu qu'à travers notre prisme occidental.»

Shun, pas androgyne? On en voit déjà être scandalisés. Quant au traitement des femmes, souvenez-vous que les (rares) guerrières ont le visage caché derrière un masque et qu'elles n'ont pas le droit de tomber amoureuses. Tout un programme, pas vraiment progressiste (mais qui conserve toute mon affection).

Si le journaliste spécialisé indique ne pas voir Masami Kurumada, le créateur de Saint Seiya, comme «un parangon pro-queer», cette appropriation culturelle, qui a intronisé, à leurs dépens donc, certains protagonistes en icône LGBT+, est pour lui une excellente chose. «Notre grille de lecture a certes tout déformé, mais qu'un pays rétrograde comme le Japon sur ces questions ait pu donner à l'Occident des icônes queer, c'est très bien! Même si ça vient aussi prouver que l'Occident n'était pas capable de le faire», nuance-t-il.

«Ranma 1/2», l'électrochoc

Liliana se souvient avec émotion de l'adolescente qu'elle était. De la découverte au collège d'autres élèves qui, comme elle, se passionnaient pour les mangas et ce fourmillement de personnages «trop beaux». «Je me rends compte que j'aimais vraiment beaucoup les personnages au genre flou, je trouvais belle cette touche de féminité. On débattait entre nous du genre des personnages en disant “Mais tout le monde devrait être amoureux·se de lui/elle!”»

Dans cet univers foisonnant, le manga Ranma 1/2 fait l'effet d'un électrochoc, alors que l'histoire de ce garçon qui devient fille au contact de l'eau froide à cause d'une source maudite n'était qu'un ressort comique (mention spéciale tout de même au père de Ranma qui se transforme en énorme panda apathique). «Ranma, le fait qu'iel change de genre à chaque épisode... J'étais amoureuse de lui/elle, et je détestais son love interest», souligne Liliana, qui a réalisé une fois adulte tous ses «crushs de gamine» et conserve une tendresse pour ces personnages qui l'ont accompagnée.

À 35 ans, Mime, qui se définit comme non binaire, a un souvenir bien ancré de Ranma 1/2. Iel, pour qui le genre est «un concept abstrait», trouvait très drôles les péripéties du dessin animé, sans pour autant se poser de questions. «Maintenant, je me rends compte que je me reconnaissais totalement. Il n'aimait pas trop être une fille, moi non plus, donc ça m'allait bien. Et j'adorerais ce genre de pouvoir, choisir le matin par exemple, selon mon humeur!»

«Moi Ranma m'a marqué·e, raconte Claire, 31 ans, non binaire également. Il remettait en question les codes du genre et disait: “Tu n'es pas obligé·e d'être celui ou celle qu'on t'a dit que tu étais à la naissance.” Ça a ouvert une brèche.» Iel indique que la toxicité de Ranma était a posteriori évidente, mais pas à l'adolescence.

«On ne pouvait pas mettre de mots comme aujourd'hui, on tâtonnait»

Claire a continué à être troublé·e par des personnages, les deux garçons «très féminins» de Vision D'escaflowne«Je ne savais pas si j'avais envie de sortir avec la fille ou un des garçons»–, et Evangelion, dont la communauté de fans perçoit à présent le personnage de Shinji comme une femme trans.

«C'était confusant, puisqu'on ne pouvait pas mettre de mots comme aujourd'hui, on tâtonnait, on ne réalisait pas vraiment. Mais avec le recul je me dis: “Ah, c'est pour ça que j'accrochais!”» Iel travaille d'ailleurs dans le domaine du dessin animé en France, où «les représentations LGBT+ sont nulles, et ce malgré le fait qu'on soit le troisième producteur mondial de dessins animés». Pour Claire, l'animé français pourrait se permettre beaucoup plus de personnages comme ceux de son adolescence, pour rattraper un véritable «retard de représentations».

Car le manga japonais a abordé très tôt la question du travestissement (Lady Oscar a 50 ans!), à travers de nombreux personnages. «Cela est issu du théâtre, explique Matthieu Pinon, le rédacteur en chef de Otaku Manga. Dans la culture japonaise, les théâtres traditionnels populaires, Nô et Kabuki, étaient des troupes constituées uniquement d'hommes, qui devaient interpréter tous les rôles.» Cette question, présente depuis longtemps dans la culture japonaise, fait que le manga a fini par laisser tomber les sous-textes, pour y aller plus frontalement.

«En créant des personnages aux stéréotypes variés, les auteurs permettent à tout le monde de s'identifier, explique Bruno de la Cruz, d'Animeland. Cette hyper-identification est bien sûr une volonté des auteurs. Le manga reste une expression artistique qui vient toucher à toutes les interrogations.» Si l'on n'avait rien compris à l'époque, avec nos yeux d'enfant ou d'ado, à l'homo-romance Sailor Moon, un de ses réalisateurs, Kunihiko Ikuhara, a par la suite écrit et réalisé Utena, la fillette révolutionnaire, où le message lesbien ne laisse aucune place au doute.

«Nous, on a perçu tous ces impacts après coup, une fois adultes, résume Claire. J'aimerais qu'il y ait aujourd'hui plus de représentations safe pour les gamins.» Une volonté entendue, puisque les shonen-ai et shojo-ai (romances homosexuelles) sont un sous-genre à part entière, et que des mangas récents comme L'Arrache-chair ou Boys Run the Riot abordent clairement la question des transidentités et connaissent un joli succès.

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