Culture

Les mémoires du prince Harry se lisent comme un bon roman

Temps de lecture : 7 min

Pourtant, je me fiche de la famille royale.

Affiche de publicité dans un couloir du métro parisien pour faire la promotion du livre autobiographique du prince Harry, Le Suppléant, paru aux éditions Fayard le 10 janvier 2023. | Amaury Cornu / Hans Lucas / AFP
Affiche de publicité dans un couloir du métro parisien pour faire la promotion du livre autobiographique du prince Harry, Le Suppléant, paru aux éditions Fayard le 10 janvier 2023. | Amaury Cornu / Hans Lucas / AFP

Dans ses mémoires intitulées Le Suppléant, le prince Harry raconte qu'au cours d'une interview donnée en 2015, peu après la naissance du deuxième enfant de son frère, une journaliste lui a confié que sa vie trépidante de célibataire avait amené certains à le comparer à Bridget Jones. Harry s'est montré perplexe, mais dans le contexte du Suppléant, la comparaison est appropriée.

À son meilleur, le livre évoque ces romans populaires de la fin des années 1990 mettant en scène des célibataires britanniques qui, après une période chaotique placée sous le signe de l'immaturité et de l'égoïsme, se ressaisissent et trouvent le véritable amour –si ce n'est pas tout à fait Le Journal de Bridget Jones, c'est High Fidelity ou About a Boy.

Tout d'abord, précisons que la plupart des lecteurs ne partagent probablement pas mon avis concernant les meilleurs passages du livre. La famille royale britannique ne m'intéresse pas et je n'ai jamais prêté beaucoup d'attention à ses faits et gestes –une attitude qui remonte à l'époque de la princesse Diana, la mère de Harry.

J'ai ouvert Le Suppléant en n'ayant qu'une vague idée de sa trame narrative: Harry a épousé l'actrice américaine Meghan Markle, mais les commentaires racistes des tabloïds britanniques ont poussé le couple à fuir le feu des projecteurs en abandonnant leurs activités de membres de la famille royale pour s'installer en Amérique. Le tout sur fond de querelles fastidieuses, comme les aiment les chroniqueurs de la presse à sensation. Qu'est-ce que Le Suppléant pouvait bien avoir à offrir à une lectrice qui préférerait passer sous un train qu'entendre parler des robes des demoiselles d'honneur?

Vie intérieure et détails sensuels

À ma grande surprise, la première moitié du Suppléant s'avère être une entreprise littéraire fascinante. On le doit sûrement au collaborateur de Harry, J.R. Moehringer, l'un des ghostwriters les plus prisés dans le métier, journaliste lauréat du prix Pulitzer et auteur de ses propres mémoires, The Tender Bar (autre succès de librairie). Lorsqu'il a écrit les mémoires d'Andre Agassi, Open, Moehringer s'est installé à Las Vegas, où vit Agassi, pendant deux ans, et a interviewé la star du tennis pendant de longues heures pour aboutir à ce qui est largement considéré comme la référence en matière d'autobiographie de sportif.

De son propre aveu, Harry n'est «pas très porté sur les livres» et, bien qu'il ait été bluffé par la citation de Faulkner qu'il utilise comme épigraphe du Suppléant «Le passé n'est jamais mort. Il n'est même pas passé»–, sa première réaction en la découvrant sur BrainyQuote.com a été: «Mais c'est qui Faulkner?»

Le Harry du Suppléant est un mec à l'ancienne, un homme d'action plus que de pensée ou de mots. Il préfère l'aventure au grand air, les jeux vidéo, boire avec ses potes. Il a adoré l'armée, les défis physiques de la formation de base, le pilotage d'hélicoptères Apache et ses deux missions en Afghanistan. Il a participé à des expéditions au pôle Sud et au pôle Nord, avouant dans le livre (à la grande joie des journalistes, malgré leurs allégations du contraire) qu'au cours de cette dernière expédition, il a contracté des engelures au pénis.

Les livres –qu'il s'agisse de romans ou de mémoires– ne sont pas écrits ou lus par ce genre d'individus, et les personnes qui écrivent des livres ne sont pas enclines à leur accorder beaucoup d'attention. Comment mettre en mots la vie intérieure de quelqu'un qui s'interroge peu sur sa vie intérieure, et qui cherche encore moins à la cultiver?

Phil Knight, dont les mémoires ont également été rédigées par Moehringer, a décrit son collaborateur au New York Times comme étant «à moitié psychiatre [...] Il vous fait dire des choses que vous n'auriez pas cru pouvoir dire.» Il est impossible de lire Le Suppléant sans penser, plusieurs fois au cours d'une même page, aux longs entretiens qui l'ont rendu possible, à la façon dont Moehringer a dû presser Harry de se souvenir des détails sensuels qui rendent Le Suppléant si intime. Prenez cette description du linge au château de Balmoral:

Le linge de lit était propre, net, de différentes nuances de blanc. Des draps d'albâtre. Des couvertures crème. Des édredons coquille d'œuf (la plupart brodés des initiales ER, Elizabeth Regina). Tout était tendu comme une caisse claire, si bien lissé que l'on pouvait facilement repérer les trous et les accrocs raccommodés au fil du siècle.

Les hommes comme Harry ont généralement le mauvais rôle dans les romans et mémoires. Moehringer, quant à lui, doit rendre cette créature extraterrestre attachante.

Ce passage montre le sens du détail chez un écrivain qui évoque non seulement la texture lisse des draps sous la main, mais aussi ce qu'ils révèlent du soin apporté à l'entretien domestique et de l'économie raffinée du raccommodage (rien n'est plus typique des vieilles fortunes que la préservation minutieuse de leur vieux et très beaux draps). Je suis également prête à parier que le prince Harry n'a jamais de lui-même utilisé l'expression «édredons coquille d'œuf».

La première moitié du Suppléant regorge de détails de ce genre, depuis le «cliquetis des brides et le claquement des sabots» des chevaux qui tirent la voiture transportant le cercueil de sa mère dans le cortège funéraire, jusqu'à la comparaison de la surface lisse de l'Okavango au Botswana avec une «joue sans pores».

Un type sympa, pas compliqué, qui se pose des questions existentielles

Les hommes comme Harry, dont le tempérament et les goûts sont à l'opposé de ceux d'un écrivain, et qui n'ont peut-être pas été tendres avec leurs camarades de lycée ayant des dispositions littéraires, ont généralement le mauvais rôle dans les romans et mémoires. Moehringer, quant à lui, doit rendre cette créature extraterrestre attachante.

Certains choix sont évidents, comme l'importance accordée à la mort de sa mère en 1997, le chagrin qu'elle lui a causé et son rôle dans la structuration de sa personnalité, ou encore sa douleur d'être relégué à un rôle secondaire de «suppléant» par rapport à l'héritier, son frère aîné.

D'autres petites touches sont plus astucieuses. Les forfanteries stupides pour lesquelles Harry doit battre sa couple (comme le fait de s'être déguisé en nazi lors d'une soirée costumée en 2005 –il dit que son frère et sa belle-sœur l'ont incité à le faire) sont contrebalancées par des exploits malicieux comme l'entrée par effraction dans une ferme avec un camarade de classe et le festin de fraises chapardées. Un peu comme les adorables hobbits Meriadoc Brandebouc et Peregrin Touque dans l'adaptation du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson!

Moehringer réussit en grand partie sa mission. Son prince Harry est un type sympathique et pas trop compliqué qui, de temps en temps, et de manière plutôt improbable, se demande si Wallis Simpson et Édouard VIII «flottaient dans un royaume aérien, ressassant encore leurs choix, ou bien étaient-ils nulle part et ne pensaient-ils à rien? Pourrait-il vraiment n'y avoir rien après cela? La conscience, comme le temps, a-t-elle une fin?» (que Harry croie que sa défunte mère lui a rendu visite sous la forme de divers animaux semble en revanche plus plausible).

Tout prince a besoin d'un dragon, et celui de Harry, ce sont les médias (plus précisément les paparazzis et les tabloïds qui les engagent), qui ont traqué sa mère jusqu'à sa mort et sabordé la plupart de ses relations avant sa rencontre avec Markle. «Si j'avais le choix, je ne voudrais pas non plus de cette vie», se dit-il lorsqu'il rompt avec une petite amie découragée par les journalistes qui la harcèlent, elle et sa famille.

J'aimerais que Moehringer écrive un roman sur un homme semblable à Harry, un homme simple dans une situation impossible, cherchant sa place dans le monde.

Il est possible d'éprouver de la sympathie pour Harry, qui n'a jamais appris à vivre un autre genre de vie, sans pour autant cautionner les absurdités de la monarchie héréditaire au XXIe siècle. Avec son courage physique et sa virilité old school, il aurait fait un excellent prince médiéval.

Aujourd'hui, cependant, les membres de la royauté ont un point commun avec Bridget Jones, quelle que soit leur situation sentimentale: comme Bridget, ils sont dans les relations publiques. Leur boulot (comme l'admet Harry) consiste à utiliser leur célébrité totalement imméritée pour «sensibiliser le public» à diverses causes louables, ce qui ne fait qu'accroître leur propre notoriété. C'est leur travail, selon Harry et sa famille, et il ne peut être exercé sans cette presse qui précisément les tourmente.

Une deuxième moitié nettement plus banale

Après l'entrée en scène de Markle, un peu après la moitié du livre, les beaux moments fugitifs et introspectifs laissent place à la liste des conflits et des griefs assommants que le couple entretient avec le père et le frère de Harry.

La presse à sensation britannique se comporte de manière choquante, mais même l'indignation qu'a suscitée en moi son racisme manifeste n'est guère parvenue à soutenir mon intérêt, émoussé par les longs passages sur l'organisation du mariage et les options de logement.

Le Suppléant devient davantage le livre de Harry que celui de Moehringer et, ce faisant, perd le caractère attachant et la générosité qui imprègnent sa première moitié. L'écriture devient aussi nettement plus banale. En fin de compte, j'aimerais que Moehringer écrive un roman sur un homme semblable à Harry, un homme simple dans une situation impossible, cherchant sa place dans le monde. Un roman léger, un roman doux, un roman drôle et romantique. Et surtout, un roman qui se termine avant le mariage.

Le Suppléant

Prince Harry

Fayard

Paru le 10 janvier 2023

26,50 euros

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