Politique / Société

Jacinda Ardern, Guillaume Musso... La «Grande Démission» toucherait-elle aussi nos élites?

Temps de lecture : 4 min

Elles et ils sont au sommet de la politique, de la culture, du divertissement… et assument pourtant de prendre du recul, au détriment de leur carrière.

La Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern annonce sa démission au War Memorial Centre de Napier (Nouvelle-Zélande), le 19 janvier 2023. | Kerry Marshall / Getty Images / AFP
La Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern annonce sa démission au War Memorial Centre de Napier (Nouvelle-Zélande), le 19 janvier 2023. | Kerry Marshall / Getty Images / AFP

«Je n'ai tout simplement plus assez d'énergie pour rendre justice à mon poste, donc j'arrête.» Les yeux embués, Jacinda Ardern a annoncé sa démission surprise, jeudi 19 janvier. La Première ministre néo-zélandaise, célèbre dans le monde entier pour avoir accédé au pouvoir à 37 ans, avant de faire l'unanimité pour sa résilience face aux attentats de Christchurch et sa gestion de la pandémie, a mis fin à ses fonctions. Elle quittera son poste le 7 février.

Avant le terme de son mandat, lassée, essorée, vidée. «Depuis cinq ans et demi [...], j'ai tout donné pour être cheffe du gouvernement, mais ce job implique aussi des responsabilités: vous ne devriez pas faire ce travail à moins d'avoir un réservoir plein», a-t-elle justifié. Avant d'ajouter: «Je suis humaine. Les politiciens sont humains.»

Le besoin de se recentrer sur sa famille

Les romanciers aussi sont humains, visiblement. L'auteur français le plus lu, Guillaume Musso, vient d'annoncer un recentrage sur sa vie de famille. En 2023, pour la première fois depuis dix-huit ans, il ne publiera pas de livre. Et ce alors qu'il a encore vendu près de 1,4 million d'exemplaires en France l'an dernier.

Une pause inédite que l'écrivain a expliquée à RTL, dans un vif mea culpa. «Pendant très longtemps, j'ai dit que mes livres étaient comme des enfants. C'est une stupidité sans nom! Je veux être un père présent. Mes enfants sont la chose la plus belle qui me soit arrivée, avant mes romans. Ma grande source de joie, c'est à eux que je la dois aujourd'hui. Je sais que tout cela ne durera pas», relève ce père de deux mômes de 5 et 9 ans.

Oubliés les best-sellers et la promo: «Pour moi, rater sa vie, ce serait de me dire que je n'ai pas vu mes enfants grandir. Et je ne veux surtout pas que ça arrive.» Quand la pause s'impose. Y compris aux ambitieux, aux insatiables, aux créatifs forcenés.

«J'ai besoin de silence, de repos et d'intimité», a aussi revendiqué Xavier Dolan récemment. Le réalisateur québécois commence «une longue pause» pour «prendre soin de [lui]».

L'an dernier, l'actrice Mathilde Seigner avait également annoncé vouloir se mettre en retrait des plateaux de tournage. Elle assumait la «nécessité de vivre un peu, de profiter de [son] fils». Malgré les risques professionnels: «C'est une forme de courage aussi, parce qu'on peut sortir de ce milieu.»

Le temps libre comme valeur refuge

Au revoir aux feux de la rampe, bienvenue à la volupté de l'ombre. Les Stakhanov se transforment en Oblomov, ce personnage du roman éponyme d'Ivan Gontcharov, mû par l'inertie et la paresse. Les élites verseraient-elles dans la «Grande Démission», comme les dizaines de millions de travailleurs qui ont quitté leur job depuis la pandémie?

Certes, le phénomène n'est pas nouveau. Il y a trente ans, Alain Juppé s'épanchait déjà sur son son «désir de fugue» dans La Tentation de Venise... Mais il n'en fit rien. Cette tentation semble désormais socialement mieux acceptée.

Traditionnellement, comme l'écrit le journaliste Derek Thompson dans The Atlantic, la démission était «un concept typiquement associé aux perdants et aux flemmards. Elle est désormais le geste méritoire de celles et ceux qui refusent de se coltiner des boulots harassants, même quand ils sont glorieux et bien payés.»

Fini, le «winner» triomphant des années 1980, fier de ramener du travail à la maison, heureux de perdre sa vie à la gagner. Dorénavant, «l'importance accordée au temps libre [...] fait apparaître en contrepoint une dévalorisation du travail dans la hiérarchie des activités sociales», résume le philosophe et sociologie Jean-Pierre Le Goff, dans Le Figaro.

Autrement dit, le boulot subit une lourde chute au classement de nos priorités. Celles des stars incluses. En 2012, le rappeur Wiz Khalifa assénait encore: «Work hard, play hard»; soit grosso modo: «Bosse dur, avant de profiter.» En 2022, Beyoncé balance, sans complexe: «Lâche ton emploi, libère ton temps» («Release your job, release your time», dans son tube «Break My Soul»). Queen B le prouve: la honte a changé de camp.

Comment comprendre autrement la démission de Catherine Guillouard, qui a surpris le petit monde de la haute administration en septembre dernier? Celle qui était jusqu'alors présidente de la RATP (450.000 euros de rémunération annuelle) a lâché la Régie des transports pour devenir «proche aidante» auprès de ses parents, loin de Paris. Le même geste que Jacinda Ardern, en moins médiatique.

En politique, la fin du mythe de l'infaillibilité?

Si la démission, à bout de force, de la Première ministre néo-zélandaise nous touche autant, c'est aussi parce qu'elle brise un mythe politique: l'infaillibilité. Chez les aspirants au pouvoir, la règle semblait immuable: ne jamais laisser paraître une faille. Ne jamais avouer une faiblesse. Ne jamais ployer face à l'adversité.

Aller de l'avant, quoi qu'il en coûte: Georges Pompidou et François Mitterrand, tous les deux malades à leur couchant, n'ont pas renoncé à un jour de leur mandat présidentiel. Le socialiste a dû s'y reprendre à trois reprises pour conquérir l'Élysée, comme Jacques Chirac.

Mais ce qu'on appelait hier «de la détermination» passerait aujourd'hui pour de l'acharnement. De l'entêtement, et non de la constance. De l'ambition maladive, et non la quête d'un destin. Certes, les contre-exemples existent: François Bayrou, jeune septuagénaire, occupe toujours la scène politique nationale.

Après trois candidatures présidentielles et à 71 ans également, Jean-Luc Mélenchon continue de distribuer des interviews en prime time, n'exclut pas une quatrième tentative en 2027, et prend même la plume le dimanche, pour dénoncer sur Facebook des journalistes trop mordants à l'égard de son protégé, le coordinateur de La France insoumise Manuel Bompard.

Mais les carrières politiques pluri-décennales sont désormais de plus en plus rares. Quand on dit d'un responsable politique qu'il «s'accroche», ce n'est pas (plus?) un compliment. Signe des temps: en 2013, le pape Benoît XVI a lui-même renoncé à sa charge… en rupture totale avec ses prédécesseurs, qui attendaient que le Ciel s'en chargeât.

Notre imaginaire politique privilégie désormais Cincinnatus, le général romain retourné à ses charrues (adepte du «quiet quitting» avant l'heure), aux dépens de César –lequel est d'ailleurs mort de ne pas avoir démissionné à temps.

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