Culture

«Retour à Séoul», l'embardée vitale

Temps de lecture : 3 min

Le nouveau film de Davy Chou invente du même élan la place dans le monde de sa jeune héroïne et une façon à la fois explosive et délicate d'accompagner cette quête.

Au risque de l'épuisement ou de l'excès, Freddie (Park Ji-min) en quête d'une place où se tenir. | Les Films du Losange
Au risque de l'épuisement ou de l'excès, Freddie (Park Ji-min) en quête d'une place où se tenir. | Les Films du Losange

Elle fait irruption. Elle est comme une bombe. Dans ce restaurant de Corée du Sud, cette jeune femme, qui ne parle pas la langue et ne semble connaître qui que se soit, ne transgresse pas seulement ce qu'on suppose être des règles de comportement en Extrême-Orient, pas seulement la bienséance minimale n'importe où dans le monde. Elle contrevient énergiquement à la possibilité de prendre en affection celle qui s'annonce pourtant comme le personnage principal du film.

De rencontres express en drague démonstrative, de blagues appuyées en séduction décomplexée, d'interrogations sur le sens des situations en ajustements acrobatiques, en passant par une quête laborieuse auprès d'organismes officiels courtoisement accueillants mais ne pouvant ou ne voulant répondre à aucune de ses demandes, se construit l'itinéraire de Freddie dans Séoul.

Née en Corée du Sud, adoptée en France à l'âge d'un an, elle n'était jamais revenue dans son pays natal, où elle se trouve presque par inadvertance, ou du fait d'une impulsion subite, le vol pour sa destination initiale ayant été annulé. Elle entreprend dès lors de retrouver sa famille biologique, dont elle ignore tout. Entre quête à tout petits pas et embardées joyeuses ou dramatiques, entre lente construction intérieure et explosions de vitalité mais aussi de rage, se dessinent à la fois le cheminement de l'héroïne et celui du film lui-même.

Lui aussi s'est d'abord présenté sur un mode débraillé, excessif, perturbateur. Lui aussi circule entre des tonalités contrastées, en fait parfois trop et, par moments, se recroqueville dans la mélancolie.

Il faudra plus qu'un plan de la ville pour trouver son chemin, vers l'avenir à inventer tout autant que vers un passé à comprendre et à accepter. | Les Films du Losange

Comme pratiquement toujours lorsqu'un cinéaste invente une forme en affinité avec la trajectoire du récit, la mise en scène de Davy Chou trouve, scène après scène, les bonnes harmonies et les bonnes dissonances pour accompagner ce cheminement au long cours, qui se poursuit sur près de dix ans, en trois épisodes aux tonalités différentes.

Accompagnant simultanément un cheminement vers les origines et un mouvement en avant vers les épisodes successifs d'une vie à construire, Retour à Séoul fonctionne comme une sorte de travelling contrarié, non pas comme un effet optique mais comme un processus paradoxal et juste de construction de soi.

Une trajectoire de vie

Inspiré, indique le générique, d'expériences vécues de jeunes femmes nées en Corée, le film du réalisateur franco-cambodgien renvoie aussi, indirectement, à son propre parcours en matière d'instabilité des repères. Mais il est d'abord une formidable déstabilisation des critères désormais archi dominants, qui envahissent la littérature et le cinéma aussi bien que les discours politiques, concernant l'«identité». Dans le nouveau long métrage du cinéaste de Diamond Island, rien n'est acquis, surtout pas l'appartenance –mot atroce–, rien n'est évident, tout est à construire, à explorer, à réajuster.

Contre les replis mortifères de tous les identitaires, le parcours au long cours de Freddie, avec son lot d'erreurs, d'approximations, de malentendus et de pis-allers mais aussi de lucidité, de courage, d'intuition, de capacité à douter, est une exaltante trajectoire de vie.

Retour à Séoul le doit aussi à ce qu'on qualifierait davantage de «présence à l'écran» que de «jeu d'actrice» de l'interprète principale, Park Ji-min, qui irradie littéralement –y compris dans les moments de plus basse intensité, aussi importants que les poussées de fièvre colérique, érotique ou sentimentale. Y compris quand son visage et son corps si expressifs se font opaques, ensevelis dans une tristesse ou une peur qui ne sait pas (encore) se dire et se traduire en actes.

Tâtonnante esquisse de retrouvailles avec un père (Oh Kwang-rok), autant en porte-à-faux que sa fille. | Les Films du Losange

Cette façon d'accompagner un mouvement général au long cours mais de ne jamais y soumettre les ruptures et les contrepieds des instants considérés pour eux-mêmes engendre un film lui aussi extraordinairement vivant, «palpitant» comme on le dirait d'un animal.

Ces multiples vibrations qui l'animent ne se contentent pas de dézinguer les poncifs et les rigidités liées à l'identité. Elles lézardent au passage bien d'autres blocs écrasants, qu'il s'agisse des rapports hommes-femmes, des simplismes sur l'Asie et ses habitants, ou de l'adolescence. Ces effets collatéraux ne sont pas le sujet du film, mais le résultat bénéfique du vent de liberté qui y souffle. C'est encore mieux.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le dimanche de 15h à 16h sur France Culture.

Retour à Séoul

de Davy Chou

avec Park Ji-min, Oh Kwang-rok, Guka Han, Kim Sun-young, Louis-Do de Lencquesaing, Yoann Zimmer

Séances

Durée: 1h59

Sortie le 25 janvier 2023

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