Santé / Monde

Covid incontrôlable et économie en berne: les gros ennuis de Xi Jinping

Temps de lecture : 8 min

Le silence du président chinois quant à la levée des contraintes liées au zéro Covid est surprenant. L'arrivée des célébrations du Nouvel An lunaire lui a toutefois donné l'occasion de se replacer sur le devant de la scène.

Le président chinois Xi Jinping, lors de la réunion des dirigeants économiques de l'APEC, le 19 novembre 2022, à Bangkok, en Thaïlande. | Lauren Decicca / Getty Images Asiapac / Getty Images via AFP
Le président chinois Xi Jinping, lors de la réunion des dirigeants économiques de l'APEC, le 19 novembre 2022, à Bangkok, en Thaïlande. | Lauren Decicca / Getty Images Asiapac / Getty Images via AFP

Alors que la Chine subit actuellement une impressionnante propagation du Covid-19, les plus hautes autorités de l'État restent silencieuses. Publiquement, le président Xi Jinping n'a fait que quelques allusions à la situation sanitaire du pays. À plusieurs reprises, il a affirmé que le pouvoir chinois a toujours accordé la priorité à «la sécurité et la santé du peuple». Mercredi 18 janvier, il disait également, selon l'agence Chine nouvelle, s'inquiéter de la situation dans les zones rurales, où «les mesures de prévention et de contrôle [...] sont difficiles à mettre en œuvre, et donc où la tâche est ardue».

Le président chinois était auparavant apparu à la télévision le 31 décembre, à l'occasion du passage à la nouvelle année. Assis devant un drapeau rouge, lui même jouxtant une peinture de la Grande Muraille, il a évoqué les succès de son pays en 2022 –les Jeux olympiques d'hiver à Pékin en février, le XXe Congrès du Parti communiste en octobre, ou encore la livraison, en décembre, du Comac C919, premier avion commercial chinois, qui doit effectuer son premier vol commercial en 2023.

L'épidémie elle, a été seulement évoquée en quelques mots. «La lutte contre le Covid-19 est entrée dans une nouvelle phase, qui demande toujours un travail de tous les instants. Si chacun d'entre nous persévère dans l'effort, la lumière de l'espoir est devant nous, déclamait-il. Redoublons d'efforts, car la persévérance et la solidarité nous conduiront à la victoire.» Le 26 décembre dernier, il avait également, dans une autre allocution télévisée, appelé les autorités politiques et sanitaires à prendre toutes les mesures nécessaires «pour protéger efficacement la population chinoise». Comment le gouvernement va-t-il s'impliquer dans cette mobilisation? Les propos de Xi Jinping ne l'indiquent pas.

Fin des contrôles, début des soucis

Fin 2020, après une première année de lutte contre le virus, les dirigeants chinois et Xi Jinping présentaient les résultats obtenus par leur pays comme «extraordinaires» en comparaison des difficultés rencontrées par l'Occident. Les contrôles intenses et continus auxquels la population devait se plier semblent avoir, pendant près de trois ans, freiné l'épidémie. Lorsqu'un foyer apparaissait, tout le quartier était strictement bouclé et les personnes contaminées envoyées dans des centres de soins, plus ou moins bien équipés médicalement parlant. À Shanghai, où le nombre de contaminations était monté en flèche en avril 2022, c'est ainsi la plus grande partie de la ville qui est restée confinée pendant plus d'un mois.

Mais le 7 décembre, il a été brusquement annoncé que toutes ces précautions seraient levées dès le 8 janvier. Une totale surprise, en particulier pour les nombreux contrôleurs de santé qui, entièrement revêtus de combinaison blanches, s'assuraient par voie nasale que leurs compatriotes n'avaient pas contracté le Covid. Les raisons de cet arrêt des tests sanitaires, elles, n'ont pas été révélées. La Commission nationale de la santé, la plus haute instance médicale chinoise, a-t-elle jugé que le système de contrôle mis en place ne résisterait pas à l'apparition du variant Omicron?

Les Chinois sont peu vaccinés, et les personnes âgées le sont encore moins que les autres. Surtout, les vaccins chinois ont une efficacité manifestement réduite. Le laboratoire américain Pfizer a donc proposé fin décembre de vendre un de ses vaccins à la Chine. Mais, après quelques jours de discussions, le gouvernement asiatique a refusé, prétextant que le prix était trop élevé.

De 37 à près de 60.000 morts

Le variant Omicron ne peut à lui seul expliquer la décision de Pékin de laisser l'épidémie se répandre. L'objectif pourrait être d'amener la population chinoise à une forme d'immunité collective. Les fêtes du Nouvel An chinois, autour du 22 janvier, et le traditionnel déplacement de plusieurs centaines de millions de personnes vers leurs provinces d'origine, vont accélérer ce processus. Notons que fin décembre, on comptait près de 250 millions de Chinois contaminés.

Le fait que Xi Jinping se taise quant à
la fin de la politique du zéro Covid amène à s'interroger: est-il l'auteur de
ce changement d'orientation sanitaire?

Devant l'insistance de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui demandait des précisions sur l'évolution de l'épidémie, Pékin a par ailleurs modifié son estimation officielle: le 8 janvier, la Chine ne déplorait officiellement que 37 décès au cours des quatre semaines précédentes; subitement, le 14 janvier, ce chiffre est passé à 59.938 morts recensés dans les hôpitaux entre le 8 décembre 2022 et le 12 janvier 2023, dont 96% de victimes âgées d'au moins 65 ans. Et encore, les décès du Covid survenus hors des hôpitaux ne sont pas comptabilisés.

La décision de mettre fin aux très strictes mesures anti-Covid à la chinoise a donc de lourdes conséquences. Les hôpitaux sont débordés par l'afflux de malades, les médicaments manquent et, dans plusieurs villes, les crématoriums sont surchargés. Qu'importe. Fin décembre, le gouvernement chinois indiquait qu'«en améliorant en permanence le niveau de prévention et de contrôle scientifique, en alliant le développement économique et la politique sanitaire, la Chine a obtenu les meilleurs résultats au monde».

Xi Jinping, lui, n'a pas pris la parole pour justifier ce revirement, alors que pendant trois ans, il a pleinement assumé et justifié les contrôles et les campagnes de vaccination anti-Covid. Le fait qu'il se taise sur ce sujet, pourtant d'une actualité brûlante et qui inquiète un nombre considérable de Chinois, amène à s'interroger: est-il l'auteur de ce changement d'orientation sanitaire?

La violence de la politique chinoise

Le dirigeant a changé les statuts du Parti communiste chinois (PCC) afin d'être, en octobre dernier, maintenu à son poste de secrétaire général. Aucune contestation ou divergence ne s'est alors exprimée. Les caméras internationales ont, certes, pu filmer la façon dont son prédécesseur, Hu Jintao, a été sorti de la tribune officielle, sans doute parce qu'il avait émis des critiques sur cette marche de Xi Jinping vers un pouvoir absolu. Mais il est peu probable que cette manifestation de toute-puissance ait reçu l'assentiment inconditionnel de tous les membres de la haute hiérarchie politique chinoise.

Depuis 1949 et l'arrivée au pouvoir du PCC, la Chine n'a jamais connu de période où un dirigeant n'ait été contesté. En 1960, Mao Zedong a été mis en semi-retraite forcée pour avoir lancé la politique économique aberrante du Grand Bond en avant. Il s'est vengé, six ans plus tard, en provoquant la révolution culturelle, qui lui a permis d'éliminer certains dirigeants mais qui a donné naissance à d'autres conflits.

Deng Xiaoping, lui, a constamment navigué entre des oppositions diverses et a périodiquement changé les dirigeants du PCC, avant que n'éclatent au grand jour de profondes dissensions au moment de l'occupation étudiante de la place Tian'anmen. Jiang Zemin, de son côté, est allé jusqu'à confier à Jacques Chirac qu'il gouvernait sans avoir les coudées franches. Et Hu Jintao a constamment dû faire en sorte de limiter les divers pièges dans lesquels Jiang Zemin tentait de l'entraîner.

Il serait étonnant que Xi Jinping ait réussi à mettre fin à ces pratiques de la politique intérieure chinoise, dont la remarquable constance est d'être parfaitement opaque et donc complètement secrète. Mais dans la période actuelle, un autre domaine a de quoi inquiéter fortement les dirigeants chinois: la situation économique du pays.

La jeunesse au chômage et une économie au ralenti

Le 17 janvier, le chiffre de la croissance en 2022 a été publié: 3%, seulement avec, au quatrième trimestre, un PIB qui n'a crû que de 1,8%. La dégringolade: ces résultats sont bien loin des quelque 6% de croissance il y a cinq ans, et bien plus éloignés encore des 10% minimum des années 2000-2010. De plus, en décembre, les exportations de la Chine ont baissé de 9,9% (sa plus forte baisse depuis 2020) et, en novembre, de 8,7%.

À la répétition des confinements, qui ont ralenti l'activité de nombreuses villes, s'est ajouté un gonflement de la dette chinoise et une baisse des investissements, cumulés avec un net recul de la consommation des ménages. De son côté, le taux de chômage des jeunes dépasse les 30%.

L'ensemble de ces données installe un pessimisme grandissant dans la population chinoise, qui semble notamment se traduire par une baisse du nombre de naissances. Constatant cette situation, il est probable que la direction du PCC ait décidé de réagir. Et impossible de savoir si les manifestations contre l'intensité des contrôles sanitaires, qui ont eu lieu en novembre dans de nombreuses villes chinoises et durant lesquelles des slogans hostiles au président ont été scandés, étaient parfaitement spontanées ou si elles ont été téléguidées.

Dans son discours télévisé du 31 décembre, le dirigeant chinois, de façon surprenante, a évoqué ces marches contestataires en indiquant que «dans un pays aussi grand que la Chine, il est naturel que chacun ait des aspirations et des points de vue différents», ce qui semblerait signifier qu'il a entendu le mécontentement. Mais après cela, la préparation des festivités du Nouvel An lunaire –cette année il s'agit de celle du Lapin d'eau– a fourni au numéro un chinois l'occasion d'affirmer son rôle de rassembleur.

Bienveillance paternaliste

Mercredi 18 janvier, au cours du journal télévisé, il est ainsi apparu filmé à l'intérieur ce qui semble être une salle du Palais du Peuple. Dans cette vidéo, il ne porte pas de masque, contrairement aux quelques dignitaires du PCC qui se tiennent à distance derrière lui. Un dialogue est établi avec différents publics sur leur lieu de travail. Les premiers à entrer en contact, par écrans interposés, avec le chef de l'État sont un groupe de médecins et d'infirmières d'un hôpital de Harbin, au nord de la Chine. Xi Jinping les félicite: «Nous avons maîtrisé le Covid grâce à notre politique et à vos efforts.»

Puis, l'image montre, dans son lit, un homme âgé atteint du Covid et entouré par deux infirmières. Le dirigeant chinois lui demande: «Avez-vous tous les médicaments qu'il vous faut?» Réponse: «Oui, oui!» «Reposez-vous bien, et bientôt vous allez retourner à la maison fêter le Nouvel An en famille», ajoute Xi Jinping, avant de dialoguer avec le personnel d'une entreprise de forage pétrolier et gazier dans la province du Xinjiang, puis avec les employés et quelques voyageurs d'une gare qui lancent en cœur: «Président, bonjour!» Ce à quoi Xi Jinping répond en leur souhaitant un bon voyage et les laissant avec cette recommandation: «Mettez-bien vos masques.»

Les images suivantes montrent un marché de gros de légumes, dont les responsables se disent très satisfaits des ventes actuelles de pommes de terre, puis un parc animé par des membres de plusieurs peuplades du Sichuan, appelées en Chine des «minorités nationales». Vêtus de costumes traditionnels, ils expliquent à leur président que cette année, les touristes sont revenus. Ce qui fournit à Xi Jinping l'occasion d'affirmer, à propos des campagnes: «Je me fais tout particulièrement du souci pour les zones rurales et nos amis agriculteurs, qui sont nombreux.» Et d'appeler à résoudre les «lacunes» de la lutte anti-Covid dans les campagnes

Au moins, avec ce genre de séquence, Xi Jinping montre l'attention qu'il accorde à des populations et des métiers aussi diversifiés que possible, avec une bienveillance teintée de paternalisme. Cela lui permet de cultiver une image de fédérateur de la nation, qui peut lui être fort utile dans une période où la situation sanitaire, comme les performances économiques, s'annoncent difficiles pour la Chine. Ce qui risque de fissurer la théorie répandue par le Parti communiste chinois selon laquelle, en tout domaine, la gestion du pays est plus performante que celle des autres.

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