Culture

«Sweet Dreams (Are Made Of This)», la chanson qui a permis à Eurythmics de réaliser ses rêves

Temps de lecture : 6 min

Il y a tout juste quarante ans, le duo britannique composé d'Annie Lennox et Dave Stewart passait de la galère à la gloire avec un single hors format et intemporel.

«Je voulais être aussi forte qu'un homme, être l'égal de Dave et perçue comme tel», explique Annie Lennox, qui se montrait dans le clip de «Sweet Dreams (Are Made Of This)» en costume et les cheveux coupés à la garçonne. | Capture d'écran Eurythmics via YouTube
«Je voulais être aussi forte qu'un homme, être l'égal de Dave et perçue comme tel», explique Annie Lennox, qui se montrait dans le clip de «Sweet Dreams (Are Made Of This)» en costume et les cheveux coupés à la garçonne. | Capture d'écran Eurythmics via YouTube

Qui ne tente rien n'a rien. Cette phrase pourrait bien trouver son archétype musical dans l'histoire du morceau «Sweet Dreams (Are Made Of This)», sorti le 21 janvier 1983 par le duo britannique Eurythmics. Un tube mondial, très ancré dans son époque sonore, certes, mais qui a su trouver, dans l'originalité et les mélodies redoutables, un aspect intemporel.

Quarante ans après sa sortie, cette chanson continue de résonner, et pas qu'un peu. Pour ses auteurs, il s'agit du morceau de la dernière chance, celui qui leur a permis de devenir des musiciens pop absolument majeurs dans le monde occidental, qui ont rythmé les années 1980. Son histoire est celle d'un couple, mais aussi de cette détermination qui pousse à faire tapis lorsqu'on est dos au mur. Souvent, ça rate. Mais parfois, c'est un coup de maître. Et «Sweet Dreams» est un coup de maître.

Deux ans et demi avant de voir leurs tronches affichées sur les façades des plus grandes salles d'Angleterre et des États-Unis, Annie Lennox et Dave Stewart faisaient encore partie du groupe de rock The Tourists. En vaine quête de succès, ils se retrouvent en 1980 à jouer en Australie, à Wagga Wagga, ville moyenne à mi-chemin entre Sydney et Melbourne. Mais lasse des tensions et des voyages marathon qui ne sont jamais récompensés par des ventes de disques notables, la formation se sépare sur place. Le groupe assurera les quelques concerts qu'il reste dans ses contrats, et stop.

Dave Stewart et Annie Lennox sont en couple. Le soir après le concert, ils se retrouvent à l'hôtel, tout à fait déprimés. Dave prend un petit synthétiseur, commence à en faire émaner des sonorités qui pourraient être comparées à celles d'un didgeridoo, instrument traditionnel local vrombissant. Annie chante un peu par-dessus et lance l'idée: «Pourquoi ne ferions-nous pas de la musique électronique?» Mais pour le moment, il reste encore quelques épreuves à surmonter.

Maîtriser les machines

Dans l'avion qui les ramène en Angleterre, Dave et Annie actent leur propre séparation. Elle, sombre dans la dépression. Lui, ayant survécu quelques années plus tôt à un grave accident de voiture suivi d'une opération très lourde, a plutôt tendance à positiver. Leur collaboration doit se poursuivre, en duo. Arrivés à bon port, ils donnent un dernier concert avec The Tourists devant quatre personnes, puis rentrent chez eux en voiture.

Pendant leur trajet, le véhicule tombe en panne, sous la neige. La dépression d'Annie atteint son paroxysme. D'autant que le couple (qui n'en est plus vraiment un) est endetté jusqu'au cou. Il faut faire quelque chose: Dave décide, dans le froid, qu'ils iront très vite à la banque pour demander un nouveau prêt et acheter du matériel, des synthétiseurs, des machines qui leur permettront d'assouvir leurs nouveaux désirs artistiques. Ils finissent par arriver chez eux et se rendent dans la semaine à la banque. Étonnamment, cette dernière leur accorde ce qu'ils sont venus chercher, et ils foncent acheter leur équipement. Encore plus endettés, bien sûr.

Après avoir trouvé le nom de leur nouveau duo, Eurythmics, Dave et Annie installent leur studio d'enregistrement personnel au-dessus d'une boutique dans le quartier de Chalk Farm, au nord de Londres, pas loin de Camden. Le problème, c'est que Dave ne parvient pas à utiliser correctement son Roland Space-Echo, son Teac Tascam 80-8, ou sa reverb Klark Teknik DN50. Des noms barbares pour des instruments peu instinctifs pour les profanes, qui nécessitent un long temps d'apprivoisement.

Pendant que Dave s'éduque à la musique électronique, Annie, elle, sombre encore plus. Leur premier album paru en 1981 s'intitule In The Garden. Et c'est un four. Il faut donc se remettre une énième fois au travail. Un soir, Dave joue du synthétiseur et trouve une ligne de basse singulière, très inédite. Annie se lève du canapé dans lequel elle était désespérément avachie et se saisit d'un autre synthé. Elle en sort des mélodies de cordes, des éléments plus aigus. Ils tiennent quelque chose, une ossature. Ils sont persuadés d'avoir frappé fort.

C'est peut-être à ce moment que ces rockeurs sont instinctivement devenus des musiciens électroniques, qui savent écrire des chansons ensemble à partir de machines. «C'était un rythme mastodonte, mais ça n'était pas encore une chanson», racontera Dave Stewart au Guardian en 2017. Ça viendra.

De la lumière dans la noirceur

Leur rythme mastodonte est donc emmené au Church Studios, toujours à Londres. Là-bas, les autres éléments sont arrangés et enregistrés, créant une chanson bien plus complexe qu'elle n'en a l'air. Dans sa production, elle est faite de ramifications subtiles, de cinq, six, sept, huit voix simultanées, dont certaines sonnent comme des échos, de pistes de synthétiseurs boueuses, comme des méandres, très élaborées et savamment assemblées. On entend clairement la batterie et la voix principale. Mais entre les deux, c'est un véritable château de cartes musical.

Pour le texte, Annie Lennox s'inspire de son état mental et de son passé récent. La séparation de The Tourists, la fin de son couple amoureux, la recherche éperdue du succès… Tout cela se transforme en «Sweet Dreams». Ces rêves, c'est ce monde musical qu'ils côtoient depuis longtemps, qui leur tend les bras, mais qu'ils sont incapables d'enlacer. Ce sont les tournées à travers le monde («I travelled the world and the seven seas», «J'ai parcouru le monde et les sept mers») à chercher la reconnaissance («Everybody's looking for something», «Tout le monde est à la recherche de quelque chose»).

La chanteuse le dira au Guardian: «Il s'agissait de survivre au monde.» C'est un mantra, mais très nihiliste. Dave, dans son éternel optimisme, décide de rajouter quelques paroles plus enjouées, faites d'espoir. Alors, une partie est ajoutée, dont le texte dit: «Hold your head up, keep your head up, movin' on» («Relève la tête, garde la tête haute, avance»). Un peu de lumière dans la noirceur.

Avec ce nouveau morceau, le duo Eurythmics va voir sa maison de disques, RCA. À leur grande surprise, elle n'est pas convaincue. Car une chose essentielle caractérise cette chanson: elle n'a pas de refrain. Elle est une succession de couplets, de hooks accrocheurs, de ponts et de progressions sonores, mais elle n'entre pas dans les formats habituels des labels et encore moins des radios.

Pour annoncer leur deuxième album, ce sont donc trois autres singles qui sont choisis: «This Is The House», «The Walk» et «​​​​​​Love Is A Stranger». L'album sort le 4 janvier 1983 et arrive aux oreilles d'un DJ de Cleveland, aux États-Unis. Celui-ci flashe sur la chanson «Sweet Dreams» et la diffuse dans son émission. Les retours d'auditeurs sont dithyrambiques. Alors, RCA accepte d'en faire l'ultime single et de permettre au duo d'en tourner le clip.

«Et nous voilà, allongés sur la table, et cette vache qui pisse partout»

Le tournage démarre fin janvier. Le réalisateur Chris Ashbrook est à la manœuvre et accepte, sur l'idée d'Annie Lennox, de mettre les musiciens en scène dans une salle de réunion. Cette pièce, c'est celle où les maisons de disques discutent puis décident du sort de leurs artistes. C'est un pied de nez à ceux qui n'ont pas voulu du talent d'Eurythmics, une petite crotte de nez jetée à leur encontre.

Plus tard dans la vidéo, on voit d'ailleurs un mur recouvert de disques d'or et de certifications. Le grand public s'apprête à découvrir le visage d'Annie Lennox, androgyne, cheveux courts, déterminé: «Je voulais être aussi forte qu'un homme, être l'égal de Dave et perçue comme tel. Porter des perruques et pouvoir les enlever représente ce que se créent les femmes pour être acceptables ou belles aux yeux des hommes, c'est faire tomber les masques et montrer que rien de tout cela n'est réel», expliquera-t-elle au Guardian en 2017. Pendant le tournage, ils font venir une vache dans la salle de réunion reconstituée. «Et nous voilà: Annie et moi allongés sur la table, et cette vache qui est en train de pisser partout.»

La chanson sort et devient progressivement un énorme succès. «Sweet Dreams (Are Made Of This)» est le onzième single le plus vendu de l'année 1983 en Angleterre. Il conquiert les États-Unis dans la foulée. C'est un titre qui s'installe dans les têtes, sur la longueur, qui dure. Parce que Eurythmics partaient de loin, ils n'ont pas explosé d'un coup. Il leur a fallu s'installer.

Le clip, lui, devient un des symboles de l'avènement de la chaîne de télévision américaine et musicale MTV, créée un an et demi plus tôt. Le groupe sortira six autres albums, devenant l'une des formations anglaises phare des années 1980, et Dave Stewart et Annie Lennox auront tous deux des carrières solo très remarquées. Comme le déclarait Annie Lennox dans un post Instagram, le 4 janvier: «Les chansons sont comme des navires… Ils ont leurs propres chemins et leurs propres destinations. Une fois qu'ils sont partis, il n'y a pas de retour possible. Il n'y a plus qu'à poursuivre le voyage.»

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