Politique

Brigitte Macron ou la quadrature du cercle de la première dame

Temps de lecture : 3 min

«Je suis pour le port de l'uniforme à l'école.» Par cette phrase, l'épouse du chef de l'État a provoqué un tollé et mis au jour les contradictions autour du rôle de «première dame».

L'épouse du président français et présidente de la Fondation des Hôpitaux Brigitte Macron pose avant une interview sur le plateau de TF1 à Boulogne-Billancourt, en région parisienne, le 9 janvier, lors du lancement de l'édition 2023 de l'opération Pièces jaunes. | Ludovic Marin / POOL / AFP
L'épouse du président français et présidente de la Fondation des Hôpitaux Brigitte Macron pose avant une interview sur le plateau de TF1 à Boulogne-Billancourt, en région parisienne, le 9 janvier, lors du lancement de l'édition 2023 de l'opération Pièces jaunes. | Ludovic Marin / POOL / AFP

Si Pap Ndiaye manque d'idées, espérons qu'il lit Le Parisien-Aujourd'hui en France. Uniforme, interdiction du téléphone portable, lutte contre le harcèlement… C'est quasiment un programme ministériel pour l'Éducation nationale qu'a déroulé Brigitte Macron dans son entretien face aux lecteurs. Le quotidien ne s'y est d'ailleurs pas trompé; il a choisi de mettre en exergue cette phrase: «Je suis pour le port de l'uniforme à l'école.»

L'épouse du chef de l'État se place ainsi en contradiction directe avec le ministre. Quelques jours plus tôt, Pap Ndiaye avait fermé la porte: «Le port de l'uniforme ne règle pas les problèmes [...] l'imposer à tous les élèves, c'est non.»

Interférences gouvernementale, partisane et idéologique

La sortie de Brigitte Macron crée donc plusieurs interférences. D'abord, une interférence gouvernementale (sous François Hollande, on appelait ça un «couac» pour gagner du temps, vu la fréquence du phénomène). Deux visions contradictoires qui, rendues publiques, fragilisent la cohérence de l'ensemble. Le «premier prof de France» face à la «première dame de France». L'hôte de la rue de Grenelle peut légitimement se sentir fragilisé, voire désavoué.

Bien sûr, Brigitte Macron exprime avant tout ses convictions d'ancienne enseignante. Elle circonscrit d'ailleurs ses prises de position politiques au champ éducatif. Dans le même entretien, elle prend soin de botter en touche sur la gestion de l'hôpital ou sur le dossier Quatennens. Il n'empêche, les adversaires du gouvernement n'ont qu'à se servir pour déstabiliser le successeur de Jean-Michel Blanquer.

La deuxième interférence est partisane. Cet éloge de l'uniforme tombe au moment… où le Rassemblement national propose de l'imposer aux élèves. Le parti de Marine Le Pen a inscrit cette proposition à l'ordre du jour de sa niche parlementaire. Curieuse superposition, involontaire, mais qui crée quelques contorsions dans la majorité. Comment combattre l'initiative du RN sans paraître dénigrer la position de l'épouse du «big boss»? Ou au contraire, comment apporter son soutien à l'idée de Brigitte Macron sans voter le texte du RN? Prière d'étirer les adducteurs, attention au claquage tactique...

La troisième interférence est idéologique. Le macronisme, concept parfois brumeux, s'est fondé sur une ambition claire: la rupture avec «l'ancien monde». En finir avec les réflexes politiques vermoulus, les rites et les codes désuets. Le «nouveau monde» ainsi proclamé, les yeux tournés vers «la France de 2030» peut-il embrasser la nostalgie de l'uniforme? Le blues de la blouse? Difficile, pour ne pas dire antinomique.

Certes, les arguments égrainés par Brigitte Macron se défendent: l'uniforme libérerait de la tyrannie du look, du coût des marques et des inégalités ostentatoires. Et ses propos n'engagent pas le chef de l'État, avec lequel elle reconnaît d'ailleurs de récurrents désaccords.

Alors d'où vient le malaise lié à ces prises de position politiques? Pas seulement du jeu politicien ou de la passion pour la polémique.

Le rôle tient de la mission impossible

La Ve république ne reconnaît aucune existence officielle à l'épouse –ou à l'époux– du chef de l'État. Dès lors, en affirmant des choix politiques, toute première dame paraît s'emparer d'une fonction que ni la constitution, ni la loi, ni l'onction des électeurs ne lui octroient.

À sa décharge, le rôle tient de la mission impossible –en France comme ailleurs. «Il n'existe pas de fiche de poste, vous devez la créer vous-même», professait Hillary Clinton en connaissance de cause.

Il n'y a, à vrai dire, que des mauvais choix à faire si vous partagez la vie d'un président français: si vous restez mutique et inerte, vous êtes soupçonné de vivre aux crochets de l'État. Si au contraire vous agissez, on vous reproche d'outrepasser le suffrage universel.

De même, si vous vous affichez publiquement en couple, on critiquera le «goût pour la com'», le «règne du people», la «mise en scène indécente»... Mais que vous disparaissiez, et chacun s'étonnera de ce président «solitaire», «esseulé», voire «inhumain». Le succès des gazettes people qui dévoilent l'intimité des politiques –passage obligé pour tout candidat– démontre notre ambiguïté. Celle de voyeurs puritains (pardon pour l'oxymore).

Des injonctions contradictoires que chacune des premières dames a tenté de résoudre, à sa manière. Souvent par un engagement caritatif ou humanitaire, à mi-chemin entre l'inaction et la politique pure.

Prédécesseures «baromètres»

Bernadette Chirac et Brigitte Macron donnent de leur temps aux Pièces jaunes. Danielle Mitterrand passait du sien à écrire à des détenus (sans oublier d'embarrasser son mari par des déclarations toujours plus à gauche que sa politique).

D'autres ont cultivé leur jardin ou leur carrière: Valérie Trierweiler dans le journalisme et Carla Bruni dans la chanson –«Comme si de rien n'était», a-t-elle intitulé son album sorti en 2008, au cours du mandat sarkozyste.

Toutes se présentent aussi volontiers comme un «baromètre», qui renseigne leur président de mari sur les humeurs du pays. «Personne ne l'avait vu venir, sauf Bernadette», s'est écrié Jacques Chirac juste après la qualification du FN pour le second tour de 2002. Alors conseillère générale de Corrèze, elle passe pour avoir pressenti, sur les terres limousines, les vents favorables à l'extrême droite.

«Je n'arrête pas de répercuter» à Emmanuel Macron, renchérit Brigitte Macron face aux lecteurs du Parisien. Comme une prise directe avec la vie réelle, pour sortir l'infortuné président de l'isolement technocratique? Du prêt-à-penser des courtisans? De l'emprise des conseillers trop semblables, trop identiques, trop... «uniformes»?

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