Culture

«Babylon», ou de la difficulté de jouir du carnaval tout en le dénonçant

Temps de lecture : 10 min

Saturé de références à la légende de Hollywood, le film de Damien Chazelle pousse à fond les puissances du spectaculaire tout en soulignant le marécage de brutalité vulgaire, voire meurtrière, sur lequel s'est construite l'usine à rêves.

Quand la débutante Nelly (Margot Robbie) s'impose au centre de l'orgie pour conquérir le centre de l'écran. | Paramount Pictures
Quand la débutante Nelly (Margot Robbie) s'impose au centre de l'orgie pour conquérir le centre de l'écran. | Paramount Pictures

Si le nouveau film de Damien Chazelle, Babylon, s'ouvre sur une scène virtuose d'orgie en passe de devenir culte, celle-ci est précédée d'un prologue tout aussi significatif. Avant la débauche de sexe plus ou moins transgressif, de dépenses somptuaires délirantes, d'absorption de montagnes de cocaïne et de niagaras de champagne qui introduira deux des trois personnages principaux, Jack et Nelly, la séquence d'ouverture présente le premier d'entre eux, le serviteur mexicain Manuel, bientôt renommé Manny.

Manuel-Manny, c'est supposé être vous et moi, tout spectateur invité dans ce pandémonium du Hollywood de la fin des années 1920 et suivantes. D'entrée de jeu, Manuel croise le chemin d'un éléphant, lequel, pardon my french, lui chie dessus dans des proportions elles-mêmes éléphantesques. Et, pour que les choses soient claires, nous chie dessus, en un impressionnant geyser dirigé vers la caméra.

Au loin, se profile le manoir inspiré du Falcon Lair, le château kitsch construit par Rudolph Valentino en haut d'une colline de Bel-Air (Los Angeles), où va se déchaîner la party extrême dont Jack, star du muet à son apogée, est la figure la plus en vue, et que va prendre d'assaut l'aspirante actrice prête à tout Nelly. Comme indiqué sur un carton, l'action se passe en 1926.

L'année suivante, Le Chanteur de jazz va tout bouleverser avec le triomphe du cinéma sonore. De Sunset Boulevard à The Artist, ce bouleversement (parfois désormais comparé à celui engendré soixante-quinze ans plus tard par le numérique) a déjà inspiré bien des films.

Hollywood face et pile

Cette double ouverture, le sketch scato avec l'éléphant et le délire festif, synthétise le projet du cinquième film de Damien Chazelle. Il s'agit de raconter à la fois le rêve doré et spectaculaire qu'a incarné Hollywood, et qu'il continue d'incarner, et son revers de brutalité destructrice, d'immondes comportements où les excès en tout genre, mais d'abord et en fin de compte ceux du fric et du pouvoir, ont régné sans partage, se gavant de la débauche comme du puritanisme, de la naïveté (mot poli pour dire «la stupidité») de beaucoup, comme de la rouerie de certains.

L'éléphant du début n'est pas là par hasard, il est aussi un clin d'œil –le film est si truffé de clins d'œil qu'il semble souvent affecté de tics– aux premiers mots de l'ouvrage qui l'inspire explicitement, Hollywood Babylone de Kenneth Anger.

Publié, d'abord en France pour cause de censure aux États-Unis, en 1959, le livre signé d'une des principales figures du cinéma expérimental américain dressait un catalogue des turpitudes sexuelles, financières, addictives, des morts violentes, des trahisons, des ragots et de manipulations qui furent le sillage de l'industrie du rêve construite en Californie.

Manny (Diego Calva) et Jack (Brad Pitt), le regard fixé sur l'horizon, où scintille la gloire dont jouit le second et à laquelle aspire le premier. | Paramount Pictures

L'ouvrage s'ouvrait lui aussi sur la présence d'éléphants. Il s'agissait en l'occurrence des gigantesques animaux en stuc fabriqués pour le tournage de la séquence «babylonienne» de la première superproduction de Hollywood, Intolérance, de David W. Griffith [1] .

On ne trouve ni Griffith ni grand monde côté réalisateurs dans le film de Damien Chazelle, lequel n'évoque guère ses collègues de jadis qu'à travers une caricature assez déplaisante du génial Erich von Stroheim, qui fut détruit par Irving Thalberg le patron de la Metro-Goldwyn-Mayer d'alors, ou une plus intéressante figure de réalisatrice, qui à cette époque ne peut plus guère évoquer que Dorothy Arzner, seule femme encore admise à ce poste par l'industrie –elles avaient été sensiblement plus nombreuses dans les décennies précédentes.

Babylon accorde en revanche, et c'est rare, quelques scènes à la violence des rapports de travail, en particulier à l'exploitation sans frein des figurants, de la frénésie de tournages rentabilisés à l'extrême, contrepoint de la frénésie partouzarde et somptuaire des bénéficiaires d'un système d'une brutalité sans limites. Mais ces aperçus, qui ne participent pas du récit, contribuent aussi à donner le sentiment que le scénariste-réalisateur a voulu trop en dire, esquissant des pistes qu'il ne suivra pas, indiquant des enjeux qui resteront sur la table.

Et de fait l'essentiel du film reste bien consacré aux vedettes et aspirants vedettes selon le schéma classique gloire et décadence, ainsi qu'à ceux qui les fabriquent, les producteurs, et à ceux qui gravitent autour, échotiers, gangsters et dealers.

Une surenchère permanente

L'ampleur et la complexité de la séquence de fête convoquent inévitablement le souvenir de la tout aussi ample et complexe séquence d'ouverture de La La Land, pour aussitôt rendre évidente la différence entre elles. Autant l'hommage à la comédie musicale de 2016 trouvait son rythme intérieur, une sorte de jubilation affectueuse qui ne cessait de se réinventer en gestes, en couleurs et en rythmes, autant le nouveau film remplace la grâce par la surenchère et les effets choc.

Ce n'est ni un hasard ni un malentendu: cette surenchère permanente est au cœur de ce que veut raconter le cinéaste. Il n'empêche que cet objectif, en pariant sur la possibilité d'être à la fois dans l'hommage et dans la dénonciation, dans l'exaltation du rêve «plus grand que la vie» (pour les spectateurs aussi bien que pour ceux qui faisaient les films), tout en montrant à quel prix cela s'est payé pour ces derniers, s'avère d'emblée bancal.

Surgit, au cœur de la fête endiablée, Nelly (Margot Robbie), prête à tout affronter et à tout subir pour devenir star. | Paramount Pictures

Là se situe l'écart entre les deux films. Le premier avait trouvé la belle alchimie qui évitait le happy end conventionnel et les illusions de l'«usine à rêves», tout en faisant vibrer des accents de tendresse et une attention aux personnages. Le second, pas très bien servi par des acteurs trop âgés pour leurs rôles –celles et ceux qu'ont voit étinceler et se brûler à mort dans Hollywood Babylone étaient pour la plupart finis avant 25 ans–, et dotés de dialogues souvent lourdement déclaratifs, ne retrouve jamais la formule élégante du premier.

Il est vrai qu'il en cherche une autre, du côté de l'extrême, sans doute encore plus difficile à atteindre. Et qui, de fait, ne fonctionne que brièvement, le temps de quelques scènes. Typiquement, ce sont celles qui font un pas de côté vis-à-vis de l'hystérie flashy dominante: un aperçu de la vie quotidienne des forçats du glamour, l'apparition de larmes sur le visage de Nelly faisant ses débuts devant la caméra, les dialogues soudain sincères et respectueux de Jack avec deux interlocutrices.

Modèles et personnages

Hormis Manny, qui n'est pas vraiment un personnage mais plutôt un artifice narratif pour emmener le public dans cet univers, tous ceux qui apparaissent dans Babylon sont inspirés de personnalités de l'époque. Certains sont représentés sous leur véritable identité, comme le magnat de la presse Randolph Hearst (qui inspirera plus tard le Charles Foster Kane d'Orson Welles) et sa maîtresse, la star Marion Davies, ou encore le producteur Irving Thalberg. D'autres, à commencer par Jack et Nelly, empruntent des éléments des biographies de nombre de stars de l'époque.

Un des rares (et beaux) moments de considération réciproque, entre Jack et Lady Fay (Li Jun-li), que son origine exclut de la tête d'affiche à laquelle son talent aurait dû lui donner accès. | Paramount Pictures

Trois cas sont plus singuliers. La jeune femme chinoise grimée en dandy transgenre Lady Fay Zhu, talentueuse et sensuelle mais inexorablement marginalisée par son statut de non-blanche, s'inspire clairement de ce que vécut effectivement Anna May Wong.

Le modèle du personnage noir dans ce film respectueux des exigences de la bienséance contemporaine malgré ses airs transgressifs, le trompettiste Sidney Palmer, peut en partie faire songer au passage au cinéma de Louis Armstrong. Mais, à part cocher la case «diversité» et rappeler la ségrégation bien réelle qui régnait sur les plateaux aussi, Palmer n'a pas vraiment de rôle dans la fiction. Il est du moins l'occasion d'une des scènes les plus émouvantes du film, où le racisme et la loi du marché élèvent au carré la pratique insultante du blackface.

Elinor Saint John (Jean Smart), la commère de Hollywood, plus lucide sur les règles du jeu que celles et ceux dont elle contribue à faire et défaire les carrières. | Paramount Pictures

Étrangement, et c'est sans doute une des plus belles réussites de Babylon, suggérant comment Damien Chazelle aurait pu échapper au paradoxe de son projet simultanément idolâtre et dénonciateur, le film offre un rôle nuancé à celle dont le personnage reprend une des figures les plus détestables de l'époque, la commère de Hollywood Louella Parsons.

Renommée Elinor Saint John dans le film, elle y manifeste une sorte de compréhension décalée de tout ce qui se joue sous ses yeux, et qu'elle manipule ou aggrave au gré des intérêts des studios et de la presse Hearst. Sa lucidité engendre le beau dialogue où elle explique la règle du jeu à celui qui en bénéficiait sans être capable d'en tirer les conclusions.

Un plaidoyer insistant

La leçon administrée par Elinor Saint John à Jack est la plus juste des multiples déclarations face caméra où pratiquement chaque protagoniste du film vient expliquer ce qu'il convient de penser du cinéma, du spectacle, de Hollywood, en une sorte de concours de rhétorique le plus souvent ampoulée et assez embarrassante.

Une ode à la fascination du cinéma. | Paramount Pictures

À ce titre Babylon n'est d'ailleurs que le premier de la série de grosses productions américaines qui s'apprêtent, post-Covid, à prêcher la bonne parole au public pour lui rappeler combien le cinéma est une belle chose –avant The Fabelmans de Steven Spielberg et Empire of Light de Sam Mendes. Pas sûr que ce soit le meilleur moyen de convaincre.

Tout autant que les personnalités ayant marqué l'histoire, le film cite à la pelle les longs métrages. Chacun pourra s'amuser à repérer les allusions, aussi bien à ceux de l'époque évoquée, qu'à ceux ayant fait de Hollywood leur sujet –avec au moins un cas qui répond aux deux critères, l'admirable Show People (Mirages) de King Vidor, avec Marion Davies, en 1928. Parmi ces films, Chantons sous la pluie occupe une place à part.

On connaît l'admiration, ô combien légitime, du réalisateur de La La Land pour le film de Stanley Donen et Gene Kelly. Sa nouvelle réalisation cristallise, sur son illustre prédécesseur, toute l'ambition de son projet, qui tente de lui rendre hommage tout en le prenant à contrepied. Babylon voudrait saluer l'œuvre de 1952 et en retrouver le charme, mais en montrant que la réalité de l'industrie, notamment au moment du passage très brutal du muet au parlant, était infiniment plus sombre.

En témoigne notamment la longue scène remake de celle de Chantons sous la pluie, où la star est confrontée aux débuts de l'enregistrement sonore lors d'un tournage catastrophe. Directement inspirée d'anecdotes authentiques, dont une avec Clara Bow, un des principaux modèles du personnage de Nelly, la séquence drôle et légère chez Kelly-Donen devient lourde, cruelle et franchement laide chez Damien Chazelle, à mesure qu'il faut refaire les prises où l'actrice énonce d'une voix dissonante un dialogue d'un creux abyssal.

Le tournage d'une scène de bataille médiévale rappelant les conditions de travail abominables des forçats de l'industrie de la distraction. | Paramount Pictures

C'est que Hollywood, et plus généralement le système spectaculaire marchand dont les neuf lettres qui dominent Los Angeles épellent la concentration la plus visible, sont un peu plus robustes que ce que paraît croire l'audacieux Damien Chazelle: on ne peut si impunément à la fois en profiter et l'attaquer, jouer sur le tableau des plaisirs du show, des citations et des séductions du star-system tout en passant son temps à en dénoncer non pas les excès et les dérives, mais la nature même, pourriture, esclavage, domination et avidité sans limite (le caca de l'éléphant).

Parmi toutes les références que le film suscite, on ne manquera pas de citer la plus récente évocation de Hollywood par Hollywood, précisément nommé Once Upon a Time… in Hollywood, le film de Quentin Tarantino où figuraient déjà Brad Pitt et Margot Robbie. En fait, les deux films n'ont pas grand-chose à voir. Babylon serait plus judicieusement à rapprocher du Loup de Wall Street de Martin Scorsese (aussi avec Margot Robbie).

Dans les deux cas, chacun dédié à un épicentre mythologisé de la puissance capitaliste, le cinéaste a voulu à la fois tirer bénéfice de la séduction et de la fascination pour des comportement transgressifs, et les dénoncer. Dans les deux cas le résultat est à la fois décevant sur le plan du spectacle, guère efficace sur le versant critique et très discutable sur sa démarche même.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le dimanche de 15h à 16h sur France Culture.

Babylon

de Damien Chazelle

avec Brad Pitt, Margot Robbie, Diego Calva, Jean Smart, Jovan Adepo, Li Jun-li

Séances

Durée: 3h09

Sortie le 18 janvier 2023

[1] «DES ÉLÉPHANTS BLANCS. Le Dieu de Hollywood voulait des éléphants blancs, et c'est ce qu'il a eu. Huit mastodontes en plâtre perchés sur des piédestaux en forme de champignon géant, regardant de haut la cour colossale de Balthazar, Babylone de carton-pâte construite aux abords de la poussiéreuse piste pour Ford T connue sous le nom de Sunset Boulevard. Griffith –le Réalisateur-Dieu– s'élevait, haut comme jamais, au-dessus d'Illusion City, envolé dans l'ascenseur d'une tour-caméra de trente mètres, son énorme mégaphone à la main, prêt à lancer l'ordre aux milliers d'hommes et de femmes attendant plus bas, le CAMERA-A-A ACTION ! qui donnerait vie à l'ensemble.» Kenneth Anger, Hollywood Babylone, réédité chez Tristram.

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