Société

Violences sexuelles entre enfants: les comprendre pour mieux les combattre

Temps de lecture : 5 min

La moitié des auteurs de viols sur mineurs ont eux-mêmes moins de 18 ans. Mais en misant sur une prévention et en améliorant les compétences psychosociales des jeunes aux comportements problématiques, il est possible d'améliorer la situation.

«Cela reste des enfants. L'acte qu'ils ont commis est monstrueux, mais pas forcément eux», rappelle Alice Chenu, psychologue-sexologue. | Arturo EG via Pexels
«Cela reste des enfants. L'acte qu'ils ont commis est monstrueux, mais pas forcément eux», rappelle Alice Chenu, psychologue-sexologue. | Arturo EG via Pexels

Dans la lutte contre les violences sexuelles, certains sujets sont plus sensibles à aborder que d'autres. C'est le cas de celui des enfants ou des adolescents auteurs de harcèlement, d'agressions sexuelles, voire de viols sur d'autres mineurs. Pourtant, les statistiques montrent que cela se produit plus souvent qu'on ne pourrait le penser: selon une note du feu Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales publiée en juin 2020, 50% des mis en cause pour viol sur mineur (ce qui représente une hausse de 279% entre 1996 et 2018) et 43% des personnes accusées de harcèlement sexuel ou d'agression sexuelle sur mineur en 2018 avaient moins de 18 ans.

L'augmentation de 279% du nombre de viols déclarés entre mineurs doit toutefois être nuancée. «Ces chiffres ne veulent pas forcément dire que ce phénomène augmente, tempère ainsi Marie Romero, docteure en sociologie et chargée de mission à la Protection judiciaire de la jeunesse. Ils reflètent également une évolution de société sur les questions de violences sexuelles, notamment avec le mouvement #MeToo, qui a permis de porter ce débat dans l'espace public.»

Discerner curiosité sexuelle et comportement problématique

Si les violences sexuelles perpétrées par des mineurs sont donc une réalité, le sujet reste toutefois peu abordé. Un paradoxe que la chercheuse lie à la manière «très stéréotypée» dont nous nous représentons les auteurs de ce type de violences: des «hommes adultes avec des conduites anormales, de l'ordre du pathologique». Ce qui «participe à invisibiliser une part importante de ces violences, qui peuvent être commises par des adolescents ou des enfants».

Or, cette difficulté à se représenter de tels actes a bien évidemment des conséquences, qui peuvent être lourdes pour les victimes comme pour les auteurs de violences. «Il y a des situations extrêmement problématiques où personne n'a rien osé dire. Parfois, au contraire, il y a le risque que les adultes s'affolent et stigmatisent l'enfant comme un monstre qu'il faut enfermer», regrette Alice Chenu, psychologue-sexologue. «Je ne diminue pas la gravité des faits en disant cela, mais ça reste des enfants, rappelle-t-elle. L'acte qu'ils ont commis est monstrueux, mais pas forcément eux.»

Ne pas minimiser les faits, tout en gardant en tête l'âge de l'auteur est un équilibre délicat. Il faut pourtant savoir que l'enfance est marquée par une période de découverte et d'exploration du corps pouvant conduire à des jeux relationnels. «La curiosité sexuelle se fonde sur un mouvement du développement de l'enfant, qui ne doit pas être réduit à de la sexualité au sens où les adultes l'entendraient. Il s'agit d'un questionnement sur la différence entre les sexes, sur son corps, etc.», liste Linda Tromeleue, psychologue clinicienne et membre de la commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise).

Mais comment faire la différence entre une simple curiosité inhérente à l'âge et une attitude problématique? «Le comportement doit inquiéter les adultes lorsqu'il se répète et qu'il ne disparaît pas sous l'effet de l'éducation. La différence entre un développement normal et un développement symptomatique vient également de l'intensité et de la compulsion. Dans le cas symptomatique, il s'agit de quelque chose qui s'impose à l'enfant et qu'il peut éventuellement imposer à l'autre.»

«Parler de viol pour des enfants de 6 ans, ça n'a aucun sens»

Dans tous les cas, les mineurs ne sont pas des délinquants sexuels comme les autres, puisqu'ils sont en pleine construction psychosexuelle. Leurs agissements ne peuvent donc pas être considérés par le prisme d'une sexualité adulte. D'ailleurs, pour Anne-Hélène Moncany, présidente de la Fédération française des centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (FFCRIAVS), «parler de viol ou d'agression sexuelle pour des enfants de 6 ans, ça n'a aucun sens».

«On superpose des intentionnalités d'adultes sur des enfants. Jusqu'à 13 ans, on parle plutôt de “comportements sexuels problématiques”», justifie-t-elle. Une distinction bien évidemment au cœur de la réponse judiciaire. En dessous de 13 ans, la justice présume ainsi que le mineur n'est pas discernant et ne peut donc pas être poursuivi.

«Il y a souvent dans ses gestes quelque chose qui évoque la sexualité génitale des adultes. Et cela peut vouloir dire qu'il y a déjà été confronté.»
Linda Tromeleue, psychologue

Puisque «ces cas sont révélateurs d'un trouble dans leur développement psychoaffectif et sexuel», la dimension éducative des mesures de justice est essentielle. La réponse pénale est alors «centrée sur un accompagnement global. Il est à la fois question de mesures éducatives, parfois plus coercitives comme un contrôle judiciaire, mais également d'un travail plus spécifique sur la question de la sexualité, de l'altérité ou des émotions», détaille Marie Romero, dont les travaux de recherche portent sur la prise en charge des mineurs auteurs.

Intervenir rapidement pour éviter de nouvelles victimes

Il est également nécessaire que la prise en charge des jeunes auteurs de ce type de violences soit rapide. «La plupart des adultes auteurs de violences sexuelles ont commencé à avoir des comportements sexuels problématiques dès l'adolescence. Une intervention précoce est donc un moyen d'éviter de nouvelles victimes», affirme notamment Anne-Hélène Moncany. Pour la présidente de la FFCRIAVS, il s'agit aussi d'un moyen «d'augmenter les chances d'une évolution favorable».

Elle insiste d'ailleurs aussi sur l'importance d'une prévention des violences sexuelles qui ne soit «pas uniquement destinée à de potentielles victimes, comme cela est souvent le cas, mais aussi aux auteurs potentiels», quand bien même il est difficile d'accepter que «parmi des enfants se cachent des futurs agresseurs». Car encore aujourd'hui, la confusion entre les sexualités infantile et adulte freine la mise en place d'une prévention efficace.

«Il est possible d'aborder les enjeux autour de la sexualité très tôt, de manière adaptée aux capacités intellectuelles et émotionnelles de l'enfant», précise en outre le docteur Mathieu Lacambre, psychiatre spécialiste du sujet. «Depuis les années 2000, il a été mis en évidence, notamment par l'Organisation mondiale de la santé, qu'en améliorant les compétences psychosociales –la gestion de la colère, des émotions, l'empathie, ou encore l'esprit critique–, on réduisait à la fois le risque d'être victime de violences sexuelles et d'en être l'auteur.»

Une possible conséquence
post-traumatique

Autre élément important à prendre en compte: l'environnement dans lequel grandissent les enfants. «Nous savons par exemple que les maltraitances subies pendant l'enfance favorisent l'émergence de comportements violents», relate le psychiatre. Lorsqu'un mineur commet un acte de violence sexuelle, «il y a souvent dans ses gestes quelque chose qui évoque la sexualité génitale des adultes. Et cela peut vouloir dire qu'il y a déjà été confronté», confirme Linda Tromeleue.

Abus sexuels, climat incestueux, exposition prématurée à de la pornographie… Les comportements sexuels violents peuvent être la reproduction d'agissements subis ou vus, mais également d'une souffrance plus générale. «Il nous faut comprendre ce phénomène comme une conséquence post-traumatique.»

Une étude réalisée par la docteure Emmanuelle Piet et l'association Jean Coxtet sur une cohorte de mineurs auteurs montre ainsi que plus d'un quart d'entre eux ont subi des violences sexuelles au sein de leur famille, et 87% des violences et des maltraitances au sens large. «Un enfant délinquant est un enfant en souffrance. C'est un fondement de notre droit depuis l'ordonnance 45 [relative à l'enfance délinquante, ndlr]», rappelle la psychologue-sexologue Alice Chenu.

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