Culture

«Caméra café, 20 ans déjà», le chant du cygne du quinqua blanc hétéro

Temps de lecture : 4 min

Le prime time anniversaire du célèbre programme court observe les changements sociétaux avec une dose de recul bienvenue.

Convenant et Dumont, après en avoir bien profité, doivent s'adapter fissa au monde d'aujourd'hui, ou débarrasser définitivement le plancher. | Capture d'écran Fan de Mon Univers via YouTube
Convenant et Dumont, après en avoir bien profité, doivent s'adapter fissa au monde d'aujourd'hui, ou débarrasser définitivement le plancher. | Capture d'écran Fan de Mon Univers via YouTube

Il y a des anniversaires qu'on fête en décalé. Mais avec la diffusion de «Caméra café, 20 ans déjà» ce mardi 24 janvier, M6 et la société de production CALT battent un record en la matière, puisque la vingtième bougie de Caméra café aurait dû être soufflée il y a près d'un an et demi. La première apparition à l'écran de cette série télé date en effet du 3 septembre 2001. Mais c'est visiblement l'intention qui compte.

Caméra café n'en est pas à son premier prime time: fin 2003, au plus haut de sa popularité, une émission intitulée «Ça va déchirer ce soir!» voyait les personnages de la série envahir les différentes émissions du groupe M6, de «Turbo» à «M6 Boutique». Après la fin du programme court (en décembre 2004), il y eut aussi deux extensions filmiques très décevantes, y compris pour les fans (Espace détente et Le séminaire), et une tentative en 2010 de lancer un reboot de la série, dont le flop fut total.

Pour réussir son retour et tenter de convaincre un maximum de téléspectateurs et téléspectatrices, Caméra café se devait sans doute de revenir aux fondamentaux. Bruno Solo et Yvan Le Bolloc'h, crédités à la réalisation, renouent en partie avec le format d'origine, alternant les fameuses séquences observées «du point de vue de la machine à café» et les passages au découpage plus cinématographique, qui permettent de faire avancer l'intrigue et de sortir les personnages de leur fameux espace détente.

C'est souvent aussi cartoonesque que bourrin, ce qui n'empêche pas une forme de subtilité dans le propos.

Sur le principe des meilleurs pots et des meilleures soupes, les deux compères ont également repris tout le casting d'origine, à quelques rares défections près. Ce n'était pas gagné d'avance, car les relations entre les membres de l'équipe n'ont pas toujours été au beau fixe, mais finalement «Caméra café, 20 ans déjà» est bel et bien là, semblable à ces réunions d'anciens du lycée –qui se retrouvent pour constater à quel point les autres ont vieilli et se dire qu'ils n'ont pas vu le temps passer.

Avec son temps

De bonne facture, le programme ne décevra pas le public du Caméra café originel. Il est particulièrement intéressant d'observer la façon dont l'écriture de ce prime time (par une équipe constituée à 50% de Le Bolloc'h, le frère Fred et le fiston Jordi étant crédités au scénario) tient compte des évolutions de notre société. Ce qui ne l'empêche pas de la critiquer avec acidité.

L'intrigue démarre en 2019, alors que Jean-Claude Convenant (Yvan Le Bolloc'h), VRP phallocrate et incompétent, est invité à vider son bureau et à rendre son badge par une équipe jeune, dynamique et moderne (incarnée par les trentenaires Waly Dia et Loriane Klupsch, les seules nouvelles têtes de la soirée). L'occasion pour le représentant déchu de regarder dans le rétroviseur de la Xantia en compagnie de Hervé Dumont, son (ancien) meilleur ami, responsable des achats et syndicaliste qui parle beaucoup mais agit très peu.

Rythmé par quelques-uns des événements les plus importants ayant jalonné ce début de siècle –World Trade Center, tsunami, subprimes et tutti quanti–, ce gigantesque retour en arrière permet à Solo et Le Bolloc'h de s'en donner à cœur joie. C'est souvent aussi cartoonesque que bourrin, ce qui n'empêche pas une forme de subtilité dans le propos.

On ne s'attendait sans doute pas à trouver de l'espoir dans un prime time de Caméra café, un soir de janvier 2023.

Si elles évoquent #balancetonporc (rebaptisé #balancetonJC en référence à Jean-Claude) et ce que d'aucuns nommeraient désormais le «wokisme», les situations ne versent jamais dans le «C'était mieux avant» ni le «On ne peut plus rien dire». Ce qui est extrêmement salvateur. Le constat est différent: il s'agit de montrer que ce qui été toléré ou cautionné par la majorité au début des années 2000 ne l'est désormais plus. Et que Convenant et Dumont, s'ils en ont bien profité, n'ont désormais que deux possibilités: s'adapter fissa au monde d'aujourd'hui, ou bien débarrasser définitivement le plancher.

Le propos avait tout pour être réactionnaire, il ne l'est pas. Si «Caméra café, 20 ans déjà» continue à faire preuve d'une forme de tendresse pour ces deux boomers aux mille comportements problématiques, c'est avant tout par habitude et non pour tenter de les défendre. À aucun moment il n'est question d'en faire des victimes du monde moderne, même si, au passage, la série s'interroge à juste titre sur le devenir des plus de 55 ans dans le monde de l'entreprise.

Déplacer l'humour

En toute cohérence, les auteurs de ce programme redessinent discrètement les lignes qui circonscrivent leur humour. Exit les gags autour des violences subies par Jeanne (Jeanne Savary) de la part de ses conjoints successifs. Les blagues autour du harcèlement vécu quotidiennement par Sylvain (Alexandre Pesle) ont elles aussi été gommées. Quant à André Markowicz, le malabar joué par Philippe Cura, sa façon de tout régler avec les poings n'est plus validée comme elle l'était en 2001.

L'ensemble reste assez franchouillard dans son exécution –c'est le propre de Caméra café: rire des beaufs en reprenant leur humour à son compte. Mais «Caméra café, 20 ans déjà» a sans doute quelques belles leçons à apporter à cette frange d'humoristes masculins, blancs et hétéros (Bigard, Baffie et compagnie) qui pensent vivre dans une société de la censure –là où il s'agirait juste pour eux de réfléchir deux secondes aux effets de leur humour oppressif.

Le programme n'est pas exempt de mauvais goût (pourquoi faut-il toujours que quelqu'un imite l'accent portugais en énumérant des clichés), mais l'optimisme est néanmoins permis. Si Bruno Solo (58 ans) et Yvan Le Bolloc'h (61 ans) sont capables de déplacer les curseurs et de tenter d'être à la page –tout en ayant conscience de ne pas tout à fait l'être, ce qui est aussi un des propos sous-jacents du programme–, alors tous les plus ou moins sexagénaires devraient être capables de ranger définitivement leurs blagues sur le viol et leurs mains baladeuses.

On ne s'attendait sans doute pas à trouver de l'espoir dans un prime time de Caméra café, un soir de janvier 2023 sur l'une des chaînes les plus regardées de France. C'est pourtant le cas. On signerait presque pour qu'une nouvelle soirée spéciale voie le jour pour les 25 ou les 30 ans du programme. En espérant que cette fois, CALT et M6 n'aient pas seize mois de retard sur la date.

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