Culture

«Rewind and Play», la blessure et la grâce

Temps de lecture : 5 min

Montage des rushes d'une émission de jazz de la fin des années 1960 autour du pianiste Thelonious Monk, le film d'Alain Gomis compose du même élan un hommage à l'immense musicien et une analyse implacable de multiples formes de domination.

Thelonious Monk, en action. | JHR Films
Thelonious Monk, en action. | JHR Films

Un homme blanc en costume cravate qui discourt, il parle à la troisième personne de «Thelonious», se gargarisant de son prénom, surtout pour afficher sa familiarité avec celui-ci. Devant lui, un homme noir qui respire et qui transpire. Il n'a pas la parole. Mais il est devant un piano.

Au moment de voir ce film, on sait ou pas qui fut Thelonious Monk, musicien de génie. Le voici qui arrive à Paris, un sous-titre indique que cela se passe en septembre 1969. Il descend d'avion avec sa femme, bavarde tranquillement dans la voiture qui l'amène à l'hôtel, on le retrouve dans un bar près de Montmartre, il mange un œuf dur au comptoir, papote avec une cliente. Si Monk était assurément un génie, dans la vie quotidienne il se comportait comme le commun des mortels.

Mais d'où viennent ces images de moments privés, où il ne se passe rien de particulier dans l'existence du grand jazzman? On comprend peu à peu qu'elles ont été enregistrées en marge d'une émission pour la télévision française consacrée au compositeur de Round Midnight.

L'essentiel de ces images n'a pas été retenu dans la version diffusée du programme «Jazz Portrait» consacrée à la venue à Paris de Monk. Il y est interviewé par Henri Renaud, qui n'était pas journaliste mais lui-même pianiste de jazz, et avait rencontré Monk à New York au milieu des années 1950.

«Interviewé», façon de parler: le musicien n'a guère envie de répondre à des questions d'une platitude confondante, et Henri Renaud préfère à l'évidence monopoliser la parole, qu'il maîtrise d'ailleurs fort mal, s'y reprenant à de multiples reprises pour dérouler une présentation du musicien à la fois laborieuse et simpliste.

Le pianiste Henri Renaud dans la posture de l'intervieweur-maître de cérémonie. | JHR Films

Les deux hommes sont entourés d'une nuée de techniciens plus ou moins discrets qui modifient les lumières, règlent les micros, déplacent des échelles, dans un ballet qui serait comique s'il ne devenait bientôt incroyablement méprisant et blessant pour le colosse noir immobile et souriant devant le clavier de cet immense Steinway qui finit lui aussi par paraître inapproprié.

Tout cela est bizarre, bancal, d'une troublante hétérogénéité. C'est bien l'idée, en effet, de ce film qui ne ressemble pas à grand-chose de connu, notamment si on veut l'inscrire dans le genre du documentaire musical, ce qui serait à tout le moins réducteur.

Quatre actes

Dans sa grande singularité, Rewind and Play est né de quatre actes, dont l'improbable accomplissement rend possible ce film cruel et bouleversant. Un film hérissé de violences d'autant plus saillantes qu'elles sont involontaires, en même temps que traversé d'une sorte de fleuve magnifique et sauvage, parfois souterrain et parfois jaillissant en pleine lumière.

Le fleuve, c'est la musique de Monk, ou plutôt c'est Thelonious Monk jouant sa musique, comme s'il l'inventait à chaque fraction de seconde, au creux de chaque silence et à la frange de chaque note, comme s'il faisait naître des étoiles ou des enfers quelques-uns des standards dont il est l'auteur. De ça, on ne peut parler, il faut écouter.

Le reste (les quatre actes qui engendrent Rewind and Play) se déduit de ce qu'on voit.

Premier acte: filmer. Des caméras ont tourné, et des micros ont (plus ou moins) enregistré ces moments-là, y compris les fragments musicaux qui sont les vraies réponses de «Thelonious» aux questions que l'autre ne lui a pas posées plus encore qu'à celles qu'il a bafouillées. Une fois, il y aura un plan de treize minutes en continu, qui à lui seul est un immense cadeau (qu'évidemment jamais la télévision ne diffuserait).

Au passage, Henri Renaud se livre même à un acte de censure explicite, empêchant Monk de rappeler combien il a été maltraité lors de sa première venue à Paris en 1954. L'interdit énoncé par Renaud «ça, on l'efface», et à Monk qui proteste, «it's not nice», donne même lieu à un furtif jeu de main, où le musicien repousse le geste de connivence paternaliste de l'intervieweur, et où se joue soudain en pleine lumière tout l'implicite de leur relation. Quelqu'un, alors, a cru bon de filmer cela –et il a sacrément bien fait.

Acte 2, ces enregistrements ont été conservés, contrairement à ce qui se produit d'ordinaire, où les chutes, le reliquat du montage est détruit. Bien au-delà de l'émission effectivement diffusée, l'Institut national de l'audiovisuel dans sa grande sagesse (peut-être inconsciente) les a gardés. Et il s'est passé, troisième acte improbable, que lorsqu'Alain Gomis, qui préparait un film de fiction sur Monk, a demandé à l'INA l'émission où celui-ci apparaissait, il a reçu l'ensemble de ces rushes dont il ignorait l'existence.

Le quatrième acte est la réalisation du film lui-même. L'auteur d'Aujourd'hui et de Félicité, qui est un authentique cinéaste, a perçu quelles possibilités de récit, d'émotion et de critique recelait cet ensemble d'enregistrements bruts et pleins d'imperfections techniques.

Certaines de ces imperfections se révèlent de véritables splendeurs visuelles dès lors que le montage leur trouve une juste place, comme les extrêmes gros plans sur la barbe, la bouche et les yeux du musicien, ou par moments une sorte de «devenir fantôme» de Monk mangé par la matière impure de l'image électronique, métaphore du broyeur télévisuel qu'il affronte.

Parfois, une syncope dans la succession des images, ou des sons, une légère surimpression ré-associant les mains sur le clavier et le grand corps dans les rues de Paris, suggèrent une autre histoire possible, une manière par la musique d'être en phase avec le lieu où se trouve celui qui l'interprète.

Trois fabriques

Évocation de ce moment très particulier que fut la réalisation de cette émission, Rewind and Play raconte dans le même mouvement bien davantage. Il rend sensible le fonctionnement de trois «fabriques»: la fabrique de la musique, la fabrique de la télévision, la fabrique du cinéma.

C'est peu dire que ces trois processus entrent en violent contraste, plus exactement que tout ce qui relève des impératifs télévisuels s'oppose frontalement à toutes les formes d'invention, de liberté et de poésie qu'active l'idée de musique dont était porteur Thelonious Monk. Celle-là même que retrouve, par un autre langage, le film de Gomis.

Quand «Thelonious» prend enfin la parole, à sa manière: en jouant. | JHR Films

La similitude entre la brutalité du formatage télévisuel et le racisme est omniprésente, d'autant plus que les gens qui travaillent à ce programme, à commencer par l'intervieweur, ne sont assurément pas racistes au sens littéral et conscient du terme.

De même qu'ils ne sont bien sûr pas hostiles aux pratiques artistiques, alors qu'ils fabriquent une émission vouée à mettre en lumière le jazz à travers quelques-unes des ses grandes figures –Henri Renaud en a animé trois, les deux autres dédiées à Duke Elligton et Stéphane Grapelli, comme il l'a raconté dans un entretien (par ailleurs truffé d'erreurs).

Un film de combat

Alain Gomis offre la possibilité d'être témoin de magnifiques fragments de musique, rendus encore plus émouvants et encore plus justes en apparaissant dans ce contexte hostile, qui fait écho (en mineur) à la terreur raciste qu'affrontaient les musiciens noirs aux États-Unis.

Ce film de cinéma entièrement fabriqué à partir d'images de télévision est aussi un pamphlet vigoureux et précis contre des formes d'industrialisation et de standardisation, et les modalités de mépris envers les humains comme envers les œuvres que la machine médiatique impose et généralise.

On dira que les gens de télé qu'on voit dans le film font beaucoup d'erreurs ou de maladresses, ou que leurs outils ne sont pas encore au point, et que ces faiblesses ne devraient pas être généralisées. C'est le contraire.

Ce dont témoignent ces erreurs, ces maladresses et ces lacunes de manière si apparente n'a pas disparu, mais a été au contraire à la fois recouvert et renforcé de plus épaisses couches d'expertise et de formatage, aux effets encore plus destructeurs. Évocation éclatée d'un passage d'un grand musicien, auquel il est une déclaration d'amour, Rewind and Play est aussi et d'abord un film de combat.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le dimanche de 15h à 16h sur France Culture.

Rewind and Play

d'Alain Gomis

Séances

Durée: 1h05

Sortie le 11 janvier 2023

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