Culture

«Les Survivants» et les ressources du film de genre

Temps de lecture : 3 min

Le film de Guillaume Renusson mobilise les codes du «survival» pour mieux décrire la violence des situations infligées aux migrants.

Samuel (Denis Menochet) et Chehreh (Zar Amir Ebrahimi), deux parcours différents, un même objectif. | Ad Vitam
Samuel (Denis Menochet) et Chehreh (Zar Amir Ebrahimi), deux parcours différents, un même objectif. | Ad Vitam

Le thème des migrations contemporaines vers l'Europe de l'Ouest et des conditions dans lesquelles elles ont lieu est devenu un sujet récurrent de films, de fiction ou documentaires. Le réseau Traces en a établi une liste significative, quoiqu'incomplète, et récemment, Ailleurs partout, Tori et Lokita, Les Engagés, ont contribué à ce sujet, en attendant Le Chant des vivants qui sort le 18 janvier. Sujet ô combien légitime et nécessaire face à des situations déjà dramatiques, et dont tout indique qu'elles vont l'être encore plus.

On sait que l'importance d'un «sujet» ne suffit pas à faire un bon film, ni d'ailleurs à susciter les réactions escomptées des spectateurs. Certains des titres évoqués précédemment ont trouvé de belles réponses cinématographiques à ce défi, mais la question demeure de multiplier les tonalités, les angles d'approche, les ressources de mise en scène pour faire vivre cet enjeu au-delà des cercles les plus mobilisés.

C'est à l'évidence ce qu'entreprend le premier long-métrage de Guillaume Renusson. Comme son nom l'indique, il s'agit d'un survival, d'un film de survie, sous-genre du film d'aventure qui a toujours existé mais a connu récemment un essor conséquent en relation avec le succès de jeux télévisés, de jeux vidéo et de séries conçues sur le même motif.

Les deux personnages principaux du film sont en situation de survie, quoique pas du tout pour les mêmes raisons. Elle, jeune femme afghane ayant fuit l'oppression des talibans, tente de retrouver son mari qu'elle suppose en France, en franchissant en plein hiver des Alpes inhospitalières –a fortiori pour quelqu'un qui ne connaît pas les montagnes et n'est pas du tout équipé pour ce trajet.

Lui ne se remet pas de la mort de sa femme à bord de la voiture qu'il conduisait, ne sait plus parler à sa fille, et est monté s'isoler dans le chalet qui a été le havre du couple avant l'accident, sur le versant italien.

Brutalement traquée par la police, Chehreh s'introduit dans la maison où Samuel vient de s'installer, après avoir croisé en arrivant trois jeunes gens, deux Français et un Italien, appartenant aux «identitaires» qui traquent les migrants aux abords de la frontière.

Un triple avantage

Le film sera le long chemin de Chehreh et Samuel à travers les montagnes, les forêts, la neige, vers un hypothétique salut dans la vallée de l'autre côté. En inscrivant le récit dans les codes du survival, le film y trouve un triple avantage.

Le premier est évident, il permet de jouer des ressorts du suspense, et à l'occasion d'affrontements violents, pour accroître l'aspect spectaculaire du récit. Le réalisateur remplit à cet égard son contrat, signant ce qui est aussi un film d'action tendu et incarné.

La montagne, un peu plus qu'un décor, et pas seulement un obstacle. | Ad Vitam

Le deuxième, loin d'être toujours présent dans les survivals même s'ils en offrent l'occasion, est de donner une grande place à l'environnement dans lequel évoluent les personnages. Loin d'être uniquement un élément de dramatisation, les éléments naturels –pentes et cimes, neige et rocs, arbres et nuages– sont aussi regardés pour eux-mêmes, avec une attention sensible et ouverte.

Cette nature-là est dangereuse, elle peut être mortelle, elle peut aussi être un abri, ou un réconfort. Sa beauté mais aussi sa dureté n'ont rien d'humain, mais on perçoit bien que si Samuel décide d'aider Chehreh, c'est aussi comme amoureux de la montagne et des valeurs qu'il associe à celle-ci –dans la réalité, on sait combien de montagnards, tout comme d'ailleurs les marins, sont investis dans l'aide à ceux qui traversent au péril de leur vie.

Au cours de l'éprouvant voyage, chacun·e saura à un moment entraîner l'autre. | Ad Vitam

Enfin, et peut-être surtout, le genre permet d'appeler un chat un chat et ceux qui se dénomment les identitaires, des ordures fascistes. Ou plutôt non pas de le dire, mais de le montrer, sans circonvolutions inutiles. Les codes de la fiction permettent de présenter les ennemis qui traquent les fugitifs pour ce qu'ils sont, des salauds jouissant de la souffrance des plus démunis.

Face à eux, les deux personnages principaux bénéficient en revanche d'une présence nuancée, grâce à l'écriture du scénario mais aussi à l'interprétation très investie de Denis Ménochet, figure aussi présente que capable de variations impressionnantes dans le cinéma français actuel, comme de l'actrice iranienne Zar Amir Ebrahimi.

Très physique, leur contribution au film participe aussi de la justesse émotionnelle en contrepoint de l'enjeu politique et éthique qui porte Les Survivants.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le dimanche de 15h à 16h sur France Culture.

Les Survivants

de Guillaume Renusson

avec Denis Ménochet, Zar Amir Ebrahimi, Victoire Du Bois

Séances

Durée: 1h34

Sortie le 4 janvier 2023

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