Culture

Mani Kaul, quatre fois l'audace de la beauté

Temps de lecture : 6 min

Inédits en France, quatre films du cinéaste indien témoignent d'une œuvre splendide et variée, n'ayant cessé d'explorer les ressources du cinéma.

L'amoureuse intransigeante d'Un jour avant la saison des pluies,  Malika (Rekha Sabnis), est l'une des héroïnes incandescentes du cinéma de Mani Kaul. | E.D. Distribution
L'amoureuse intransigeante d'Un jour avant la saison des pluies,  Malika (Rekha Sabnis), est l'une des héroïnes incandescentes du cinéma de Mani Kaul. | E.D. Distribution

Chaque semaine, outre la déferlante de nouveaux titres, les salles de cinéma françaises accueillent un nombre significatif de films dits «du patrimoine», qui attirent d'ailleurs assez souvent un public conséquent. Contrairement à l'obsédante et injuste rengaine décliniste, ce phénomène participe de la vitalité du cinéma aujourd'hui, et le fera plus encore demain.

Mais s'il est presque impossible de rendre compte semaine après semaine de l'actualité des nouveautés, il l'est plus encore de celle des reprises et autres rétrospectives. C'est dans ce paysage foisonnant jusqu'à l'embouteillage qu'il importe d'autant plus d'accorder une attention particulière à quatre films qui arrivent sur les grands écrans ce mercredi 4 janvier.

S'ils ont été réalisés entre 1969 et 1990, ce sont pourtant bien des «nouveaux films», au sens où ils n'ont jamais été distribués en France. Pas plus qu'aucun autre de leur réalisateur, le cinéaste indien Mani Kaul.

L'essentiel ici n'est évidemment pas leur caractère inédit, mais le fait que chacun d'eux est splendide, et qu'ils sont à la fois très différents entre eux et autant de traductions d'une même ambition pour le cinéma. Quatre voies pour une même quête des puissances poétiques de l'image et du son, des formes et des rythmes, chacune tracée autour d'une inoubliable figure féminine.

Né en 1944 au Rajasthan, Mani Kaul fut l'élève d'un des plus grands artistes du cinéma bengali, Ritwik Ghatak, celui dont Satyajit Ray disait que «comme créateur d'images puissantes dans un style épique il était virtuellement sans égal dans le cinéma indien». Chef de file de ce qu'on a appelé dans les années 1970 le nouveau cinéma hindi, Kaul a réalisé douze longs métrages de fiction entre 1969 et 2005.

Il a aussi été une figure majeure de l'enseignement du cinéma en Inde, au Film and Television Institute of India à Pune, où il avait d'abord été étudiant, et où il a été le mentor de plusieurs générations de réalisateurs.

«Uski Roti»

Parfois appelé Notre pain quotidien, ce premier film de 1969 semble d'abord relever du cinéma réaliste dans le monde rural surtout illustré par les grands réalisateurs bengalis de la génération précédente. Deux sœurs dans une maison isolée en pleine campagne, le mari de l'une chauffeur de bus souvent absent non seulement pour son travail mais pour profiter des plaisirs de la ville, l'autre jeune femme en butte à la concupiscence d'un voisin, dessinent un motif reconnaissable.

Balo (Gamila), la jeune femme enfermée dans l'idée qu'elle se fait de son devoir/E.D. Distribution

Mais, outre la beauté du noir et blanc très contrasté et l'intensité des présences physiques, il émane de cette chronique une sorte de folie qui pousse à l'extrême les enjeux qu'il évoque.

Le comportement obsessionnel de l'épouse soumise apportant chaque soir à son époux insaisissable son «pain quotidien», la violence masculine, la misère matérielle, affective et culturelle d'un monde sous le signe d'injustices aussi brutales que semblant éternelles, transforment le film en une sorte d'incantation, à la fois terrible et magnifique.

Mani Kaul filme un visage de femme, un champ immense, un orage, un vieillard rencontré par hasard, avec une intensité qui parfois confine à la transe et qui fait de chaque plan un temps fort, dont l'assemblage s'éloignant peu à peu de la narration classique conquiert une puissance poétique impressionnante, aux longs échos bien après que se soit achevée la projection.

«Un jour avant la saison des pluies»

Adapté d'une pièce de théâtre, le deuxième film de Mani Kaul, réalisé en 1971, se passe presque entièrement dans la pauvre maison qu'habitent une jeune fille, Malika, et sa mère. La jeune fille résiste à la pression familiale et villageoise qui veut la marier selon les usages. Elle, elle aime absolument l'écrivain Kalidasa, d'abord rejeté par tous les autres parce que misérable, puis remarqué par le prince qui dès lors l'invite à la capitale avant de le nommer au loin, laissant Malika solitaire mais pas moins déterminée à rester fidèle à ses sentiments.

Le poète amoureux (Arun Kopkar) choisira une autre voie, loin de Malika. | E.D Distribution

De ce motif classique, le cinéaste fait une surprenante composition, mêlant les registres, accueillant truculence et méditation, brutalité des relations et changements de tons nuancés. L'utilisation des paroles, parfois dialogues prononcés par les personnages, parfois énoncés en voix off alors qu'on les voit à l'image la bouche fermée, parfois encore disjointes de la situation sur l'écran, déploie de singulières ressources, émouvantes ou délibérément dissonantes.

La pièce était un mélo, le film se révèle un songe sensoriel et déstabilisant, où l'art du cadre et le sens du montage, ainsi que la manière admirable de filmer les actrices en les magnifiant loin des dispositifs du star system, vibrent d'une colère à fleur de peau contre les injustices et ce qui enferme les hommes et plus encore les femmes.

«Duvidha» («Le Dilemme»)

En 1973, le troisième film de Mani Kaul n'est pas seulement sa première réalisation en couleur, mais l'occasion de chercher dans l'utilisation de ces couleurs des ressources expressives inédites. Il transpose un conte fantastique traditionnel où un jeune marchand, à peine marié, doit laisser son épouse pour s'occuper au loin des affaires familiales. Il est replacé auprès de la belle par un esprit qui a pris l'apparence du marié.

Qui dira ce qu'éprouve véritablement la jeune épouse délaissée par son mari mais qui a connu le bonheur avec l'être qui s'y est substitué? | E.D. Distribution

Le récit, aux péripéties imprévisibles, se fait ode sensuelle et mystérieuse grâce à l'usage des gros plans et d'images fixes, à la manière de filmer les visages, les matières, la texture des murs ou d'un feuillage, grâce aux vibrations des assemblages de couleurs et aux harmoniques d'une véritable musique des images, en dialogue avec celle de la bande-son. Mani Kaul fut, aussi, un grand connaisseur des musiques de son pays, auxquelles il a consacré plusieurs documentaires.

À nouveau, mais en suivant des chemins différents de celui d'Un jour avant la saison des pluies, la séparation des voix d'avec celles et ceux qui parlent ouvre des espaces d'étrangeté, parfois d'humour et parfois de frayeur.

Avec une inventivité visuelle qu'on ne peut guère comparer qu'à celle du génie de Sergei Paradjanov, ou à une veine particulière du cinéma de Manoel de Oliveira, Mani Kaul ne cesse d'entrebâiller des portes vers des potentialités du langage cinématographique encore inexplorées.

Elles font résonner le mystère des émotions et des désirs éprouvés par une femme qui conquiert, dans la manière dont le film est tourné, une présence et un mystère intenses.

«Nazar» («Le Regard»)

Sixième long métrage de fiction tourné nettement plus tard que les trois précédents, en 1990, Nazar est le seul des quatre titres situés dans la ville contemporaine. Il adapte une nouvelle de Dostoievski, La Douce, ayant plusieurs fois inspiré des cinéastes, dont Robert Bresson avec Une femme douce vingt ans plus tôt.

La femme du prêteur sur gage (Raisa Padamsee), incomprise mais invaincue jusque dans la mort. | E.D. Distribution

Le cinéaste indien salue l'œuvre de son prédécesseur de quelques signes admiratifs, mais propose une autre approche de cette œuvre funèbre et troublante, où un homme évoque sa vie avec sa jeune épouse, qui vient de se suicider à cause de lui.

La beauté très singulière, comme habitée d'un feu intérieur, de la jeune femme, les dissonances de la musique, le montage à bords coupants font de cette chronique d'un mariage banalement sinistre un hymne de combat en même temps qu'une déploration.

Le caractère mouvant du récit dû à l'incertitude, voire à la mauvaise foi du mari narrateur –«peut-être cela ne s'est pas passé ainsi...»– renforce le tremblé des relations dans cet appartement d'une blancheur abstraite, qui radicalise chaque geste, fait d'un revolver un fétiche, d'un tissu au vent un signe du destin.

L'irruption d'une chanson folk-rock du groupe The Band, signe du désir de liberté de la jeune femme, est l'une des embardées les plus singulières de ce film tendu entre révolte contre les formes d'enfermement intime et le constat d'incompréhension fatale entre les êtres.

Il n'est pas nécessaire de découvrir les films de Mani Kaul dans l'ordre chronologique; Duvidha offre sans doute l'accès le plus aisé. Qui viendra à sa rencontre aura toute chance de vouloir poursuivre plus avant dans cette galaxie de propositions aux beautés inédites. Et il ou elle aura bien raison.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le dimanche de 15h à 16h sur France Culture.

Rétrospective «Mani Kaul, le secret bien gardé du cinéma indien»

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