Santé / Monde

En Chine, la sortie du zéro Covid fait craindre une hécatombe

Temps de lecture : 11 min

Alors que la grande majorité des pays qui misaient sur cette stratégie ont réussi leur transition, la Chine inquiète tant à cause du nombre des personnes nouvellement contaminées que concernant la suite possible des événements.

Des personnes font la queue pour acheter des kits permettant de réaliser des tests antigéniques dans une pharmacie de Nankin (province du Jiangsu), en Chine, le 15 décembre 2022. | AFP
Des personnes font la queue pour acheter des kits permettant de réaliser des tests antigéniques dans une pharmacie de Nankin (province du Jiangsu), en Chine, le 15 décembre 2022. | AFP

Début 2020, face à l'émergence du SARS-CoV-2 et en l'absence de vaccins et d'antiviraux, les pays touchés par le virus avaient trois options pour riposter. Certains, surtout les occidentaux, ont adopté pour une politique de «mitigation» qui consistait globalement à réagir comme si c'était une pandémie de grippe, c'est-à-dire à ne prendre des mesures fortes qu'en dernier recours, pour protéger leur système de santé s'il risquait la saturation, et, sinon, de «vivre avec le virus» tant que sa circulation n'entraînait pas l'implosion des hôpitaux.

D'autres, comme le Japon ou la Corée du Sud, ont misé sur une stratégie dite de «suppression», visant une circulation très faible du SARS-CoV-2, en déployant des mesures audacieuses pour des pays démocratiques et fortement interconnectés, comme la fermeture prolongée de leurs frontières. La Norvège, la Finlande et le Danemark ont été plus proches de cette tactique que du «vivre avec sauf en cas d'absolue nécessité» des Britanniques, Espagnols ou Italiens; Allemands, Suisses et Français ont quant à eux opté pour une alternative, entre «mitigation» et «suppression».

Et puis, certains pays ou territoires, comme la Nouvelle-Zélande, l'Australie, Taïwan, Hong Kong, Singapour ou la Chine continentale ont fait le choix du zéro Covid, également appelé stratégie «d'élimination». En France, rappelons que la Nouvelle-Calédonie l'a aussi adoptée, tout comme l'Islande en Europe ou les provinces maritimes canadiennes (Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse et Île-du-Prince-Édouard).

Un contrat passé avec la population

Cette stratégie d'élimination reprend les grands principes de celle de suppression, mais instaure, en plus, des confinements locaux au moindre cas, puis des tests exhaustifs et le traçage de tous les contacts ainsi que leur placement en quarantaine stricte, en plus de l'isolement des personnes contaminées dans des lieux séparés.

Il va sans dire que le port du masque et les gestes barrières y sont déployés dès que la situation sanitaire l'exige. Très rigoureuse et difficilement soutenable économiquement, humainement et socialement dans la durée, cette stratégie s'est toutefois avérée la plus efficace des trois sur le plan sanitaire, avec des hôpitaux finalement très peu encombrés, de très rares cas identifiés et une très faible mortalité au total.

Tous les pays que nous avons cités, souvent démocratiques, ont gardé une mémoire beaucoup plus vive qu'en Occident de l'épisode traumatique du SRAS et redoutaient l'émergence d'une pandémie à coronavirus venant de Chine continentale. La Chine elle-même avait connu Wuhan dans les premiers mois de la pandémie et ne voulait à aucun prix une propagation de la maladie dans le pays de plus de 1,4 milliard d'habitants.

Les recettes appliquées dans la capitale de la province du Hubei ayant fonctionné, elles ont été appliquées d'une main de fer sur tout le territoire. Seulement voilà, la stratégie zéro Covid a été comprise par les pays démocratiques dans le cadre d'un contrat social passé avec leur population. Elle n'a été maintenue que parce que l'on pouvait justifier auprès des habitants qu'il s'agissait d'une stricte nécessité.

Les gouvernements se sont alors engagés à l'abandonner dès que les vaccins arriveraient sur le marché et en fonction de l'expérience des pays voisins, qu'il s'agisse des «mitigateurs» occidentaux ou de ceux ayant opté pour une stratégie intermédiaire, dite de «suppression».

La vaccination, gage de succès de la sortie du zéro Covid

C'est ainsi que les politiques se sont assouplies un peu partout dans le monde démocratique, dès lors que la couverture vaccinale a été jugée suffisante, prémunissant une large part de la population contre les formes graves de l'infection. Les remontées optimistes de l'expérience du variant Omicron fin 2021, qui s'est imposé en Europe et aux États-Unis mais ne semblait pas aussi dévastateur que les précédents, ont aussi joué.

Les pays démocratiques ont renoncé au zéro Covid début 2022. Nous étions inquiets, souvenez-vous, car contrairement aux Européens et Américains, ils n'avaient pas été exposés à des vagues successives de Covid venant renforcer leur immunité. Mais nous bénéficions aujourd'hui d'un an de recul et pouvons dire que la sortie du zéro Covid s'est déroulée sans encombres, et notamment sans afflux massif de patients positifs au SARS-CoV-2 dans les hôpitaux.

Les pays ayant renoncé au zéro Covid améliorent leur ventilation des espaces clos, continuent à imposer le port
du masque et enregistrent une excellente couverture vaccinale.

Ces régions continuent d'ailleurs à afficher, concernant la mortalité, des indicateurs sanitaires –par Covid ou par excès de mortalité– bien meilleurs que ceux des États-Unis ou de l'Europe. Il faut dire qu'elles continuent à ne faire preuve d'aucune complaisance vis-à-vis de la circulation du virus. Ces pays améliorent leur ventilation des espaces clos, continuent à imposer le port du masque et enregistrent une excellente couverture vaccinale de leur population.

À titre d'exemple, en Nouvelle-Zélande, 90% des plus de 12 ans sont vaccinés (deux doses), et presque 100% des personnes de plus de 75 ans ainsi que 62,8% des plus de 65 ans ont reçu une deuxième dose de rappel. En Australie, c'est 95,6% des plus de 16 ans qui ont reçu deux doses –là aussi, les pourcentages avoisinent les 100% chez les personnes âgées–, et 72,4% trois doses.

Parmi les pays ayant pratiqué la politique du zéro Covid avant de l'abandonner début 2022, Hong Kong fait figure d'exception. En effet, comme tous les autres pays dans la même situation, la région administrative chinoise s'est pris de plein fouet la vague Omicron en mars 2022. Sauf qu'elle a connu un important engorgement de ses services hospitaliers, suivi d'une véritable hécatombe meurtrière.

Dès ce moment, les digues du zéro Covid ont cédé face à un variant très contagieux et à une couverture vaccinale en demi-teinte, notablement insuffisante chez les personnes vulnérables. En effet, si la population hongkongaise était globalement bien vaccinée (environ 80% des personnes éligibles), ce sont les actifs qui se sont montrés particulièrement favorables au vaccin, tandis que les personnes âgées se sont assez peu mobilisées, notamment au tout début des campagnes.

Ainsi, en février 2022, on estimait que seulement 40% des plus de 80 ans avaient reçu au moins une dose. Or, avec le vaccin de fabrication chinoise, seul un schéma vaccinal complet, c'est-à-dire constitué de trois doses, s'avère efficace contre les formes graves.

Le désastre annoncé

Spectateur du désastre hongkongais, le pouvoir central de Pékin, qui avait désapprouvé –mais laissé faire– la politique du trublion territoire, a vu dans les déboires de cette petite Chine une justification du maintien strict de sa politique zéro Covid, alors présentée au monde comme le modèle le plus efficace.

Pendant de nombreux mois, la stratégie a bien fonctionné, au prix de restrictions sanitaires de plus en plus fréquentes et de plus en plus douloureuses pour la population. En Occident, nous étions quelques-uns à parler de véritable maltraitance du peuple chinois par son gouvernement, dans la mesure où l'époque moderne, faite de vaccins et de traitements, nous autorisait désormais à sortir de l'ère moyenâgeuse que nous avions eue à endurer au début de la pandémie, mais qui n'était désormais plus justifiable.

Le coût de l'entêtement
du gouvernement chinois n'a pas encore été totalement chiffré, mais
il devrait s'avérer colossal.

La Chine semblait sourde à ces incantations et Xi Jinping réaffirmait régulièrement son attachement à une stratégie qui sauvait des vies. Le coût de l'entêtement du gouvernement chinois n'a pas encore été totalement chiffré, mais il devrait s'avérer colossal. On parle déjà de 2% du PIB chinois juste pour le déploiement des tests PCR, soit l'équivalent du budget de la Défense de la deuxième puissance économique mondiale.

Avec la fuite des cerveaux, des compétences et des entreprises –Apple annonçant aller assembler ses iPhones en Inde– il y a fort à penser que des dents ont dû grincer dans les mâchoires des hautes sphères du Parti communiste chinois. De là à dire qu'une certaine rébellion de la population n'était pas pour totalement déplaire à certains, il n'y a qu'un pas qu'on ne saura franchir, faute d'informations détaillées à ce sujet. Mais reconnaissons que les manifestations de ces dernières semaines sont un mode d'expression fort inhabituel dans ce régime autoritaire.

Un pouvoir perdu qui raconte
de belles histoires

La thèse que nous défendons ici, étayée par les propos du docteur Mike Ryan de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) à Genève le 14 décembre, c'est que l'augmentation massive des cas en Chine ne daterait pas du 7 décembre 2022. Nous pensons en effet que les digues du zéro Covid ont totalement lâché dans le pays depuis plusieurs semaines.

La pression des sous-variants d'Omicron qui circulent actuellement est tellement puissante qu'aucune stratégie n'est en mesure de l'arrêter, et l'épuisement pandémique –on parle seulement de «fatigue» en Occident, mais en Chine c'est plutôt «d'épuisement» dont il s'agit– ne permettent plus de rapiécer les filets qui laissent circuler de plus en plus de personnes contagieuses à travers leurs mailles.

La vérité semble être que Pékin
est débordé et ne sait plus du tout
où donner de la tête.

Face à une telle situation, le pouvoir de Pékin est toujours très fort pour nous raconter de belles histoires. Il y a celle, déjà, qu'il nous laisse nous raconter à nous-mêmes, selon laquelle les autorités seraient devenues soucieuses du mécontentement de la population, alors que rien n'est moins sûr. Il y a aussi celle de ces nouveaux variants qui ne se montreraient pas si dangereux pour la population, une pirouette à 180 degrés du discours officiel précédent.

Et puis, il y a cette volonté désormais affichée d'enfin vacciner la population âgée. Il en aura fallu du temps pour y penser, non? La vérité semble être que Pékin est débordé, ne sait plus du tout où donner de la tête, et que la situation peut être très inquiétante. Des chercheurs convergent pour estimer que si l'on appliquait à la Chine continentale ce qu'il s'est passé en miniature à Hong Kong en mars 2022, entre 1,5 et 2 millions de morts seraient à déplorer. Ces projections indiquent cependant que la situation sanitaire, rapportée à la taille de la population, serait toujours bien meilleure qu'aux États-Unis, par exemple.

Des seniors moins vaccinés

Le nombre de lits de réanimation par habitant est par ailleurs dix fois moindre en Chine qu'en Allemagne. Et monsieur le président, vous construirez peut-être des lits de soins intensifs en quelques jours, mais il n'y aura certainement pas assez de réanimateurs ni d'infirmières de réanimation. Il va falloir gérer, ou pas, la crise qui s'annonce.

Aujourd'hui, il est déjà devenu impossible pour Pékin de dénombrer les tests positifs. Le nombre de cas explose, les pharmacies sont prises d'assaut pour effectuer et acheter tests et médicaments, la population est inquiète, le marché noir du Paxlovid, la pilule antivirale de Pfizer, fleurit. Mais le plus inacceptable dans tout cela, à nos yeux d'Occidentaux, est sans doute cette faible couverture vaccinale des personnes âgées, évidemment parmi les plus à risque d'hospitalisation en cas d'infection.

En mai 2022, à Shanghai, probablement la ville la plus vaccinée de Chine, seuls 38% des adultes âgés de 60 ans ou plus avaient reçu leurs trois doses, et les taux sont encore plus faibles chez les personnes âgées de 80 ans ou plus. Fin novembre, les autorités chinoises rapportaient que plus de 30% des plus de 60 ans n'avaient toujours pas reçu les trois injections nécessaires pour compléter le schéma vaccinal. Tout comme à Hong Hong, c'est la population jeune et active qui a été massivement vaccinée –ce qui est très souvent devenu obligatoire pour travailler ou avoir une vie sociale.

Scandales et prudence
des médecins

Pour expliquer le fait que les seniors chinois soient si faiblement vaccinés, un certain nombre d'éléments sont avancés, et ces derniers vont contre l'idée reçue d'une simple négligence à l'égard des personnes âgées, même s'il est totalement incompréhensible qu'une vraie politique d'aller-vers n'ait pas été mise en œuvre depuis un an.

Tout d'abord, l'attachement des personnes âgées aux médecines traditionnelles peut en partie expliquer de cette hésitation vaccinale, tout comme une défiance envers le pouvoir en place et, de fait, envers les vaccins d'État –c'est aussi le cas en Russie.

Cette défiance a aussi pu être renforcée par de récents scandales vaccinaux. En juillet 2018, il a ainsi été découvert que la société chinoise Changsheng Bio-Technology avait falsifié les données d'inspection d'un vaccin antirabique et fabriqué des vaccins inefficaces contre la diphtérie, la coqueluche et le tétanos pour les enfants et les nourrissons. Nous vilipendons souvent nos Big Pharma en Occident, mais on peut reconnaître que l'on a plutôt confiance en leur savoir-faire et en leur industrie sur le plan de la qualité des produits qu'ils nous vendent (trop cher).

Beaucoup de personnes âgées vivent seules dans les campagnes, et les citadins rechignent à se rendre dans les hôpitaux, seuls centres de vaccination, de peur d'y contracter le Covid.

Ensuite, il apparaît que les médecins chinois eux-mêmes se montrent assez frileux à administrer leurs vaccins contre le Covid aux personnes âgées et/ou atteintes de comorbidités. En Chine, les recommandations concernant la vaccination de ces populations vulnérables sont en effet assez vagues et incitent à une certaine prudence, ce qui conduit les soignants à retarder sinon à mettre de côté la vaccination des personnes âgées atteintes de maladies chroniques stables.

Enfin, le problème est structurel. Peu de seniors sont en maison de retraite, ce qui faciliterait le déploiement rapide de la vaccination. Beaucoup vivent seuls dans les campagnes, et souvent les citadins rechignent à se rendre dans les hôpitaux, seuls centres de vaccination, de peur d'y contracter le Covid.

La crainte d'une hécatombe

Force est de reconnaître que l'on craint aujourd'hui en Chine une hécatombe comparable, voire supérieure, à celle connue par Hong Kong en mars –ce qui, rapporté à la population du pays, pourrait être une véritable tragédie et ce, sans même parler des conséquences que pourrait avoir le Covid long sur les jeunes.

Honk Kong est certes une Chine miniature, mais elle jouit de la plus haute espérance de vie au monde, d'une infrastructure sanitaire qui n'a rien à envier aux pays les plus développés de la planète, d'un niveau de vie des plus élevés. Tel n'est pas le cas de tous les Chinois, loin de là. Or, les déterminants sociaux ont joué un très grand rôle dans cette pandémie, et nous pouvons donc redoubler d'inquiétude pour la Chine en cette fin 2022.

On sait aussi que cette circulation massive du virus va engendrer, ou plutôt engendre déjà, des mutations dont on ne sait pas exactement vers quelle virulence ni vers quelle contagiosité elles pourraient le mener. La Chine ne communiquant qu'épisodiquement ses données de séquençage, la situation s'annonce bien confuse. De fait, avec les fêtes du nouvel An chinois fin janvier, le brassage des populations va s'intensifier de manière non contrôlée, avec potentiellement l'arrivée de ces variants sur des territoires plus ou moins voisins.

S'il n'est plus, nulle part, question de fermer à nouveau les frontières, la soupe Omicron pourrait bien voir ses ingrédients complétés prochainement et gagnerait beaucoup à être mieux détectée au retour des voyageurs de Chine ces prochaines semaines. Par exemple, la mise en place d'un test PCR salivaire avec un séquençage systématique si positif ne serait pas très coûteuse et pourrait rapporter gros à la veille sanitaire.

Il est difficile aujourd'hui de prédire comment la situation va évoluer en Chine ni quelles seront les répercutions au niveau local et mondial. Mais il nous semble délicat de nous montrer totalement confiants et rassurants.

Newsletters

Morsure de chauve-souris, fuite de laboratoire... Ce qu'on sait aujourd'hui de l'origine du Covid-19

Morsure de chauve-souris, fuite de laboratoire... Ce qu'on sait aujourd'hui de l'origine du Covid-19

Loin d'être un domaine réservé aux conspirationnistes, la recherche des origines de la pandémie met en lumière des failles dans notre système sanitaire.

Il faut cesser de parler de «pervers narcissique» à tort et à travers

Il faut cesser de parler de «pervers narcissique» à tort et à travers

Sur TikTok, nombre d'experts autoproclamés dressent le portrait-robot de la personne atteinte de TPN. Mais la réalité est un peu plus complexe que cela.

Le port du casque n'est pas l'alpha et l'oméga de la sécurité à vélo

Le port du casque n'est pas l'alpha et l'oméga de la sécurité à vélo

Aujourd'hui, pour se sentir (un peu) en sécurité, les cyclistes ne peuvent faire qu'une chose: essayer de protéger leur crâne des impacts, et croiser les doigts.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio