Égalités / Société

La difficulté de quitter un conjoint violent à la campagne, «où tout le monde se connaît»

Temps de lecture : 6 min

Manque de moyens, mal informées, souvent confrontées à l'isolement: les femmes ayant subi des violences intrafamiliales dans de petites communes racontent les obstacles rencontrés.

«Certaines femmes ne sont pas véhiculées et sont donc dans l'impossibilité de se déplacer seules. Une femme qui a dû quitter son domicile à pied», raconte Noémie Charpy, juriste. | Dziana Hasanbekava via Pexels
«Certaines femmes ne sont pas véhiculées et sont donc dans l'impossibilité de se déplacer seules. Une femme qui a dû quitter son domicile à pied», raconte Noémie Charpy, juriste. | Dziana Hasanbekava via Pexels

«J'ai mis des semaines à raconter ce qu'il s'était passé autour de moi. Porter plainte en milieu rural, cela peut être plus compliqué. Une de mes anciennes patronnes a dit à des gens que je fabulais.» Nolwenn*, 32 ans, habite dans un village de la Drôme. Il y a neuf mois, elle s'est fait rouler sur le pied par son conjoint après une dispute, alors qu'ils étaient en instance de séparation. Elle sera restée avec lui durant environ dix mois, et en a passés près de cinq à l'hôpital.

Alors, est-il plus difficile pour les femmes de témoigner de violences conjugales en milieu rural? Selon les chiffres du service statistique ministériel de la sécurité intérieure publiés le 15 décembre 2022, dans les communes rurales (de moins de 2.000 habitants), les violences domestiques recensées représentaient un taux de 2,1 pour 1.000 habitants en 2021 (5,8 pour 1.000 habitantes entre 15 et 64 ans). Un chiffre qui reste cependant assez faible en comparaison des différentes unités urbaines: plus de 3,6 victimes pour 1.000 habitants dans les unités urbaines de plus de 50.000 âmes, 2,6 pour les plus petites d'entre elles.

On note toutefois une exception: si l'on se base sur les données communiqués en 2018, l'Yonne est le département le plus touché par les violences intrafamiliales faites aux femmes en France rapportées à la population féminine (59 pour 10.000 habitantes), dans une collectivité où la zone gendarmerie couvre 98% du territoire.

Sans argent ni véhicule,
le cul-de-sac

L'une des principales causes reste l'isolement des victimes. «En milieu rural, les gens peuvent être éloignés les uns des autres, relate Martine Berlanas, intervenante sociale au sein de la gendarmerie de l'Yonne sur l'ensemble du département. Parfois, on demande des renseignements aux élus locaux sur une situation, mais même eux ne connaissent pas la famille concernée.» Pour répondre à cela, des «personnes relais» sont notamment formées pour repérer et prévenir des violences conjugales dans les plus petites communes dans le secteur d'action de l'association Paroles de femmes, basée dans le Tarn.

La dépendance financière et matérielle peut également peser. «Il peut y avoir une imbrication vie personnelle-vie professionnelle, par exemple quand elles vivent à la ferme, analyse Céline Roucolle, de Paroles de femmes. Les conjointes sont parfois sans ressources, pas toujours déclarées, alors qu'elles travaillent complètement. Les stéréotypes de genre sont également plus présents à la campagne qu'en ville.»

«Certaines femmes ne sont pas véhiculées et sont donc dans l'impossibilité de se déplacer seules, complète Noémie Charpy, juriste au sein du Centre d'information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF) de l'Yonne. Je pense par exemple à une femme qui a dû quitter son domicile à pied. Une voiture l'a finalement croisée et transportée.»

«Le téléphone grave danger
ne me localisait parfois pas»

Autre souci auquel sont confrontées les femmes victimes de violences: le réseau téléphonique qui peut être, par endroits, inexistant. «Là où j'habite, le téléphone grave danger [un dispositif de protection pour les personnes menacées par leur ancien conjoint ou compagnon, ndlr] ne me localisait parfois pas. On est en permanence sur le qui-vive», indique ainsi Marie*.

Cette habitante du nord de l'Yonne est séparée depuis sept ans de son ex-compagnon, condamné pour violences conjugales. «Dans le milieu rural, on est d'autant plus isolées. C'est difficile de parler de ce que l'on a vécu et peu de monde nous aide. On n'a pas forcément envie de croiser des personnes que l'on a connues à cette période-là . Avant ce qui m'est arrivé, je ne connaissais pas non plus les démarches qui auraient pu m'aider, comme le 3919

«Il gagne bien mieux sa vie que moi,
et je pense que, là où j'habitais, il n'y aurait pas eu beaucoup de réactions.»
Hélèna, victime de violences conjugales

«Dans ces territoires, il y a moins d'appels, moins de dépôts de plainte et plus de difficulté à accéder à l'information, confirme Annick Billon, sénatrice de la Vendée et présidente de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes. Il y avait des mesures prévues en direction de la ruralité, mais rien sur les violences conjugales. Nous avons donc voulu travailler sur le sujet.» Un rapport a été présenté en octobre 2021.

Un chiffre ressort de ces travaux: 47% des féminicides ont lieu en milieu rural, alors que seulement un tiers de la population française y vit selon les données de l'Insee. «Souvent, les femmes concernées n'ont pas connaissance des ressources à leur disposition, comme le 3919», reconnaît Françoise Mar, de l'association Les chouettes, basée dans la Drôme. «Dans les outre-mer, il y a aussi souvent des faits très violents, et plus de difficultés pour reloger les victimes», complète Annick Billon.

Plus d'hébergements d'urgence

Dans ces lieux «où tout le monde se connaît», la crainte de la réaction de proches, des voisins ou de connaissances dissuade parfois aussi la victime de parler. «Je n'aurais pas pu être aidée de la même manière dans le village où j'habitais», estime par exemple Hélèna*, aujourd'hui retraitée. Cette autre habitante d'un village de l'Yonne est partie depuis le mois d'avril de son domicile conjugal. Elle résidait dans la petite commune natale de son mari, qu'elle a quitté grâce à des proches et à l'aide d'associations dédiées.

«Il y avait surtout du rabaissement et la perte progressive de ma confiance en moi. Il était très boudeur, il pouvait cesser de me parler pendant longtemps. Il ne supportait pas, par exemple, que j'aie un compte en banque à mon nom», détaille-t-elle. Les derniers temps, avant de partir, elle s'enfermait dans une pièce de sa maison.

Si elle considère être une personne consciente des problématiques liées aux violences conjugales, elle dit avoir mis du temps à parler. «Il gagne bien mieux sa vie que moi et je pense que, là où j'habitais, il n'y aurait pas eu beaucoup de réactions.» Elle souhaiterait donc aujourd'hui qu'il y ait davantage «d'hébergements d'urgence, sans condition de ressource» en milieu rural.

«Chez moi, il n'y a pas
de psychiatre à proximité»

Dans la Drôme, malgré les difficultés, Nolwenn* raconte quant à elle avoir eu droit à un élan «de totale gentillesse». «J'ai pu raconter ce qu'il s'était passé aux élus locaux, qui ont été à l'écoute. Certains travaillaient par ailleurs avec mon ex-conjoint.» D'anciennes compagnes de l'intéressé ont également témoigné des violences qu'elles avaient vécues.

Pour autant, la jeune femme envisage à terme de changer de vie. «Il passe encore devant chez moi pour aller en ville. Et quand il y a un événement, je suis obligée de vérifier qu'il n'y est pas avant de m'y rendre.» Elle estime par ailleurs que son parcours, judiciaire comme médical, n'a pas été simplifié dans son bassin de vie: «Chez moi, il n'y a pas de psychiatre à proximité.»

En milieu rural, le manque de services publics, mais aussi de moyens médicaux et judiciaires, peut par ailleurs aussi ralentir la sortie des violences. «Je pense notamment à une victime qui, après une nuit de violence, a dû se rendre jusqu'à Fontainebleau [à une centaine de kilomètres d'Auxerre, ndlr], parce qu'il n'y avait pas de médecin légiste dans l'Yonne», indique Noémie Charpy, juriste au sein du CIDFF de l'Yonne.

Les acteurs de terrain notent cependant des évolutions dans la prise en charge de ce phénomène, cinq ans après le début du mouvement #MeToo. «Il y a de plus en plus de témoignages. Mais, pour nous, cela correspond également à une libération de la parole», affirme le colonel Christophe Plourin, à la tête du groupement de gendarmerie de l'Yonne.

Des milieux amplificateurs d'inégalités

À Migennes, dans le département, une salle d'audition des mineurs a été inaugurée le 25 novembre dernier, à l'occasion de la journée internationale de l'élimination de la violence à l'égard des femmes. Au sein de la brigade de la ville, on veut montrer que le sujet concerne.

«Ici, il y a l'accueil, présente Linda Rouleau, adjudante et référente pour les violences intrafamiliales, devant un comptoir ouvert sur l'ensemble du lieu. Mais si l'on sent que la personne a besoin d'être isolée, il y a une pièce juste à côté.» «Pour nous, la priorité, c'est la discrétion, ajoute le commandant de brigade Bertrand Soutoul. Parfois, les femmes craignent de venir témoigner et sont rassurées de voir que cela ne s'est pas répandu autour d'elles.»

Dans la Drôme, le 26 novembre dernier, des élus locaux ont quant à eux défilé dans la commune de Sahune (environ 300 habitants), dans le cadre de la lutte contre les violences faites aux femmes. Un rendez-vous initié il y a plusieurs années par la sénatrice de la Drôme, Marie-Pierre Monier. «Les milieux ruraux sont des amplificateurs d'inégalités. On a voulu qu'il y ait une prise de conscience de la part des élus. Certains ont été formés par les associations locales, pour pouvoir accompagner dans ce type de violence», précise-t-elle.

*Les prénoms ont été changés

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