Santé

Dans quels cas faut-il s'inquiéter d'avoir les doigts froids et insensibles cet hiver?

Temps de lecture : 4 min

Ce trouble de la circulation sanguine porte un nom: le phénomène de Raynaud. Mais le fait que les mains puissent changer d'aspect pendant la saison froide n'est que rarement le symptôme d'une autre maladie.

Avoir les doigts rendus insensibles par le froid n'est le signe d'un problème de santé ennuyeux que dans 10% des cas. | Marina Leonova via Pexels
Avoir les doigts rendus insensibles par le froid n'est le signe d'un problème de santé ennuyeux que dans 10% des cas. | Marina Leonova via Pexels

Pour 8% à 10% de la population, la saison froide est synonyme de crises durant lesquelles un ou des doigts de la main deviennent blancs, froids et insensibles, avant de reprendre leur apparence et leur sensibilité normales. En cause: le phénomène de Raynaud, un trouble réversible de la circulation sanguine absolument bénin dans la grande majorité des cas.

Mais ce phénomène peut parfois être le signe de pathologies sous-jacentes. Alors, quand convient-il de consulter (ou de reconsulter)? Nous avons posé la question au professeur Marc-Antoine Pistorius, responsable de l'unité de médecine vasculaire du CHU de Nantes et président de la Société française de microcirculation de nous éclairer.

Des doigts comme anesthésiés

Commençons par les bases. «C'est l'expression “phénomène de Raynaud” qui est désormais privilégiée dès lors que l'on ne préjuge pas de la cause. On parle de “phénomène de Raynaud primitif” ou “primaire” lorsqu'aucune cause précise n'est trouvée et de “phénomène de Raynaud secondaire” lorsqu'une cause vient l'expliquer», détaille le spécialiste avant d'en venir aux symptômes spécifiques: «Concrètement le phénomène de Raynaud, qui est à différencier par exemple du simple fait d'avoir les mains froides, consiste, sur le plan mécanique, en une contraction des vaisseaux extrêmes au niveau des doigts. Il se manifeste lors de crises déclenchées par le froid par des doigts blancs, cadavériques, et comme morts, anesthésiés.»

Face à de tels signes, Marc-Antoine Pistorius invite à consulter pour réaliser un bilan approprié. Il recommande également de prendre des photos de ses doigts pendant les crises afin de pouvoir montrer des clichés au médecin –il est en effet rare que les températures soient suffisamment basses dans son cabinet pour provoquer une crise.

Que les plus anxieux se rassurent: dans la plupart des cas, et même si les symptômes typiques peuvent sembler spectaculaires, il n'y a rien de grave. «Le phénomène de Raynaud primitif est relativement fréquent, puisqu'il touche entre 8% et 10% de la population française, le plus souvent des femmes jeunes. Il se manifeste lors de crises plus ou moins fréquentes qui surviennent lorsqu'il fait froid, et reste stable dans le temps. En soi, il n'est pas inquiétant», souligne le médecin.

Parfois, il peut être causé par des médicaments comme les produits vasoconstricteurs (bêtabloquants, dérivés de l'ergot de seigle), les interférons ou la ciclosporine, ou par des substances comme les amphétamines, l'arsenic ou la cocaïne et le cannabis. Les symptômes régressent alors spontanément à l'arrêt du traitement ou de la consommation.

«Maladie des vibrations»
et des fumeurs

Mais il est des cas plus rares (environ 10%) où les doigts blancs et insensibles peuvent suggérer la présence d'une pathologie plus ennuyeuse. «On s'arrêtera davantage sur les cas plus atypiques, notamment lorsque les symptômes surviennent tardivement (après 40 ans), chez un homme, ou lorsqu'ils ne touchent qu'une seule main. En outre, une aggravation inexpliquée par la prise d'un médicament ou par une perte de poids d'un phénomène de Raynaud demande de refaire le bilan», signale le spécialiste.

Dans ce cas, il peut s'agir de plusieurs choses. D'abord d'une maladie professionnelle, surtout si les symptômes ne sont présents que d'un seul côté. On parle alors de «maladie du marteau et des vibrations». Comme l'explique le site ameli.fr, «les personnes utilisant la paume de leur main comme outil de travail ou de loisir (ouvriers métallurgistes, maçons, carreleurs, couvreurs, menuisiers; joueurs de base-ball, volley-ball, karaté ou pelote basque) peuvent présenter un phénomène de Raynaud. En effet, à terme, ces activités peuvent entraîner la formation d'un cubital (déformation de la paroi d'une artère au coude), avec un risque d'embolie (obstruction par un caillot sanguin) dans les artères des doigts.»

En outre, l'utilisation d'outils vibrants comme la tronçonneuse, le marteau-piqueur ou la perforatrice pneumatique peuvent causer des microtraumatismes des artères des mains, également responsables d'un phénomène de Raynault. «La solution est alors de soustraire la personne à l'environnement professionnel délétère», tranche Marc-Antoine Pistorius.

Ensuite, chez les gros et jeunes fumeurs (de tabac mais aussi de cannabis), le phénomène de Raynaud, lorsqu'il s'accompagne de lésions trophiques et d'ulcères au niveau des doigts, peut être dû à la maladie de Buerger qui affecte les artères de petit et moyen calibre, ainsi que les veines des extrémités inférieures et supérieures. Elle cause une artérite au niveau des doigts qui pourra éventuellement conduire à une amputation. Il s'agira alors d'arrêter absolument de fumer.

Prudence en cas d'aggravation inexpliquée

Enfin, notamment chez les femmes jeunes, un phénomène de Raynaud secondaire peut s'expliquer par une sclérodermie, «une maladie auto-immune multiviscérale qui provoque un épaississement de la peau. Elle commence souvent par les doigts. Le phénomène de Raynaud peut l'annoncer des mois sinon des années auparavant. Il en existe différentes formes, dont la plupart sont limitées et peu évolutives –contrairement à ce que des recherches sur internet pourraient laisser penser.»

Dès lors que le médecin suspecte une sclérodermie, il ajoute à l'examen clinique un bilan biologique pour détecter l'éventuelle présence d'anticorps spécifiques, ainsi qu'un examen appelé «capillaroscopie», qui consiste à observer les anses capillaires (petits vaisseaux sanguins en forme d'arc) du repli de peau recouvrant la base des ongles des mains.

Lorsque les résultats sont normaux, cela signifie que le patients souffre d'un phénomène de Raynaud primitif et qu'il n'y a donc pas lieu de mettre en place un suivi. Mais s'ils sont anormaux, c'est le signe d'une maladie inflammatoire auto-immune pour laquelle une prise en charge est requise et un traitement symptomatique, et parfois curatif, doit être initié.

D'autres pathologies peuvent aussi être responsables d'un phénomène de Raynaud –surtout s'il s'accompagne de petites lésions de la peau des extrémités des doigts et s'associe à d'autres symptômes dans l'organisme. C'est notamment le cas du lupus, de la dermatomyosite, du syndrome de Gougerot Sjögren ou de la polyarthrite rhumatoïde.

Pour résumer: dans la très grande majorité des cas, le phénomène de Raynaud est absolument bénin et reste stable, sans risque d'aggravation. Il ne nécessite qu'un bilan initial pour écarter une éventuelle pathologie. Alors, plutôt que de traîner sur internet en cherchant une explication forcément flippante pour vos doigts qui passent au blanc par –2°C, on vous conseille de consulter.

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