Politique / Monde

Le mélange des genres de Thierry Mariani, eurodéputé et «observateur» pour Vladimir Poutine

Temps de lecture : 8 min

Régulièrement invité en Russie comme «observateur» de scrutins électoraux, l'eurodéputé RN et russophile éveille des soupçons d'ingérence.

Vladimir Poutine en visite officielle au salon du Bourget de 2011, aux côtés de Thierry Mariani, alors secrétaire d'État aux Transports du gouvernement Fillon. | Éric Piermont / AFP
Vladimir Poutine en visite officielle au salon du Bourget de 2011, aux côtés de Thierry Mariani, alors secrétaire d'État aux Transports du gouvernement Fillon. | Éric Piermont / AFP

En septembre 2022, le Kremlin organise des «référendums» pour établir l'annexion de régions ukrainiennes, sous le regard d'«observateurs étrangers» censés assurer le bon déroulement démocratique des scrutins, considérés comme des «simulacres» par les pays occidentaux. Dans la liste de ces «observateurs», on trouve de nombreuses personnalités de l'extrême droite française, comme l'a révélé Libération.

Absent de la liste publiée par le quotidien, un nom est apparu récemment: celui de Thierry Mariani, eurodéputé RN qui, selon Serhii Kuzan, le responsable du Centre ukrainien pour la sécurité et la coopération, était aussi censé participer en tant qu'observateur au référendum de Kherson, un territoire ukrainien occupé.

Contacté par Slate, ce dernier indique: «Nous, la partie ukrainienne, sommes engagés dans l'identification de tous les collaborateurs qui étaient censés participer à ces pseudo-référendums. Le pouvoir russe leur a alloué des garanties de sécurité, de la logistique et des financements spécifiques, et tout cela a été coordonné au plus haut niveau. Certains n'ont pas pu s'y rendre, et Thierry Mariani était l'un d'entre eux. C'était l'un des principaux participants. D'autres Français s'y sont rendus, comme Xavier Moreau D'après Serhii Kuzan, cette information a été récoltée et transmise par «des membres du mouvement de résistance dans les territoires occupés».

L'accusation a été démentie par Thierry Mariani sur son compte Twitter, à la suite d'une publication du vice-président de l'Union des Ukrainiens de France, Volodymyr Kogutyak, qui affirmait que l'élu du Rassemblement national était présent en tant qu'«observateur indépendant» du référendum russe. Contacté par nos soins, l'eurodéputé n'a pas souhaité nous répondre.

Au-delà d'une éventuelle participation à ces référendums en tant qu'«observateur», le positionnement de Thierry Mariani interroge, en particulier du côté des institutions européennes.

Dans le viseur du Parlement européen

Le 18 juin 2021, le Parlement européen avait déjà placé sur liste noire et suspendu Thierry Mariani jusqu'au mois de décembre 2021, à la suite de sa participation «aux missions d'observation d'élections qu'il avait effectuées de manière individuelle et non autorisée au Kazakhstan et dans la péninsule de Crimée illégalement annexée».

Une décision du 3 mars 2022 pointe sa «participation à des missions d'observation d'élections qu'il avait effectuées de manière individuelle et non autorisée à l'occasion des élections législatives en Russie au mois de septembre 2021 et des élections présidentielles en Ouzbékistan».

Dans une ordonnance du 3 juin 2022, le président du tribunal de l'Union européenne a rejeté la demande de Thierry Mariani «d'un sursis à l'exécution» de la décision de son exclusion «de toute participation aux délégations d'observation des élections du Parlement européen jusqu'à la fin de son mandat de député (2019-2024)» prise le 3 mars 2022 par les coprésidents du groupe de soutien à la démocratie et de coordination des élections du Parlement européen.

Dans une ordonnance du 12 octobre, c'est au tour du vice-président de la Cour de justice de l'Union européenne de rejeter le pourvoi de Thierry Mariani demandant l'annulation de cette même ordonnance.

Des précédents en Russie

En 2020, Moscou avait convié officiellement l'eurodéputé pour une mission d'observation du référendum constitutionnel russe consistant à «participer au suivi de son déroulement du 25 juin au 1er juillet 2020», signée par Lidia Mikheeva, la secrétaire de la Chambre civile russe. Le député avait déclaré sa participation le 14 février 2020 au Parlement européen par un document intitulé: «Déclaration de participation de députés à des manifestations organisées par des tiers».

Une enquête du journal russe Novaïa Gazeta, publiée en mai 2021, avait alors mis en lumière un possible financement par la Russie du voyage, pour ce référendum, d'une délégation d'observateurs étrangers. Maxim Grigoriev, chef du groupe de travail de la Chambre civile russe, a mentionné en juillet 2020 à la BBC «ne pas savoir qui a payé leurs dépenses». Avec 77,9% de votes positifs, le scrutin a permis d'adopter la grande révision constitutionnelle autorisant le président Vladimir Poutine à rester en place au Kremlin jusqu'en 2036.

«Le Kremlin a également cultivé des liens avec la société civile française et les acteurs religieux qu'il peut exploiter pour influencer les politiques françaises en faveur de la Russie.»
Ben Cardin, sénateur américain

Depuis plus de deux décennies, l'eurodéputé et ancien membre du «comité d'éthique» du média Russia Today (RT) en France entretient des relations privilégiées avec Vladimir Poutine. En 2019, à l'occasion du cinquième anniversaire du rattachement de la Crimée, ce dernier avait déclaré lors de sa rencontre avec Thierry Mariani à Simféropol, la capitale de la péninsule: «Cela me fait grand plaisir de voir ici nos amis qui souhaitent construire de bonnes relations entre la Russie et la France.» Assis face à face, autour d'une imposante table, le chef du Kremlin a souligné l'importance d'une coopération avec la France pour un front Eurasie.

Ces idées, Thierry Mariani les diffuse sur les plateaux de télévision français, mais aussi à l'Assemblée nationale dès 2014, lorsqu'il officie encore comme député national. Par exemple, le rapport d'information sur la politique française et européenne vis-à-vis de la Russie qu'il a présenté avec Chantal Guittet le 12 février 2014 débute par ces mots: «La France doit jouer un rôle pour apaiser les relations entre l'Union européenne et la Russie.» Figurent dans ce rapport une dizaine de personnalités russes auditionnées, dont des collaborateurs de ministères et des responsables de Gazprom, le géant gazier au service du Kremlin.

En association avec un oligarque sanctionné

Le membre du RN a encore une autre casquette, au sein de l'association Dialogue franco-russe, créée à Paris en 2004 sous le patronage de Vladimir Poutine et de Jacques Chirac. En mars 2012, Thierry Mariani en devient le coprésident, après avoir été secrétaire d'État puis ministre des Transports sous le gouvernement Fillon. En parallèle, l'homme politique a été membre de la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale, et vice-président du groupe d'amitié France-Russie (2012-2017).

De 2011 à 2017, le coprésident de cette association est Vladimir Iakounine, un oligarque proche de Vladimir Poutine et ancien président de la compagnie des Chemins de fer russes (2005–2015). Dans un rapport du sénateur américain Ben Cardin, détaillant deux décennies d'attaques de Poutine contre la «démocratie», publié en janvier 2018, le sénateur démocrate constate que «le Kremlin a également cultivé des liens avec la société civile française et les acteurs religieux qu'il peut exploiter pour influencer les politiques françaises en faveur de la Russie».

Par exemple, continue-t-il, «Vladimir Iakounine, l'ancien chef des Chemins de fer russes qui fait l'objet de sanctions américaines, est le coprésident de l'association Dialogue franco-russe à Paris, qui, à la suite des sanctions européennes contre la Russie, a plaidé pour des relations “normales” entre la France et la Russie, promptement rétablies».

Sur son site internet, l'association se définit comme «un instrument privilégié de communication entre les milieux politiques, économiques et culturels des deux pays» et encourage «un dialogue efficace tant au niveau officiel que dans les milieux d'affaires et au sein des sociétés civiles». Le 24 octobre 2022, Le Monde révélait que le parquet de Paris avait ouvert deux enquêtes sur de possibles faits de corruption et de trafic d'influence en lien avec l'association.

Une conférence contre les sanctions

En avril 2022, alors que le monde découvrait avec effroi les massacres de Boutcha en Ukraine, une conférence anti-sanctions intitulée «Économie contre les sanctions» se tenait à Moscou en présence de politiciens, d'hommes d'affaires et de délégations d'une dizaine de pays comme l'Autriche, la France ou la Biélorussie.

La conférence a été initiée par le Comité économique de la Douma, en réaction à une série de sanctions prises contre la Russie à la suite de l'invasion militaire en Ukraine. Son objectif est de réduire la pression des sanctions sur les entreprises russes et de trouver les moyens de poursuivre un travail commun entre investisseurs russes et européens.

«Les Français soutiennent le développement des relations avec la Russie et souhaitent que tout change.»
Thierry Mariani lors d'une visioconférence initiée par le Comité économique de la Douma, en avril 2022

Andrey Nazarov, son organisateur, y échange en visioconférence avec Thierry Mariani. Il s'agit du Premier ministre de la république du Bachkortostan (qui fait partie de la fédération de Russie) et coprésident de Business Russia, un organisme regroupant des entreprises russes. C'est par ailleurs une personnalité politique russe connue du Rassemblement national –Marine Le Pen l'avait reçu en septembre 2019 à Paris.

Durant les échanges à Moscou, Thierry Mariani a expliqué à distance que «les Français soutiennent le développement des relations avec la Russie et souhaitent que tout change». L'eurodéputé français a également proposé la création d'une plateforme internationale, Dialogue d'Oufa, du nom de la capitale de la république du Bachkortostan, comprenant des représentants des affaires, de la politique de différents pays et qui pourrait être présidée par Andrey Nazarov.

Sur sa chaîne Telegram, celui-ci a annoncé le 21 juin que Thierry Mariani participerait au forum d'affaires d'Oufa en Russie. «Nous avons récemment reçu une lettre officielle du député européen Thierry Mariani demandant de fixer une date pour le Dialogue d'Oufa», a-t-il écrit.

Lors d'une émission télévisée sur RIA Novesti le 6 décembre, Andrey Nazarov a donné des détails sur l'organisation de la «semaine internationale des affaires» qui se déroulera à Oufa du 14 au 17 décembre 2022. Face à la caméra, il précise que cet événement est «une initiative du député européen Thierry Mariani».

Soupçon d'ingérence

En France, une élue veut éclaircir les liens entre l'eurodéputé et le Kremlin: le 28 septembre 2022, Nathalie Morand, la porte-parole EELV de la région PACA, a adressé un signalement au procureur de la République du tribunal de grande instance de Marseille. «J'ai commencé à m'intéresser à Thierry Mariani quand il s'est présenté aux élections régionales sans vraiment habiter la région. Il venait d'être blacklisté par l'Europe pour être allé jouer les observateurs pro-russes au Khazakstan sans aucun mandat officiel. J'estime que cette proximité du RN avec le pouvoir russe fait peser un danger sur notre démocratie», explique l'élue.

Le document, où figure le nom de Thierry Mariani, précise en introduction: «Le fait d'entretenir des intelligences avec une puissance étrangère, avec une entreprise ou organisation étrangère ou sous contrôle étranger ou avec leurs agents, lorsqu'il est de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation, est puni de dix ans d'emprisonnement et de 150.000 euros d'amende.»

Pour rédiger son signalement, la porte-parole s'appuie sur des articles de presse, des rapports de l'Union européenne et du gouvernement américain et cite une déclaration de Ned Price, le porte-parole du département d'État américain, qui a déclaré lors d'une conférence de presse le 13 septembre 2022 que «l'ingérence russe dans les élections [est] une atteinte à la souveraineté», ajoutant: «Afin de lutter contre cela, à bien des égards, nous devons le mettre en lumière.» À la suite, Nathalie Morand commente dans le document: «Ses conclusions sur la Russie sont le résultat du travail des agences de renseignement américain qui ont évalué à 300 millions de dollars le financement par le pouvoir russe de responsables et de partis politiques du monde entier.»

La porte-parole conclut son rapport en indiquant: «Tous ces éléments inquiètent et interrogent. Face à la possible ingérence de Vladimir Poutine dans la vie politique française par l'intermédiaire du Rassemblement national, il est de mon devoir de vous alerter et de demander l'ouverture d'une enquête judiciaire.»

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