Santé / Culture

Kanye West: Twitter, Hitler et le trouble bipolaire

Temps de lecture : 5 min

Mois après mois, les propos polémiques du rappeur l'enfoncent dans la tourmente. Sa pathologie mentale peut-elle en être la cause?

Le rappeur américain Kanye West, lors d'un match entre les Lakers et les Washington Wizards à Los Angeles (Californie), le 11 mars 2022. | Ronald Martinez / Getty images North America / Getty Images via AFP
Le rappeur américain Kanye West, lors d'un match entre les Lakers et les Washington Wizards à Los Angeles (Californie), le 11 mars 2022. | Ronald Martinez / Getty images North America / Getty Images via AFP

«Nous devons arrêter d'insulter les nazis en permanence. Ils ont fait de bonnes choses aussi. […] J'adore les nazis. J'aime Hitler.» Ces propos du rappeur Kanye West ont entraîné une suspension temporaire de son compte Twitter vendredi 2 décembre. Suspension annoncée par Elon Musk lui-même, le nouveau patron du réseau social dénonçant «une incitation à la violence».

Invité le jeudi 1er décembre sur le plateau de l'émission de télévision «InfoWars», présentée par la figure d'extrême droite Alex Jones, le polémique rappeur superstar était apparu cagoulé avant de se lancer dans un éloge d'Hitler. «Cet homme a inventé les autoroutes, a inventé le microphone que j'utilise en tant que musicien [ces deux affirmations sont fausses: le concept d'autoroute est allemand, mais antérieur au régime nazi; la grande majorité des micros utilisés aujourd'hui ont été inventés par l'Américain James West, ndlr]. On ne peut pas dire, en public, que cette personne a fait quoi que ce soit de bien et j'en ai marre de ça. J'en ai assez des étiquettes. Chaque être humain a quelque chose à apporter, surtout Hitler.»

Ces propos sont dans la veine de ses précédentes sorties. Depuis plusieurs mois, sur son compte Twitter aux 18 millions d'abonnés, la star s'en prenait notamment aux juifs. Kanye West évoquait ainsi la «mafia juive des médias» qui ferait signer des musiciens noirs dans une sorte «d'esclavage moderne». Les marques avec lesquelles il coopérait pour de juteux contrats, comme Adidas, l'ont lâché. Depuis longtemps, nombre de commentateurs pointent un intolérable antisémitisme à censurer, tandis que certains évoquent ses problèmes de santé mentale. Peut-être y a-t-il un peu des deux.

Une stratégie marketing?

De l'esclavage («qui a duré quatre cents ans. Pendant quatre cents ans? Ça ressemble à un choix») au T-shirt «White lives matter» (une réponse au mouvement politique «Black Lives Matter»), en passant par son soutien affiché à Donald Trump, Kanye West –qui se fait maintenant appeler «Ye»–, au moins aussi connu pour ses buzz que pour ses sons, n'en est pas à son premier dérapage.

Il a également récemment évoqué le fait de racheter le réseau Parler qui héberge les pro-Trump, avant que la plateforme n'annonce, le 1er décembre, qu'elle renonçait à passer sous sa coupe. Mais ce virage conservateur amorcé avant 2016 pourrait en réalité faire partie d'une stratégie de captation de l'attention dans le milieu très concurrentiel du star-system et en particulier celui du rap.

C'est en tout cas ce que décrit le sociologue Gérald Bronner dans son livre Apocalypse cognitive. Un avis partagé par Tarik Chakor, maître de conférences en science de gestion à l'université d'Aix-Marseille, qui expliquait à la RTBF, le 28 octobre dernier: «Il y a au sein de l'industrie musicale du rap, en France et aux États-Unis, une économie de l'attention, il s'agit de la capacité à capter cette économie dans un contexte où il y a beaucoup plus d'offres.»

«En fonction de ça, il y a plusieurs stratégies. Soit l'idée est de se faire rare et donc de créer une réapparition attendue (comme PNL, Orelsan ou Nekfeu). Ou il y a la stratégie d'être tout le temps présent: ce qui signifie production de masse, par exemple. Et le buzz fait partie de cette stratégie. L'idée, c'est de créer la conversation. C'est le fameux dicton “que ce soit en bien ou en mal, l'essentiel est qu'on parle de vous”.» Mais est-ce vraiment un calcul marketing de la part de Kanye West? Car le rappeur a aussi une longue histoire psychiatrique derrière lui.

Une figure du trouble bipolaire

En effet, il est aussi connu pour souffrir d'un trouble bipolaire. Déjà en 2016, Kanye West était hospitalisé sous contrainte pour ce qui était à l'époque décrit comme une bouffée délirante avec mégalomanie et paranoïa. «Je suis Dieu», clamait-il notamment au fil des interviews. En 2020, il se présentait à l'élection présidentielle américaine avec un gilet pare-balles, en pleurant et criant qu'il avait voulu que Kim Kardashian, sa compagne de l'époque, avorte lorsqu'elle était enceinte de North, l'une de ses filles. Une séquence qui avait déclenché rires et commentaires sarcastiques, mais qui semblait plutôt être le fait d'une personne en souffrance psychologique.

Dès 2016 avait été évoqué le fait que l'artiste soit atteint d'un trouble bipolaire. Il le revendiquera en 2018, en inscrivant sur la pochette de son album Ye «Je déteste être bipolaire, c'est génial» et en qualifiant sa pathologie de «superpouvoir» dans la chanson «Yikes» («That's my superpower, nigga ain't no disability»).

Aujourd'hui, le rappeur est devenu l'une de figures médiatiques du trouble bipolaire. De nombreuses personnes lui ont même été reconnaissantes d'avoir mis au jour la pathologie dont elles souffrent, qui fait alterner phases de dépression et phases d'exaltation de l'humeur appelées manie ou hypomanie. Cette maladie, qu'on appelait autrefois psychose maniaco-dépressive, peut aussi entraîner des délires.

Les stars peuvent être des exemples
en prenant la parole, et participer
à déstigmatiser les maladies mentales. Mais elles peuvent aussi servir
de contre-exemples.

D'autres personnalités ont participé à la faire connaître en faisant leur «coming out» bipolaire. C'est par exemple le cas de Mariah Carey. Lorsque la chanteuse a évoqué son trouble bipolaire, on avait pu constater un pic de recherches Google en lien avec cette pathologie. Les stars peuvent donc être des exemples en prenant la parole, et participer à déstigmatiser les personnes atteintes de maladies mentales.

Mais elles peuvent aussi servir de contre-exemples, montrant ce qu'il ne faut pas faire. Kanye West clame ainsi se moquer de prendre ses traitements, notamment les régulateurs d'humeur qui permettent de stabiliser le trouble bipolaire et d'éviter de nouvelles phases dépressives ou maniaques et les délires qui peuvent y être liés. Ces comprimés pourraient pourtant éventuellement lui éviter de s'enfoncer encore plus dans la tourmente.

Gardons-nous des jugements hâtifs

Mais l'épisode antisémite et les provocations récentes de Kanye West ont-ils un lien avec une décompensation de son trouble bipolaire? Difficile à dire sans entretien avec le rappeur ou consultation de son dossier médical.

Comme le rappelle la Haute Autorité de santé, on peut retrouver des éléments psychotiques à la fois dans la phase dépressive et dans la phase maniaque. Cela peut être des idées de ruine, de persécution ou bien de mégalomanie. Les propos du rappeur multimillionnaire sur Dieu ou ses sorties plus récentes sur les juifs pourraient s'intégrer dans un délire de mégalomanie ou de persécution, en lien avec un trouble bipolaire. Mais ils peuvent aussi refléter ce que pense réellement Ye. Encore une fois, difficile de trancher sans une expertise psychiatrique.

Se pose alors une question: ces propos, condamnables moralement, pourraient-ils aussi l'être pour la justice? S'il y a plainte, le tribunal doit juger, souvent à l'aide d'experts psychiatriques, si les propos incriminés sont écrits ou énoncés dans un contexte de délire et donc d'abolition du discernement, ou non. Dans l'intervalle, le réseau social, en tant qu'hébergeur, peut supprimer les tweets jugés délictueux ou suspendre un compte. C'est ce qu'a fait Elon Musk.

Pour l'instant, pour le chanteur, les répercussions sont surtout financières. En poussant plusieurs grandes marques à mettre fin à leur collaboration avec lui, ses propos ont fait perdre des millions à celui qui était devenu l'un des premiers rappeurs milliardaires.

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