Culture

«Mourir à Ibiza», inattendu conte d'étés

Temps de lecture : 3 min

Ce premier film de trois jeunes réalisateurs emprunte des chemins qui paraissaient prévisibles, et mène dans des directions aussi inattendues que réjouissantes.

Volontaire mais désemparée, Léna (Lucile Balézeaux) en route pour l'horizon de sa propre existence, qu'elle peine à identifier. | Shellac
Volontaire mais désemparée, Léna (Lucile Balézeaux) en route pour l'horizon de sa propre existence, qu'elle peine à identifier. | Shellac

Ce qui est bien, tout de suite, c'est de ne connaître absolument personne au générique –ni les réalisateurs, ni les interprètes. Assurément cela ne prouve rien, c'est juste la promesse d'une possible véritable découverte.

Promesse tenue, mais de manière paradoxale. Il y a eu, immédiatement, l'apparition de cette jeune femme, Léna, qui donne comme le premier élan au film par sa façon énergique, décidée d'aller… euh, bon, d'aller en vacances, à Arles, dans l'appartement d'un copain absent.

Soit pas vraiment la situation la plus palpitante. À défaut du copain Marius qui décidément n'arrive pas, voici le commis boulanger d'en face, sympa le gars Maurice, et aussi son pote Ali, qui fait le gladiateur dans les arènes pour les touristes et se la raconte beaucoup.

C'est charmant, estival, et puis on sait que ce n'est qu'un fragment de ce qui doit se produire, puisque le sous-titre annonce Un film en trois étés, et qu'on n'en est qu'au premier.

Donc Maurice est charmant, Ali un peu pénible mais ça va, ils se promènent avec Léna dans le vieil Arles, vont à une fête et à la feria, mais elle, elle attend toujours son Marius, qu'elle ne connaît pas (elle est comme nous avec le film) mais veut rencontrer vraiment.

Ali (Mathis Sonzogni), Maurice (Alex Caironi) et Marius (César Simonot) sont les trois amis de Léna, mais de quelle amitié? | Shellac

Ils n'ont plus 20 ans mais pas encore 30, il fait très chaud, maintenant Marius apparaît, on va aller se baigner et manger avec les parents très cool de Marius. On prend la voiture ou...

Ça va durer longtemps ces petites histoires d'amours estivales, où passent et repassent les fantômes rohmériensPauline à la plage, Le Rayon vert, Conte d'été? Oui et non.

Oui, puisqu'il n'y aura rien d'autre que ces instants, ces chassés-croisés, ces atermoiements, ces paroles à demi dites et ces gestes à demi effectués, au fil des épisodes (le second à Étretat, le troisième à Ibiza). Oui, au sens que ce qui n'arrive pas est au moins aussi important que ce qui arrive.

Mais non, pas du tout, justement parce que ce qui arrive n'est jamais ce à quoi on s'attend. Le trio de jeunes réalisateurs et leur quatuor d'interprètes traversent avec un côté ironiquement méthodique une kyrielle de situations convenues, pour sans cesse en déjouer le déroulement.

Glissements progressifs

Plus ça avance et mieux c'est, cette façon de jouer avec les stéréotypes du film de romances vacancières, à la fois plein d'embardées et de retenues, sinon d'impasses.

De plages en teufs, de bus en vélos, de chansons en confessions devant le feu de bois, Mourir à Ibiza réussit ces constants décalages, parfois radicaux, parfois infimes, qui rendent de plus en plus vivant ce qui semblait parti pour suivre des rails trop connus.

Grâce aussi à ses interprètes, et d'abord à la singulière présence à l'écran de Lucile Balézeaux, le film tient son pari d'un été à l'autre. Bien mieux: ce qui pouvait passer d'abord pour une sorte de défi un peu gratuit (reprendre les poncifs du film de jeunes gens en vacances), voire de pari stupide (refaire du Rohmer) se révèle d'une justesse particulière, et qui ne doit pas grand-chose à ce qui a pu précéder.

À Ibiza, apparition de la mystérieuse chanteuse blonde (Elsa Rapu), qui déplace tout sans paraître s'en soucier. | Shellac

Les glissements progressifs de la frustration sont aussi mystérieux, et finalement plus émouvants que ceux du plaisir, les manières –surtout des garçons de ne pas passer à l'acte– mobilisent un questionnement pour partie inscrit dans une histoire sans âge, et pour partie lié à un état très actuel des rapports hommes-femmes, des discours, des schémas mentaux et des blocages qui les accompagnent.

Ce mot mystérieux: amitié

Au passage, c'est bien ce mot mystérieux, peut-être plus dangereux, plus piégeux, ou plus vital qu'il n'y paraît: l'amitié. Il est tout au long du film comme redéployé par plusieurs éclairages, plusieurs souffles de vent, au gré des localisations comme des émotions successives.

Que le film ait effectivement été tourné au cours de trois étés permet, sans s'y attarder, les changements d'apparence des trois jeunes hommes, qui pointent vers l'instabilité de leurs sentiments, sans jamais douter que quelque chose qui mérite attention s'y joue en effet.

Cela passe par des gestes infimes, y compris des gestes de mise en scène, telle la manière de faire se faufiler dans le récit cette jeune femme blonde parlant une langue non identifiée, ou un plan avec la présence d'un fantôme (de Marius, qui n'est pas mort, mais au loin).

Ainsi, plus le film avance, plus il gagne à la fois en tonus et en enjeu. Dès lors, les vertus de la découverte s'en trouvent décuplées. Il suffisait de se mettre à l'eau.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le dimanche de 15h à 16h sur France Culture.

Mourir à Ibiza – Un film en trois étés

d'Anton Balekdjian, Léo Couture, Mattéo Eustachon

avec Lucile Balézeaux, César Simonot, Alex caironi, Mathis Sonzogni, Elsa Rapu

Séances

Sortie le 7 décembre 2022

Durée: 1h47

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