Société / Culture

«Annie Colère»: enfin un film qui montre l'avortement comme un acte qui soulage

Temps de lecture : 6 min

Rencontre avec la réalisatrice Blandine Lenoir et l'actrice Laure Calamy pour parler de leur long métrage sur les IVG illégales réalisées par le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception dans les années 1970.

Dans les scènes d'avortement, on est frappé par la délicatesse des personnages, la douceur de la lumière et la sobriété de la réalisation. | Capture d'écran Diaphana Distribution via YouTube
Dans les scènes d'avortement, on est frappé par la délicatesse des personnages, la douceur de la lumière et la sobriété de la réalisation. | Capture d'écran Diaphana Distribution via YouTube

«C'est politique, la tendresse», affirme le personnage de Laure Calamy dans une des scènes finales d'Annie Colère. On n'aurait pas pu mieux résumer la thèse de ce film profondément tendre, consacré à la pratique des avortements illégaux en France dans les années 1970. En salles depuis mercredi 30 novembre, Annie Colère raconte un combat encore peu connu par beaucoup de Français: celui du Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (MLAC), fondé en 1973 dans le but d'aider des femmes à avorter sans risque, avant que l'interruption volontaire de grossesse (IVG) ne soit légalisée par la loi Veil en 1975.

On y suit Annie, une ouvrière peu politisée qui fait appel au MLAC pour mettre fin à sa grossesse. Après cette expérience, elle va s'engager à son tour dans le mouvement, et apprendre elle-même à pratiquer la méthode de Karman. De ce sujet éminemment politique, Blandine Lenoir tire un film puissant et lumineux sur le pouvoir du collectif, à contre-courant de la plupart des œuvres sur l'avortement.

Des femmes libérées

Annie, incarnée par Laure Calamy, travaille dans une usine de matelas. Lorsqu'elle se rend à une permanence du MLAC dans l'arrière-boutique d'une librairie, elle est craintive, angoissée. Avec elle, d'autres femmes venues ici pour trouver de l'aide après une grossesse non désirée. L'une d'entre elles raconte comment, après un précédent avortement, les médecins l'ont «traitée de salope». Une autre souhaite devenir mère, mais envisage une IVG, sous la pression de son compagnon. Annie, elle, a déjà deux enfants à charge et ne peut pas en avoir un troisième.

La scène est calme, focalisée sur la performance impeccable des actrices, et laisse le temps à chaque témoignage d'infuser lentement. «Je me suis battue pour cette séquence très longue. Tout le monde me disait: “C'est trop long, tu vas faire fuir les gens”», nous explique la réalisatrice Blandine Lenoir. «C'est heurtant, c'est sûr, mais c'est une parole nécessaire à entendre, pour ne pas qu'on oublie.» C'est aussi un des premiers moments de sororité du film: la douceur des militantes du MLAC, leur pédagogie et leur bienveillance sont bouleversantes.

«L'avortement comme un moment
qui se passe bien, de libération,
de soulagement, ça, on ne l'a jamais vu, donc ça fait du bien.»
Blandine Lenoir, réalisatrice

Quelques jours plus tard, Annie et les autres femmes rencontrées à la permanence se retrouvent dans un appartement pour avorter. À la fin de la procédure, qui s'est déroulée rapidement et sans grande douleur, Annie fond en larmes: «Si j'avais su, j'aurais pas eu peur comme ça.» Et on la comprend. Encore aujourd'hui, en France ou ailleurs, le tabou et la désinformation autour de l'avortement continuent d'intimider de nombreuses femmes.

Dans le domaine de la fiction, à de rares exceptions près comme la douce comédie Obvious Child, le sujet est souvent réservé à des films durs –on pense à la Palme d'or 4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu–, qui, selon Blandine Lenoir, «racontent l'avortement clandestin, donc un avortement sordide, affreux –ce qu'il faut absolument raconter, hein». «Mais l'avortement comme un moment qui se passe bien, de libération, de soulagement, ça, on ne l'a jamais vu, donc ça fait du bien.»

La tendresse, devant et derrière
la caméra

Au fil du film, Annie se politise et s'émancipe, grisée par la solidarité du mouvement et le lien qu'elle tisse avec les autres femmes. Comme l'analyse Laure Calamy, «c'est quelqu'un qui se dit que “la vie c'est comme ça, je dois en chier. Si j'avorte, c'est normal que j'en chie, je dois faire des enfants, avoir un mari, pas trop l'ouvrir”. Et finalement, par la rencontre de ce collectif, par le partage et la réflexion, ça va être comme un barrage qui se craquelle. Quelque chose qui est là, en elle, mais qui n'est pas du tout formulé. Et puis, d'un coup, ça va être un déferlement.»

«Pour chaque actrice, on voyait qu'à chaque fois, ça déclenchait beaucoup d'émotions. Ça devient des sujets nobles, dont on parlait à cœur ouvert.»
Laure Calamy, actrice

Dans la première séquence d'avortement, comme dans toutes celles qui suivront, on est frappé par la délicatesse des personnages entre eux, la douceur de la lumière et la sobriété de la réalisation, jamais intrusive même lorsqu'elle filme au plus près les visages. Pour Blandine Lenoir, la mise en scène de la tendresse était précisément l'objectif. «Je demandais aux actrices de ne pas se quitter du regard, de se toucher sans être intrusives, de parler à voix basse... Je guidais les gestes, par exemple, quand Annie pratique l'avortement, je demandais à India Hair de lui passer la main dans le dos.»

Émulant la sororité et l'horizontalité prônées par le MLAC, Annie Colère est un film choral, porté par le talent collectif de son casting: à Laure Calamy se joignent India Hair, Zita Hanrot, Damien Chapelle, ou encore la chanteuse Rosemary Standley –qui, dans le rôle de Monique, utilise une chanson pour calmer Annie lors de la première scène d'avortement. Les femmes qui n'apparaissent que furtivement, quant à elles, sont filmées et développées avec le même soin que les personnages principaux, «pour qu'on les rencontre vraiment».

Une attention à l'autre qui s'est aussi propagée au sein de l'équipe du film. Blandine Lenoir se remémore comment, au fil du tournage, des conversations intimes se lançaient entre les figurants, les acteurs, et les autres membres de l'équipe. «C'était hyper émouvant, elles racontaient leurs histoires de corps, d'avortement, de viol. Il y a beaucoup de choses qui ont été dites, ça n'arrêtait pas.»

Laure Calamy décrit elle aussi une ambiance bienveillante, particulièrement chargée en émotion pendant les scènes d'avortement (le film en contient six au total): «Pour chaque actrice, on voyait qu'à chaque fois, ça déclenchait beaucoup d'émotions. Ça devient des sujets nobles, dont on parlait à cœur ouvert sans aucun problème. Et puis après, on a beaucoup rigolé, parce que j'avais quand même une culotte pleine de poils pubiens, alors évidemment j'adorais me balader en culotte-chatte (rires).»

Un sujet brûlant

Annie Colère parvient ainsi à dédramatiser un geste qui, encore aujourd'hui, reste tabou. «Je veux déstigmatiser l'acte et les femmes qui avortent. Parce c'est tout le monde et n'importe qui, c'est une femme sur trois en France», insiste Blandine Lenoir.

Quand la cinéaste a commencé à financer son film il y a trois ans, elle s'est heurtée au scepticisme de ses interlocuteurs: «On m'a posé la question: “Mais c'est encore un sujet, l'avortement?” J'ai expliqué que oui, quand même, en Pologne on ne peut plus avorter, en France c'est quand même tendu. J'avais besoin d'argumenter. [...] Pour défendre un droit, c'est fondamental de connaître son histoire, et comment on a réussi à l'obtenir.»

Aujourd'hui, Blandine Lenoir remarque qu'on ne lui pose plus la question. En juin 2022, la Cour suprême des États-Unis a choqué le reste du monde en révoquant l'arrêt Roe v. Wade, restreignant effectivement l'accès à l'IVG dans une grande partie du pays. En France, l'inscription du droit à l'avortement dans la Constitution vient tout juste d'être votée par l'Assemblée nationale, le 24 novembre.

Et si l'avortement est de plus en plus porté à l'écran (notamment dans les magnifiques L'Événement, d'Audrey Diwan, ou Never Rarely Sometimes Always, d'Eliza Hittman), force est de constater que les films sur le sujet restent rares.

«C'est tout?»

Parmi les idées reçues sur l'avortement qu'Annie Colère tente de désamorcer, certaines perdurent cinquante ans après la période décrite dans le film. Dans une scène courte mais mémorable, une jeune femme qui vient d'avorter demande à voir le contenu qui a été aspiré. La caméra ne nous montrera pas les petites membranes en question, seulement l'actrice qui lance un «C'est tout?» aussi comique qu'émouvant.

Blandine Lenoir avoue avoir hésité à montrer quelque chose de graphique: «Je voulais déculpabiliser ce personnage qui pense qu'elle fait un truc horrible, qu'elle va aller en enfer, et je me suis vraiment posé la question de si je le montrais ou pas. Et Lucile Ruault [engagée comme conseillère historique sur le film, ndlr] m'a dit: “Quoi que tu montres, pour les anti-IVG, ce sera toujours trop.” Donc je me suis dit: “C'est pas la peine, ce qui compte, c'est de filmer le soulagement de mon personnage.”»

Un tabou encore en cours de déconstruction: il y a quelques semaines à peine, le 19 octobre 2022, le Guardian a provoqué la stupeur en diffusant des photographies scientifiques qui montraient à quoi ressemble le résultat d'un avortement avant dix semaines. Et rappelé à quel point notre imaginaire manque encore de représentations de l'IVG.

Annie Colère

de Blandine Lenoir

avec Laure Calamy, Zita Hanrot et India Hair
Séances

Durée: 1h59

Sortie le 30 novembre 2022

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