Culture

J. R. R. Tolkien, des tranchées à la Terre du Milieu

Temps de lecture : 6 min

Bourrée de références historiques, l'œuvre fantastique de Tolkien est hantée par sa propre expérience de la Grande Guerre.

L'expérience qu'a fait Tolkien des tranchées est un moment important du film consacré à sa vie, Tolkien, de Dome Karukoski (2019). | Capture d'écran SearchlightPictures via YouTube
 
L'expérience qu'a fait Tolkien des tranchées est un moment important du film consacré à sa vie, Tolkien, de Dome Karukoski (2019). | Capture d'écran SearchlightPictures via YouTube  

La littérature se détache assez rarement d'un paysage historique. Parce qu'elle met en avant des personnages, des normes, des valeurs et des comportements, elle s'approprie un mode de pensée qui en fait l'empreinte d'une époque. Parfois, cet ancrage historique est voulu –c'est le cas dans la fiction historique, qui utilise un décor réaliste pour y planter un récit inventé– mais ce mouvement peut aussi être inconscient et spontané.

La Guerre froide, par exemple, a donné naissance à certains des plus grands titres de la science-fiction. Les thèmes de La Planète des singes (Pierre Boulle, 1963), Un Cantique pour Leibowitz (Walter Miller, 1960) ou encore Le Dernier Rivage (Stanley Kramer, 1959) furent influencés par la prolifération d'ogives nucléaires à l'échelle du globe. Ainsi le spectre d'un monde atomisé, ruiné et irrespirable a poussé l'imagination collective vers le pessimisme postapocalyptique.

Un trauma pour les gouverner tous

Bien sûr, ce sont souvent les périodes traumatiques, vécues comme des séismes à grande échelle, qui voient germer ces mouvances. Il faut une expérience collective, globale et viscérale pour engendrer un vrai changement de ton dans la littérature –et l'art en général– par l'intermédiaire des auteurs et autrices qui y sont directement confrontés.

Sans surprise, les guerres du XXe siècle ont accouché de chefs-d'œuvre torturés comme La Ferme des animaux (George Orwell, 1945), Sa Majesté des mouches (William Golding, 1954) ou Abattoir 5 (Kurt Vonnegut, 1969), allégories cauchemardesques ou dystopies totalitaires qui doivent tout ou presque à l'expérience du conflit.

L'écrivain britannique J. R. R. Tolkien est un autre de ces traumatisés.

Lorsqu'éclate la Première Guerre mondiale, en août 1914, Tolkien a 22 ans. Ne se cachant pas de n'avoir ni le courage ni la constitution physique nécessaires, il prolonge ses études afin de retarder son entrée dans le service actif. Ce n'est qu'un an plus tard qu'il rejoint l'unité des Lancashire Fusiliers en qualité de lieutenant en second.

Après onze mois de formation, Tolkien découvre le front en juin 1916: il est engagé dans la terrible bataille de la Somme, boucherie qui tue 8.000 soldats par jour. N'ayant à contempler qu'un horizon bouché de fumées toxiques et de rumeurs d'artillerie, grignoté vivant par les poux, la malnutrition et l'angoisse, Tolkien est hospitalisé le 28 octobre après avoir contracté la «fièvre des tranchées». Une bénédiction: il ne reverra plus le front, diluant le reste de la guerre en garnison ou sous supervision médicale.

Le retour du roi

À son retour en Angleterre, Tolkien est un «revenant» –un homme changé, comme tant d'autres de ses compagnons d'armes, par l'expérience de la guerre. Ses trois meilleurs amis sont tombés en France ou ont succombé à leurs blessures. L'écrivain ramène dans ses bagages des brouillons composés dans l'obscurité d'une tranchée-abri ou sur son lit d'hôpital, bourrés de gnomes, de nains et de créatures fantastiques. En surgira Le Silmarillion, chapitre introductif de l'histoire de la Terre du Milieu, qui ne sera publié qu'après sa mort.

À partir de 1937, Tolkien se consacre pleinement à l'écriture de sa trilogie épique, dont il a bâti les fondations dès sa convalescence. Mettant en scène le conflit entre forces de l'ombre et coalition des peuples libres, son œuvre évoque, en pointillés, la Grande Guerre. Est-elle allégorique?

L'auteur le dément, observant dans la préface de la seconde édition du Seigneur des Anneaux: «L'allégorie sous toutes ses formes me déplaît cordialement, et il en est ainsi depuis que j'ai eu un âge suffisamment raisonnable pour détecter sa présence.» Dans sa correspondance personnelle, il ajoute: «Je pense que ni l'une des guerres mondiales, ni bien sûr la bombe atomique, n'a eu la moindre influence sur l'intrigue ou le déroulé de l'histoire.»

Pour autant, Tolkien reconnaît avoir puisé dans sa mémoire pour planter certains décors: «Les Marais des Morts […] doivent quelque chose au nord de la France après la bataille de la Somme», admet-il. Le paysage stérile et marécageux où progressent Frodon et Sam dans Les Deux Tours a en effet tout du champ de bataille… «Peut-être était-ce vraiment le jour, […] mais les Hobbits ne voyaient guère de différence, sinon que le ciel lourd était peut-être moins totalement noir, ressemblant à une grande voûte de fumée», détaille Tolkien.

Le Marais des Morts, dans Les Deux Tours. | Capture d'écran TheLotrTV via YouTube

La description atteint son apogée lugubre lorsque Frodon tombe dans le marais et aperçoit, horrifié, «ces faces pâles au plus profond de ces eaux sombres. De fiers et beaux visages en grand nombre, avec des algues dans leur chevelure d'argent. Mais tous immondes, pourrissants, tous morts.» Peut-on dresser parallèle plus équivoque avec la bataille de la Somme, lourde d'un demi-million de morts et de disparus?

Un soleil rouge se lève…

Une autre référence –plus subtile– au passif de Tolkien se révèle à travers les forces qui se mesurent en Terre du Milieu. La Comté, région prospère faite de traditions et de bonheurs simples, est une allégorie naïve de l'Angleterre rurale d'avant-guerre: un paradis perdu qui, chaviré par «une menace grandissant à l'est», doit à son tour s'abîmer dans le conflit.

Dans le film Les Deux Tours, les trois héros arrivent à la frontière du Rohan. | Capture d'écran TheLotrTV via YouTube

La Comté s'oppose au Mordor, pays nu et stérile enfoncé dans l'industrie, grignotant les forêts et les terres arables pour nourrir l'effort de guerre. Il pourrait s'agir d'une référence au «Pays Noir» (Black Country) anglais, vaste région industrielle du Staffordshire hérissée de fonderies, d'aciéries et de mines de charbon depuis le XIXe siècle; d'autres y voient l'illustration parfaite du no man's land, section brûlée et ravagée prise en sandwich entre deux tranchées.

«Ni l'une des guerres mondiales, ni bien sûr la bombe atomique, n'a eu la moindre influence sur l'intrigue ou le déroulé de l'histoire.»
J. R. R. Tolkien

Les personnages fonctionnent également, volontairement ou non, sur le mode de l'allégorie. Les Hobbits, qui n'ont pas l'expérience de la guerre, la compensent par la ruse, le courage et l'amitié. «Même la plus petite personne peut changer le cours de l'avenir»: à travers la race des petits hommes, l'écrivain rend hommage aux soldats de petite stature.

Parallèle intéressant avec la Grande Guerre: jusqu'en 1916, tous les soldats britanniques sont volontaires, tandis qu'une politique de conscription à grande échelle est à l'œuvre en France, en Allemagne et en Russie. «J'ai toujours été impressionné par le fait que nous soyons ici, survivant contre toute attente, grâce au courage indomptable d'une poignée de petites gens», dira Tolkien.

En outre, l'absence de personnages féminins tend à ressusciter, au sein de la Communauté de l'Anneau, la camaraderie masculine des tranchées.

Frodon en PTSD

Un dernier indice, inséré à la fin de l'histoire, achève le parallèle entre la trilogie et la guerre de 14-18. Au terme du Retour du Roi, Frodon se détourne de la Comté où il espérait finir ses jours: «Mais j'ai été trop grièvement blessé, Sam. J'ai tenté de sauver la Comté, et elle l'a été, mais pas pour moi. Il doit souvent en être ainsi, Sam, quand les choses sont en danger: quelqu'un doit y renoncer, les perdre de façon que d'autres puissent les conserver.»

Pas de doute: le héros partage le sort des vétérans qui, de retour d'un conflit qui les a marqués dans leur chair, ne sont plus tout à fait les mêmes. On n'est pas très loin du stress post-traumatique diagnostiqué chez les survivants de la Grande Guerre sous l'appellation «obusite» ou «psychose des barbelés»: rien qu'en Angleterre, ils sont 80.000 vétérans à être traités, après-guerre, pour ces symptômes qu'on regroupera plus tard sous le terme de «PTSD» [post-traumatic stress disorder ou «syndrome de stress post-traumatique», en français].

On pourrait multiplier les passerelles entre l'œuvre et l'histoire –en s'intéressant par exemple à la figure du dragon, prégnante chez Tolkien, qu'on peut rapprocher des chars allemands, ou aux oliphants, pachydermes armés jusqu'aux défenses qui rappellent l'utilisation de l'éléphanterie dans les guerres antiques. Mais on se perdrait en conjectures dans une œuvre trop riche et singulière pour n'admettre qu'une seule interprétation.

Non, Le Seigneur des Anneaux n'est pas un livre qui entend raconter la Première Guerre mondiale. Mais son décor, ses personnages et jusqu'à certains éléments de son intrigue épousent l'épopée des poilus dans le brasier de 14-18. Tolkien avait-il conscience de ressusciter ses frères d'armes en envoyant les Hobbits au-devant du danger? Peut-être pas. Mais sa propre expérience de la guerre demeure une clé cruciale pour appréhender son œuvre. Nous nous garderons bien d'affirmer que c'est la seule: après tout, «même les grands sages ne peuvent connaître toutes les fins». Merci Gandalf.

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