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Le lancer de panses de brebis, grosse blague devenue sport national écossais

Temps de lecture : 4 min

La pratique du «haggis hurling», qui consiste à projeter une panse de brebis farcie le plus loin possible en se tenant sur un fût de whisky, est un hommage à une tradition... qui n'existe pas.

En pleine action, un participant aux championnats du monde de lancer de haggis de 2017, qui se sont tenus dans la ville d'Alloway, sur la côte sud-ouest de l'Écosse. | Andy Buchanan / AFP
En pleine action, un participant aux championnats du monde de lancer de haggis de 2017, qui se sont tenus dans la ville d'Alloway, sur la côte sud-ouest de l'Écosse. | Andy Buchanan / AFP

En Écosse, on raconte qu'il est préférable de ne pas savoir de quoi il est vraiment fait pour pouvoir l'apprécier: il s'agit bien sûr du haggis, ce plat traditionnel qui trouvera sans doute sa place sur toutes les tables du pays en ce jour de fête nationale. Le 30 novembre, on célèbre la Saint-André, saint patron officiel du pays depuis 1320 et sa déclaration d'indépendance.

Le haggis, ou panse de brebis farcie, est un peu comme notre boudin français, mais cuisiné à partir de cœur, foie, poumons et estomac de brebis mélangés avec des oignons, du son d'avoine, du suif (graisse animale) et des épices. Il est traditionnellement accompagné de «neeps and tatties», à savoir une purée de pommes de terre et de navets, ainsi que d'une sauce à base de whisky. C'est avant tout un plat qui reflète modestement l'essence de la cuisine écossaise.

Le manger ou le jeter

Comme toute tradition écossaise qui se respecte, le haggis ne vient pas sans son lot d'originalité et de légendes folkloriques. Les Écossais aiment raconter aux touristes et aux enfants qu'en réalité, ce plat n'est pas cuisiné à partir de viande de brebis, mais de «haggis sauvage»: une créature imaginaire qui vit dans les Highlands, une espèce d'oiseau chevelu aux ailes atrophiées.

Ce qui est sûr, c'est qu'on voit régulièrement des haggis voler. En effet, les Écossais apprécient ce mets de deux façons: en le mangeant, mais aussi en le jetant... dans le cadre d'une discipline sportive. Connu sous le nom de haggis hurling, ou «lancer de haggis», le principe est de jeter son boudin le plus loin possible, tout en étant perché sur un fût de whisky, sans que celui-ci ne se perce une fois tombé au sol.

Cette discipline se pratique à travers le pays et ailleurs dans le monde grâce à la diaspora écossaise, notamment pendant les Highland Games, des compétitions sportives mettant en avant la culture écossaise. Le championnat du monde de haggis hurling se tient annuellement aux Highland Games de Bearsden et Milngavie à la mi-juin.

Le principe est de jeter son boudin le plus loin possible, tout en étant perché sur un fût de whisky, sans que celui-ci ne se perce une fois tombé au sol.

La compétition est prise très au sérieux. Avant chaque lancer, les haggis sont vérifiés par un jury pour s'assurer que ces derniers n'ont pas été renforcés avec des agents raffermissants. Comme dans la boxe, il existe différentes catégories de poids, pour lesquelles on ajuste la taille et la charge du projectile. Pour les lanceurs de base et les juniors, ce dernier doit peser 500 grammes, avoir un diamètre de maximum 18 centimètres et une longueur de 22 centimètres, alors que pour les lanceurs poids lourds, le haggis peut peser entre 850 grammes et 1 kilo, rendant le défi encore plus difficile.

Il existe aussi bien des compétitions féminines que pour enfants. Le record du monde actuel a été établi par Lorne Coltart, qui a réussi un lancer de 66 mètres aux Bearsden and Milngavie Highland Games en 2011.

Cela pourrait ressembler à une grosse blague. À vrai dire, le haggis hurling l'est à plus d'un titre.

Faire revivre une «tradition»

Tout commence en 1977. Un attaché de presse irlandais, Robin Dunseath, publie une annonce dans un journal national pour annoncer qu'à l'occasion du Gathering of the Clans (un festival faisant partie des Highland Games) qui se tenait cette année-là à Édimbourg, aurait lieu une compétition de haggis hurling, pour faire renaître ce sport écossais ancestral.

Son but, explique-t-il alors, est de faire revivre une tradition du XVIIe siècle, lorsque les femmes d'Auchnaclory lançaient le déjeuner de leurs maris (consistant le plus souvent en des haggis) à travers la rivière Dromach. Les maris rattrapaient ensuite leurs déjeuners au vol dans leurs kilts. Une tradition qui serait, donc, tombée dans l'oubli.

Le succès est fulgurant: des centaines de personnes s'inscrivent et veulent participer. La discipline devient vite incontournable des festivals de jeux des Highlands et s'exporte aux États-Unis, au Canada ou encore en Australie, où des compétitions sont organisées. Robin Dunseath crée l'Association mondiale de lancer de haggis, consacre un ouvrage à l'histoire de ce sport et ses règles, et des centaines de personnes se réjouissent d'avoir fait revivre un sport traditionnel disparu depuis le début des années 1800.

Un canular qui a échappé à son créateur

Sauf que cette tradition n'a jamais existé. Elle a été inventée de toutes pièces par Robin Dunseath, qui a vendu la mèche en 2004, quelques semaines après avoir fini son mandat à la présidence de l'association. «Ce n'était qu'une blague. Avec quelques amis, on avait lancé cette histoire parce que nous étions agacés par les gens qui exploitent les traditions écossaises pour leur propre intérêt, qui vendent toutes ces breloques –sous-vêtements à carreaux et crayons à carreaux– aux touristes», a-t-il alors confié au Sunday Herald.

Il a assuré que s'il avait gardé le secret pendant près de trente ans, ce n'était pas pour des raisons financières ou pour abuser de la confiance des participants. En effet, tous les bénéfices de ce sport sont versés à des œuvres caritatives. Face à l'engouement unique créé autour du jeu, qui s'est décliné dans le monde entier en seulement quelques années, il a préféré se taire et laisser faire. «C'était censé être une blague sans lendemain, mais c'est devenu une expérimentation en matière de crédulité», s'étonne le communicant, qui a fini par trouver que la blague avait assez duré.

Malgré l'annonce de Robin Dunseath, les pratiquants n'ont pas abandonné leur sport favori et les compétitions se poursuivent. Il ne fait peut-être pas partie des traditions anciennes de la culture écossaise, mais il a su devenir un sport à part entière, un des plus étranges qui soient.

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