Culture

Fringues ultra colorées, épaulettes et collabs: les années 2020 sont les nouvelles années 1980

Temps de lecture : 7 min

Pandémie de Covid et télétravail ont réveillé un immense besoin de fantaisie vestimentaire. Pour y répondre, les créateurs ont, inconsciemment ou non, remis au goût du jour les tenues des très créatives eighties.

Des épaulettes, des manches ballons, des couleurs et des soirées au Palace: voilà ce que les années 1980 ont laissé comme souvenirs. | © Simon Bocanegra 
Des épaulettes, des manches ballons, des couleurs et des soirées au Palace: voilà ce que les années 1980 ont laissé comme souvenirs. | © Simon Bocanegra 

Si les années 1980 ont tant marqué l'histoire de la mode, c'est que les dernières grandes métamorphoses (voire les ultimes révolutions de style) datent de cette riche décennie. L'image globale de cette époque est attachée aux créateurs français et à la vision d'une femme conquérante haute en couleurs, dont les chantres sont Thierry Mugler et Claude Montana. Mais c'est aussi la décennie qui a vu émerger des artistes japonais et le Belge Martin Margiela, qui a incarné le dernier grand bousculement de codes bien établis.

Aujourd'hui, c'est le côté joyeux et coloré de la mode des eighties et les «collabs», initiées par Jean-Charles de Castelbajac, qui signent leur grand retour. Notre décennie regarde en effet un passé proche dans son rétro. Les années 1980 suscitent la nostalgie chez ceux qui les ont vécues et l'intérêt chez les plus jeunes, qui fantasment une décennie de liberté, de fantaisie et de fêtes au Palace, de frime pour extravertis et d'explosion des diversités.

Les outils de communication commençaient alors à se développer, la télévision montrait les défilés en temps réel, MTV diffusait des clips égrenant les looks les plus extravagants... Pour Vincent Grégoire, directeur du pôle «Consumer Trends & Insights» chez Nelly Rodi, «les années 1980 sont les années 1950 plus les années 1930, la fin d'une période bénie et le début du bazar! C'est une énergie dont on voit qu'elle a bouleversé notre société, c'est le début du digital. Les jeunes d'aujourd'hui ont envie de connaître cette période, et en même temps, c'est “OK boomer”

Des couleurs qui pètent
et des épaulettes

Consacrée aux années 1980, une exposition du Musée des arts décoratifs à Paris (du 13 octobre 2022 au 16 avril 2023) met un joyeux coup de projecteur sur cette période prodigieuse. On y retrouve, au début, des silhouettes couture. Mais ces dernières ne représentent pas l'époque, avec leur style figé et démodé, même si les coupes sont belles: la silhouette des années 1980 est incarnée par une femme de pouvoir, conquérante et audacieuse. Son vêtement est à la fois armure et objet de séduction. Il a une forme en «x» avec une carrure élargie, exagérée par la présence d'épaulettes (paddings), mais la taille demeure fine.

La robe en cuir très épaulée de Claude Montana, pour sa collection printemps-été 1979,
dans l'Officiel de la couture et de la mode de février 1979. | © Michel Picard / Éditions Jalou

Si aujourd'hui, les carrures démesurées ont un petit air des années 1980 (de retour chez nombre de créateurs), elles ne sont pas associées à une taille de guêpe. Le vêtement est plus ample, droit ou même large. Pour Vincent Grégoire, «les carrures sont là, mais on est dans l'oversize, dans le confort, dans le loose, à part quelques silhouettes kardashianesques».

Une des explications de ce retour des épaulettes pourrait se trouver dans la crise liée à la pandémie de Covid et de l'explosion du télétravail. L'élément à mettre en valeur est redevenu le haut du vêtement, comme pour les présentatrices des débuts de la télé. C'est le cas d'une robe blanche d'Andreas Kronthaler pour Vivienne Westwood, portée par Sybil Buck.

Dans les années 1980, la couleur s'affirmait, vive, et égayait les podiums; aujourd'hui, on la retrouve dans ce que l'on nomme «color block», soit l'art de mélanger des pièces flashy et vitaminées. Thierry Mugler et Claude Montana la travaillent en monochrome, quand Jean-Charles de Castelbajac –qui a récemment prolongé sa partition chez Benetton– préfère la jouer polychrome. L'exposition rend d'ailleurs hommage au rôle de pionnier, résolument avant-gardiste, de Jean-Charles de Castelbajac, sans oublier son humour –il est notamment le créateur d'un haut en couleurs poncho K-Way pour deux.

Aujourd'hui, la couleur est de retour. Une envie de gaieté s'exprime après la morosité de la pandémie de Covid et incite les créateurs à oser le jaune, le violet, le rouge, le vert, couleurs auxquelles s'ajoute une dimension festive: des tons néons, fluos et une touche de paillettes. Pour Jean-Charles de Castelbajac, «avant, la couleur avait une dimension pop, populaire, aujourd'hui elle s'est universalisée et est montée jusqu'au luxe».

Vive la mode de l'unisexe

Quelques créateurs, notamment Jean-Paul Gaultier, ont multiplié les emprunts au vestiaire masculin, mais c'est aujourd'hui que la fusion des genres est à son apogée. L'unisexe, déjà amorcé par Calvin Klein dans les années 1980, est devenu un langage en osmose avec l'époque. La veste, le blazer mêlent le côté masculin et l'allure eighties en élargissant la carrure avec des épaulettes –à redécouvrir chez Maison Margiela (par John Galliano) en pièce phare.

Devenues un peu ringardes, les manches ballons ont quant à elles (re)dévoilé leur charme chez Yves Saint Laurent, sous les doigts d'Anthony Vaccarello, et on les retrouve surtout, exacerbées, chez Lutz Huelle, qui les réhabilite en les modernisant au fil des saisons. Quant aux logos, qui ont commencé à s'afficher sur les sous-vêtements de Calvin Klein, ils sont désormais envahissants et omniprésents chez Balenciaga, Dior, Valentino, Loewe, etc. Un côté show off très années 1980 dans l'affirmation du paraître.

Certaines marques n'hésitent pas à communiquer sur la vogue des années 1980. Sur le site des sacs Eastpack, un «retour aux années 1980» est proposé, notamment avec une collection Stranger things, en écho à la série Netflix qui replonge dans cette période, sauce science-fiction.

Sportswear, legging et total denim

Les années 1980, c'est aussi une évolution des matières, notamment avec l'utilisation du lycra, qui ajoute aux vêtements une dimension élastique –Marc Audibet a ainsi été un pionnier du stretch avec un vêtement oublié, le léotard. Un «power dressing» («s'habiller pour le pouvoir») se met en place, privilégiant une silhouette près du corps qu'amplifiera le couturier Azzedine Alaïa. Le legging fuselant les jambes se retrouve aujourd'hui dans les costumes Yves Saint Laurent portés avec une veste classiquement construite et architecturée.

Le sportswear a lui aussi commencé à s'émanciper de sa fonction et est devenu un vêtement de tous les jours. Sonia Rykiel créait des joggings en velours. Naf Naf, dès 1983, proposait une combinaison issue du vêtement de travail et des couleurs qui allaient être tendance.

Du côté des baskets aussi, on voit le succès des premiers modèles iconiques: la Stan Smith (rebaptisée en 1978) d'Adidas, le lancement de l'Air Jordan de Nike en 1986. Aujourd'hui les les modèles se sont démultipliés et éditions éphémères, collabs et drops ont créé un juteux marché. Le jean, à la mode ces années, se retrouve également aujourd'hui en total look chez Isabel Marant, Marine Serre (upcycling), ou encore Maison Margiela.

Parmi les accessoires prisés dans les années 1980, la ceinture, souvent imposante, revient en force, comme avec la ceinture-jupe de Diesel imaginée par Glenn Martens –un succès phénoménal dont on peut imaginer la parenté avec les jupes-ceintures d'Alaïa.

Bien visible et parfois très large, l'accessoire se retrouve même en trompe-l'œil chez Louis Vuitton. Prisé des créateurs fantaisistes comme Jean-Paul Gaultier et Jean-Rémy Daumas, le trompe-l'œil est par ailleurs remis à l'honneur chez Y/Project ou chez Loewe.

Les collabs: de cadavre exquis
à geste marketing

Les années 2020 répètent en l'amplifiant ce qui était déjà amorcé dans les années 1980: le décloisonnement. La communication a aboli les frontières, il n'y a plus de barrière entre les différentes formes de culture: art, musique, mode, architecture... Toutes les disciplines sont liées. Et si Jean-Charles de Castelbajac est associé à la couleur, à l'humour, à une forme de pop culture, il a initié nombre de pratiques aujourd'hui ultra tendance.

Son goût pour la bande dessinée (les dessins de Guy Peellaert lui ont inspiré la collection Physical Graffiti en 2001) ou les personnages de Walt Disney se retrouve ainsi chez Givenchy, qui a collaboré deux fois avec la compagnie américaine, ou encore Baccarat, qui a notamment fêté les 25 ans de Pokémon. Dans ses idées de détournement et de récupération avec des serpillères, des couvertures, on peut également voir les prémices de l'upcycling. Ses collections à base de Lego ont quant à elles fait des émules chez Adidas ou du côté des vitrines de Noël des magasins Vuitton.

Mais c'est sans doute sur le terrain des collaborations que Jean-Charles de Castelbajac a ouvert une voie devenue boulevard: «Quand je pratiquais la collaboration c'était totalement iconoclaste; aujourd'hui c'est une évidence. C'est d'ailleurs plutôt cool, mais quelle va être la transformation de tout cela? J'ai commencé avec des artistes: Ben, Di Rosa, Jean-Charles Blais, Annette Messager, mais aussi Keith Haring et des photographes, Cindy Sherman, Mapplethorpe, etc. Ce geste était un cadavre exquis entre deux artistes. [Sa méthode de création est à (re)voir dans le film de William Klein, Mode en France, ndlr.] Mais en 2020, il s'est institutionnalisé et est devenu un geste marketing, un système», relate-t-il.

«La mode est devenue un centre de convergence. Aujourd'hui les vitrines sont des installations, les défilés sont des performances, les boutiques des galeries. Et moi, je me retrouve fragmenté, avec des atomes dispersés, mais j'ai participé à l'écriture de cette époque.»

La décennie du paraître s'était un peu éteinte, paillettes et falbalas avaient été remisées aux oubliettes, mais dans un monde passé du sida au Covid, un besoin de fantaisie s'est de nouveau manifesté. Retour inconscient aux créatives années 1980, ou choix assumé d'inspiration de la part de jeunes créateurs qui admirent le passé? Plus que jamais, les années 1980 sont un prolifique modèle, une source sans fin de fantaisie, d'ouverture à un monde ultra créatif. En miroir, les années 2020 sont en quelque sorte l'exacerbation de ce que cette décennie inventive avait joyeusement défini.

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