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Venise rame pour imposer son idée d'entrée payante

Temps de lecture : 4 min

La mairie de la cité des Doges peine à mettre en place son projet de taxe d'entrée pour les touristes. Encore repoussée de six mois, elle ne permettrait de toute manière pas de réellement lutter contre les conséquences du tourisme dans la ville.

Sur la banderole de la tête du cortège contre la taxe d'entrée, samedi 19 novembre 2022, à Venise, on peut lire «Non au ticket d'entrée, Venise est une ville». | Lucie Tournebize
Sur la banderole de la tête du cortège contre la taxe d'entrée, samedi 19 novembre 2022, à Venise, on peut lire «Non au ticket d'entrée, Venise est une ville». | Lucie Tournebize

À Venise (Italie).

«Venise n'est pas un musée!» «Non au ticket!» Ce samedi 19 novembre, sur le Campo Santa Margherita, les manifestants se massent derrière une banderole sans étiquette. Ils sont près de mille à s'être réunis pour s'opposer au projet de la municipalité, qui souhaite rendre l'accès à la cité lagunaire payant.

Annoncé pour juin 2022, puis pour janvier 2023 avant d'être finalement reporté à l'été 2023, ce projet de taxe d'entrée dans la ville est encore bien flou. Lorsqu'il a été proposé en 2017 par le maire Luigi Brugnaro (du parti de centre droit Coraggio Italia, Courage l'Italie), ce ticket devait permettre à un nombre limité de personnes d'accéder à certains quartiers.

Ensuite, l'idée a été étendue à l'ensemble de la cité des Doges et le numerus clausus a été abandonné. Enfin, il a été question d'installer des portiques et de fixer un prix d'entrée, variant entre 3 et 10 euros par personne selon la saison. D'après les derniers articles parus dans la presse locale, l'entrée pourrait toutefois être gratuite entre 17h et 8h du matin. Il y a de quoi s'y perdre.

«Le but est avant tout de
rassurer l'Unesco»

Une longue liste de personnes qui en seraient exemptées a également été rédigée. Les touristes dormant à Venise, qui s'acquittent déjà de la taxe de séjour, n'auraient ainsi pas à acheter le fameux billet. Les Vénitiens, eux, pourraient recevoir «leur famille jusqu'au troisième degré», sans que leurs proches aient à débourser quoi que ce soit, à condition qu'ils réservent leur place sur un site et se signalent auprès de la police municipale. Les contrôles seraient aléatoires et étendus à la ville entière.

Toutes ces mesures ne sont qu'hypothétiques. Pourtant, on ne compte plus les journaux présentant l'entrée en vigueur du ticket comme une affaire conclue. «Pour la municipalité, ce qui compte avant tout, c'est la communication», affirme Giovanni Andrea Martini, élu de l'opposition (Tutta la Città Insieme) et opposé à cette taxe. «Il suffit d'annoncer qu'il y aura un ticket d'entrée pour faire les gros titres. La stratégie est évidente.»

Giovanni Leone, militant du collectif Alta Tensione Abitativa (ATA), qui milite pour une régulation des locations touristiques à l'échelle nationale, renchérit: «Le but est avant tout de rassurer l'Unesco, qui menace de placer Venise sur la liste des sites en péril [la cité y a échappé de justesse en juillet 2021, ndlr] Pas de réellement réguler les flux.

Des chiffres qui interrogent

Au cœur du débat sur l'utilité de ce ticket d'entrée, plusieurs données posent question. D'abord, le chiffre de la population vivant dans la cité lagunaire. Avant l'été, Venise passait sous le seuil des 50.000 résidents. Mais considérer cette seule information, c'est oublier que la cité des Doges accueille aussi une importante population non résidente: c'est notamment le cas de nombreux étudiants sans contrat de location, qui «ne peuvent donc pas s'enregistrer comme résidents, ce qui les obligerait à payer le ticket», dénonce Eleonora Sodini du collectif étudiant Liberi Saperi Critici (LISC).

Ensuite, se pose la question du nombre de touristes transitant par Venise chaque jour. On estime généralement que la ville est visitée par quelque 30 millions de personnes chaque année. Mais ce décompte est problématique, indique Ilona Gault, qui l'analyse dans un épisode de son podcast Ici Venise. «S'il y avait vraiment 30 millions de touristes par an, ça ferait 82.000 personnes par jour en moyenne, ce qui correspond aux pics d'affluence. Qui compte-t-on comme touriste? Les habitants de la Vénétie qui viennent se promener? Les amis en visite? Les étudiants et les habitants qui ne sont pas résidents?», questionne-t-elle.

«S'il y avait vraiment 30 millions de touristes par an, ça ferait 82.000 personnes par jour en moyenne», calcule Ilona Gault. | Lucie Tournebize

Pour analyser les flux, la mairie a inauguré une smart control room, cabine de pilotage où confluent les images des quatre-cents caméras de surveillance installées dans Venise. Le nombre de personnes présentes est également estimé grâce au suivi des cartes SIM. Mais «personne n'a accès à ces données», dénonce Giovanni Andrea Martini, qui a demandé l'intervention de l'Autorité de surveillance vénitienne, déjà opposée à la taxe d'entrée puisqu'elle imposerait de justifier le motif de sa visite pour accéder à Venise sans payer.

Les journalistes peinent effectivement à obtenir ces informations. Contacté par e-mail, Simone Venturini, adjoint au maire chargé du tourisme, ne souhaite pas commenter le sujet. Nos demandes concernant les méthodes et les résultats de la smart control room n'ont pas abouti non plus. Difficile, donc, de vérifier la pertinence des rares données communiquées, qui servent pourtant à justifier les choix de la municipalité en matière de tourisme.

Plus de lits que d'habitants

Si les associations, les citoyens et les élus opposés au billet d'entrée dans Venise demandent plus de transparence, ce n'est pas pour nier le problème du tourisme de masse, mais pour y répondre de manière adaptée. «Les touristes viennent à Venise toute l'année. Leur faire payer un ticket et continuer à ignorer les difficultés de logement de la population ne résoudra rien», estime notamment Marika Mouj, étudiante et membre de LISC.

Accéder au logement est de plus en plus difficile à Venise, qui compte plus de 48.000 lits sur le marché touristique. | Lucie Tournebize

Publiée en octobre 2021, une étude de l'Observatoire civique indépendant de la maison et du logement de Venise montrait que dans la plupart des quartiers, le nombre de lits disponibles (hôtels et locations de courte durée) dépassait celui de résidents. Pour freiner l'appétit dévorant des logements de type Airbnb, le collectif ATA lutte pour que soit votée une loi permettant de poser des limites.

«Pour instaurer un équilibre, il faut fixer un seuil de locations touristiques en fonction de la population résidente», pose Giovanni Leone, présent à la manifestation du 19 novembre. «Il arrive qu'une seule personne gère une vingtaine d'appartements sur Airbnb. Il n'est plus question d'une rencontre avec l'habitant, mais de personnes qui passent par la plateforme pour payer moins de taxes que s'ils ouvraient un hôtel. Nous voulons limiter le nombre d'appartements qu'une seule personne peut louer.»

Si une telle loi n'est pas encore promulguée, le travail du collectif a inspiré un amendement au député Nicola Pellicani (Parti démocrate), donnant à Venise le pouvoir de limiter à cent-vingt jours la durée des locations touristiques des particuliers, comme c'est déjà le cas à Paris. Voté en juillet 2022, il n'a toutefois à ce jour pas encore été utilisé par la municipalité, qui ne souhaite pas commenter le sujet. Tous les regards continuent de se tourner vers le ticket, dont on n'a pas fini d'entendre parler.

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