Société / Culture

Orwell et Huxley ont-ils un peu trop bien anticipé l'entreprise du XXIe siècle?

Temps de lecture : 6 min

Surveillance de masse, novlangue managériale, rééducation au bonheur... Si certaines techniques de management ont de faux airs de dystopie, les romans «1984» et «Le Meilleur des mondes» ne sont pas toujours invoqués à bon escient.

Dans la société décrite par 1984, dirigée par Big Brother, la vérité n'existe pas, et le langage, vidé de son sens, sert surtout à masquer les violences. | Matthew Henry via Unsplash
Dans la société décrite par 1984, dirigée par Big Brother, la vérité n'existe pas, et le langage, vidé de son sens, sert surtout à masquer les violences. | Matthew Henry via Unsplash

Elles n'ont pas encore 100 ans, et pourtant, elles n'ont pas pris une ride. Les deux dystopies de George Orwell et Aldous Huxley, 1984 et Le Meilleur des mondes, écrites au XXe siècle pour dénoncer, à travers la fiction, la mécanique des régimes totalitaires, de l'URSS au nazisme, sont encore des références.

Les deux romans, régulièrement convoqués dans le débat public, font aujourd'hui l'objet d'un documentaire sur Arte, qui dresse un parallèle entre les sociétés décrites par leurs auteurs et certaines dérives du monde de l'entreprise, du management toxique à la surveillance généralisée des salariés. Une analogie qui suscite le débat.

«Travail de rééducation»

Dans 1984, l'ouvrage de George Orwell, le lecteur suit Winston, un citoyen éveillé, qui décide de se révolter contre le monde totalitaire dans lequel il vit. Dans cette société dirigée par Big Brother (d'où le mythique slogan «Big brother is watching you»), la vérité n'existe pas, et le langage, vidé de son sens, sert surtout à masquer les violences. Les citoyens récalcitrants subissent une sorte de lavage de cerveau, jusqu'à ce qu'ils rentrent dans le rang et adhèrent à la pensée dominante.

Le Meilleur des mondes, écrit quelques années avant 1984 par Aldous Huxley, raconte quant à lui une société divisée en castes, dont les goûts sont définis à l'avance par la génétique, utilisée par les pouvoirs publics pour contrôler la population. Contrairement à la société décrite dans 1984, celle du Meilleur des mondes connaît le bonheur. Il est artificiel et se fait au détriment de la liberté, mais il existe bien.

De fait, le lien entre l'entreprise d'aujourd'hui et ces deux romans d'anticipation est une évidence pour certains chercheurs. Le philosophe Thibaud Brière dresse lui-même ce parallèle dans son livre-enquête Toxic Management (éditions Robert Laffont, 2021).

Employé pendant sept ans pour former les cadres au sein d'un grand groupe industriel français, le philosophe dénonce les modes d'organisation basés sur le «savoir-être», qui, comme dans l'œuvre de George Orwell, visent selon lui à «harmoniser les modes de pensée» et encouragent la surveillance par les pairs. «On demandait aux managers d'être des éducateurs, de faire en sorte que les salariés délaissent leurs croyances personnelles pour adopter celles de l'organisation, et ainsi mieux adhérer aux missions que s'assigne l'entreprise, se souvient le philosophe. Il y avait un véritable travail de rééducation, comme dans la fin de 1984, où Winston est rééduqué, normalisé.»

Gommer l'individu

Cette «harmonisation des modes de pensée» repose sur une promesse de bonheur et d'abondance. Aujourd'hui, certaines entreprises de la Silicon Valley font cette même promesse d'harmonisation. C'est notamment le cas de Google, qui fait miroiter le faste à ses salariés: nourriture à volonté, garde d'enfants, voyages. Quitte à leur faire mener une vie entièrement régie par l'entreprise.

Ce mode de fonctionnement s'apparente à celui que l'on observe dans Le Meilleur des mondes, estime Pascal Chabot, philosophe et auteur de Six jours dans la vie d'Aldous Huxley (éditions PUF, 2022). «Huxley montre une société dans laquelle l'individu n'a plus de place, où tout est dirigé par la collectivité et où le déviant est un homme libre», rappelle-t-il. Dans Le Meilleur des mondes, les protagonistes sont ainsi invités à se laisser guider par l'État tout-puissant, qui leur apportera bonheur et félicité, à condition qu'ils ne posent pas trop de questions. Et qu'ils renoncent à leur liberté.

«Ce langage managérial occulte la violence qu'elle produit lorsqu'elle parle de “TMS” plutôt que des gens dont les corps sont cassés par les boulots pénibles.»
Amélie Seignour, maîtresse de conférences en sciences de gestion à l'Université de Montpellier

Pour le philosophe, il y a bien un air d'Huxley dans la place prépondérante qu'accordent aujourd'hui les entreprises à la transmission de leur culture managériale à leurs salariés, «quitte à estomper les traits particuliers de chaque individu». Une manière d'influencer les salariés qu'a constatée Thibaud Brière dans son entreprise, puisqu'il y a lui-même participé. «Je formais les gens à réaliser qu'ils avaient toujours baigné dans une certaine forme de culture et d'éducation, et qu'ils devaient maintenant en changer pour mieux adhérer à la complexité de l'organisation», relate-t-il.

Avec tout ce que cela peut avoir de contradictoire, puisque, tandis que l'on incite les collaborateurs à uniformiser leurs comportements, l'entreprise du XXIe siècle valorise dans le même temps la créativité individuelle. «On appelle également les salariés à être innovants, à apporter une valeur ajoutée à l'entreprise, ce qui entre en contradiction avec cet effacement de l'individu que l'on observe chez Huxley», nuance Pascal Chabot.

Novlangue managériale

Autre trait emblématique qui semble commun au management actuel et à la dystopie, notamment orwellienne: le travail sur le langage. Dans 1984, les violences commises sur les personnes sont niées à grands coups d'euphémismes.

Un processus que l'on retrouve également dans certaines organisations, selon Amélie Seignour, maîtresse de conférences en sciences de gestion à l'Université de Montpellier: «En utilisant l'anglais, un répertoire tautologique ou certains signes, on fait perdre son vrai sens au langage. Ce langage managérial occulte la violence qu'elle produit lorsqu'elle parle de “TMS” [troubles musculo-squelettiques, ndlr] plutôt que des gens dont les corps sont cassés par les boulots pénibles.»

Cette manière de façonner le réel par la langue, la chercheuse l'a observée lors de la transformation de grandes entreprises publiques, dont les nouveaux modes de management se voulaient calqués sur le privé. «Ces nouveaux éléments de langage maniés par les communicants de la SNCF, de La Poste ou de France Télécom ont contribué à faire en sorte que les gens aient une nouvelle perception de leur travail», estime-t-elle.

Le but? Que ce qui était autrefois considéré comme une mission de service public par les salariés se mue en un projet lucratif, qui doit donc être rentable. «Un nouveau discours très productiviste s'est installé, très proche de celui que l'on retrouvait traditionnellement dans les entreprises privées.»

Cette tendance à parler en euphémisme pourrait même représenter un danger, selon Thibaud Brière. «Il y a une contamination entre le langage et la réalité des pratiques, analyse le philosophe. Parler par exemple de “ressources humaines” n'est pas un choix anodin, il influence la manière dont on pense les autres en entreprise, et par conséquent dont on les traite.»

«Deux génies dépassés par leur fiction»

Pour autant, le monde de l'entreprise ressemble-t-il si furieusement à une dystopie? «Orwell et Huxley décrivaient un totalitarisme policier, une société de laquelle on ne sort pas, peu comparable avec le monde de l'entreprise, régi par des principes juridiques», tempère Pascal Chabot. «Les entreprises ne sont pas des lieux totalitaires», abonde Amélie Seignour. Pour la chercheuse, la comparaison demeure cependant pertinente dans la mesure où les entreprises sont des lieux de domination et de contrôle social. Elle salue le talent avec lequel George Orwell décortique ces mécanismes de contrôle social. Mais «faire un parallèle entre entreprise et totalitarisme serait exagéré».

Analyser le monde d'aujourd'hui à l'aune de ces dystopies, aussi brillantes soient-elles, relèverait même de la paresse intellectuelle, selon Thibault Le Texier, spécialiste en sciences sociales à l'Université Nice-Sophia-Antipolis. «Nous vivons aujourd'hui dans des sociétés d'entreprises ultralibérales, tournées vers la satisfaction des consommateurs, à mille lieues des violences totalitaires que décrit Orwell», juge-t-il.

​​«Ils ont tous deux marqué d'une empreinte considérable l'univers intellectuel du XXe siècle, mais ont été largement dépassés par leurs romans.»​
Pascal Chabot, philosophe

Un décalage qui s'observe notamment dans la manière dont on parle du management toxique, perçu comme une déviance plutôt que comme une norme à appliquer. «Cette critique du totalitarisme du XXe siècle, très puissante, fonctionne comme une partition que l'on continue de jouer parce que tout le monde la connaît, fustige-t-il. Nos sociétés ont changé mais pas nos discours critiques, qui continuent de convoquer 1984 et Le Meilleur des mondes, surtout parce qu'elles restent des références très fortes, connues de tous et facilement mobilisables.»

Cette surabondance de références aux œuvres d'Orwell et d'Huxley pourrait avoir un lien avec l'aura de génie qu'on leur prête. «Ils ont tous deux marqué d'une empreinte considérable l'univers intellectuel du XXe siècle, mais ont été largement dépassés par leurs romans», pense Pascal Chabot.

S'ils ont toujours été des intellectuels engagés, ils ne s'imaginaient pas que leurs fictions, aussi dénonciatrices soient-elles, écrites dans la solitude de leurs maisons coupées du monde, connaîtraient un tel retentissement. «Puisque c'étaient les premières dystopies, ils ont en quelque sorte raflé la mise et leurs descriptions ont été comme canonisées», résume le philosophe. Si leurs écrits nous aident encore à comprendre le monde d'hier et d'aujourd'hui, gageons qu'ils ne nous conduisent pas à poser un œil trop simpliste sur celui de demain.

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