Monde / Économie

Le Liban mise tout sur le gaz et le pétrole (tant pis pour l'environnement)

Temps de lecture : 5 min

Enfoncé dans la pire crise économique de son histoire, le pays du Cèdre voit l'exploitation de champs gaziers comme une sortie de secours. Mais des associations mettent en garde contre la corruption et la destruction des zones côtières.

Les falaises blanches de Naqoura, ici le 13 mars 2019, sont l'un des rares espaces côtiers préservés du Liban. Mais elles pourraient bientôt être bordées de sites industriels de gaz naturel. | Philippe Pernot
Les falaises blanches de Naqoura, ici le 13 mars 2019, sont l'un des rares espaces côtiers préservés du Liban. Mais elles pourraient bientôt être bordées de sites industriels de gaz naturel. | Philippe Pernot

L'extrême sud du Liban pourrait être idyllique. Des bananeraies bordent la côte, avant de laisser place à des champs d'oliviers dans des collines aux pentes douces. La tranquillité n'y est interrompue que par le grondement des blindés de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), la mission de l'ONU qui surveille la frontière murée et barbelée avec Israël.

La ville côtière de Naqoura, qui donne directement sur le mur et la base des casques bleus, est gagnée par une certaine fébrilité: c'est à quelques pas d'ici qu'a été signé, le 27 octobre dernier, un accord entre Israël et le Liban afin de délimiter leur frontière maritime. Les deux pays ennemis se sont entendus –fait historique– sur un tracé, sous le parrainage des États-Unis et de la France. Le tout non pas pour signer un accord de paix, mais afin d'exploiter du gaz naturel et du pétrole.

Un blindé de la Finul, la mission de l'ONU qui surveille la frontière militarisée entre Israël et le Liban, le 13 mars 2019. | Philippe Pernot

C'est donc ici que va débuter l'aventure gazière et pétrolière du pays du Cèdre. Les travaux d'exploration devraient commencer dès le début de 2023, pour une éventuelle exploitation entre 2029 et 2049. Dans le «bloc 9» au large de Naqoura, c'est TotalEnergies qui va diriger le consortium et se charger des opérations, suivi de l'italien ENI et de QatarEnergies. Et d'autres blocs maritimes pourraient être ouverts à une exploration dès décembre.

«Notre futur est écrit au conditionnel»

Embourbée depuis 2019 dans l'une des pires crises économiques et sociales du monde de ces deux derniers siècles, la classe politique libanaise promet des miracles: des milliards de dollars qui serviront à redresser le pays, à assurer de l'électricité en continu alors que l'État n'en produit plus que deux heures par jour, maximum. Le président sortant, Michel Aoun, a célébré la seule victoire de son mandat autrement catastrophique, en faisant rentrer le Liban dans «le club des pays exportateurs».

«Déjà, il faudrait qu'on trouve du gaz ou du pétrole, parce que rien n'est encore prouvé», nuance Diana Kaissy, experte en pétrole et gaz dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, membre du conseil consultatif de l'Initiative libanaise pour le pétrole et le gaz et du conseil exécutif de l'International Aid Transparency Initiative. «Notre futur est écrit au conditionnel: si jamais on trouve des réserves, si jamais elles sont commercialisables, et si jamais on arrive à les extraire en entier puis à tout utiliser et à tout vendre, alors seulement on gagnera au maximum huit milliards de dollars, et seulement d'ici dix à vingt ans», précise-t-elle.

Cela, alors que la dette publique a dépassé les 100 milliards de dollars, soit 150% de son PIB. «Les revenus gaziers ne suffiraient jamais à redresser le pays, et il ne faut surtout pas qu'on rembourse la dette avec. Notre seule chance, c'est de l'investir dans l'économie réelle, productive», affirme Diana Kaissy. Elle appelle à la création d'un fonds souverain comme en Norvège, encadré par des lois anticorruption fortes.

Mais les retombées locales pourraient être importantes: 6.000 emplois de long terme, des recettes indirectes, et peut-être même des revenus pour investir dans d'autres formes d'énergie. Beaucoup, ici, vivent de l'espoir lointain de voir la crise se finir grâce aux dollars de l'or noir.

Du béton et de la corruption

Mais la société civile s'inquiète: alors que la classe politique libanaise est notoirement corrompue, les milliards du gaz et du pétrole pourraient davantage enfoncer le pays dans le marasme. «Pour l'instant, on n'a aucune garantie que cet argent ne va pas s'envoler dans la nature, comme tout le reste: les réserves de la Banque centrale, l'épargne des banques. Au total, ce sont des dizaines de milliards qui ont disparu dans les poches de notre mafia politique», s'indigne Diana Kaissy.

«Personne, dans la classe politique, ne s'est demandé quel
mix énergétique convenait vraiment le mieux au Liban.»
Diana Kaissy, experte en pétrole et gaz

Il y a un autre risque: que les côtes de Naqoura soient en danger. «Ce petit espace côtier est le seul à avoir été préservé du béton, il est crucial pour de nombreux écosystèmes et espèces animales», alerte Iffat Idriss, fondatrice de l'association de protection marine Operation Big Blue. Deux espèces de tortues protégées dépendent notamment de ses plages de sable fin pour pondre leurs œufs et se reproduire.

Au large, des dauphins, des baleines et même des phoques moines peuplent l'un des rares espaces épargnés des côtes libanaises. Ces dernières sont privatisées et bétonnisées à 80%: ports, hôtels, restaurants, routes, etc. Les bâtiments ont poussé dans l'après-guerre, au nom du développement.

«Or, le terrain côtier de Naqoura a été racheté par des hommes d'affaires et des politiciens» avant que le ministère de l'Environnement puisse en faire une aire protégée, affirme Iffat Idriss. «On a essayé, mais on a dû abandonner bien vite», se souvient-elle avec regret. La spéculation financière est rampante au Liban, et elle va de pair avec la destruction d'habitats naturels.

Gaz à effets de serre, marées noires, poissons contaminés...

Les risques liés à une exploitation de gaz offshore sont variés: «les accidents entre pêcheurs et bateaux industriels, les fuites de gaz, les explosions, la contamination des poissons, les bruits qui vont chasser les dauphins et baleines loin de nos côtes», énumère Iffat Idriss. Jusqu'aux redoutées marées noires, comme celle qui a ravagé les côtes du Sud-Liban en 2021, après un accident pétrolier au large d'Israël. «Comme le reste du Liban est en aval, le moindre accident pour contaminer l'ensemble des côtes libanaises», craint-elle.

De plus, en vingt années de service, l'industrie pourrait rejeter entre 11 et 18 kilotonnes de gaz à effet de serre, selon l'étude d'impact commissionnée par le ministère de l'Environnement en 2020. Et cela, alors que le Liban a adopté, depuis l'accord de Paris, l'objectif de réduire ses émissions de 15% à 30% d'ici à 2030.

«Actuellement, c'est une ruée vers l'or: tout le monde voit le gaz naturel et le pétrole comme la solution miracle à tous nos problèmes. Mais personne, dans la classe politique, ne s'est demandé quel mix énergétique convenait vraiment le mieux au Liban», critique Diana Kaissy.

«Une nouvelle menace» pour l'environnement

Elle affirme que, pourtant, le Liban recèle de nombreux autres atouts, bien moins risqués. «Nous sommes le pays des rivières, du soleil et du vent. On pourrait développer des énergies renouvelables dans chaque région, cela profiterait à tout le monde», poursuit-elle. Avant la guerre civile, 70% de l'énergie utilisée au pays du Cèdre provenait d'ailleurs de ses barrages hydrauliques.

Mais la guerre (1975-1990) et la politique néolibérale des années 1990 et 2000 ont changé la donne. «Les projets de développements privés, de bétonnisation et de ventes automobiles ont fait que, maintenant, on dépend à 95% du pétrole», soupire-t-elle. La crise économique pousse les Libanais à utiliser des générateurs privés pour se procurer de l'électricité. En conséquence, l'air est devenu extrêmement pollué à Beyrouth et le long de l'autoroute côtière.

«On ne fait pas du tout confiance au gouvernement pour protéger l'environnement ni ses citoyens», déplore Iffat Idriss. Et pour cause, elle lutte depuis une trentaine d'années contre les projets polluants de l'État. Au Liban, soixante associations ont même formé une coalition pour protéger la nature et les citoyens: le Mouvement libanais pour l'environnement.

«Pour l'instant, le gaz et le pétrole, c'est nouveau pour nous, on ne sait rien», reconnaît celle qui a plutôt l'habitude de dénoncer des crises liées aux déchets, les barrages inutiles ou encore des carrières illégales. «C'est une nouvelle menace, car on s'oppose à tout ce qui pourrait fragiliser davantage la faune et la flore méditerranéennes. Alors, on ne va pas baisser les bras.»

La boîte de Pandore est ouverte et les débats font rage. Alors que la COP27 s'est déroulée à quelques centaines de kilomètres de là et qu'un dernier rapport de Greenpeace sonne l'alerte à propos d'un réchauffement climatique deux fois pire dans la région qu'ailleurs, le Liban doit choisir sur quel modèle il va bâtir son avenir.

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