Monde / Économie

La Hongrie, le pays où la vie devient vraiment plus chère

Temps de lecture : 5 min

Si la hausse des prix touche toute l'Europe, elle frappe durement le pays de Viktor Orbán. Sur place, on économise comme on peut sur les courses et les autres dépenses.

En Hongrie, l'inflation sur les produits alimentaires a atteint les 40% en un an. Légumes, fruits ou encore viande pèsent aujourd'hui bien lourd dans les paniers des ménages. | Eduardo Soares via Pexels
En Hongrie, l'inflation sur les produits alimentaires a atteint les 40% en un an. Légumes, fruits ou encore viande pèsent aujourd'hui bien lourd dans les paniers des ménages. | Eduardo Soares via Pexels

À Budapest (Hongrie).

À l'entrée des supermarchés hongrois, les affiches sont immanquables depuis le 1er février. En dessous d'un panneau «stop» rouge, une liste sur fond bleu indique le plafonnement à leur niveau du 15 octobre 2021 des prix du sucre en poudre, de la farine de blé de type 55, du lait UHT 2,8%, de l'huile de cuisson à base de tournesol, de certains morceaux de poulet et de la cuisse de porc. Ce 9 novembre, le gouvernement y ajoutait les œufs et les pommes de terre, bloqués aux tarifs du 30 septembre. Une décision qui ne fait pas l'unanimité: les producteurs craignent de vendre à perte et les petits commerçants estiment être désavantagés par rapport aux grandes surfaces.

Comme pour les autres denrées, les principales enseignes de grande distribution limitent les quantités d'achat par crainte de pénuries, alors qu'une inflation exceptionnelle touche la Hongrie. Entre les mois d'octobre 2021 et 2022, la hausse des prix a atteint 21,1%, valeur record depuis 1996. Sur la même période, l'inflation alimentaire s'est élevée à 40% dans le pays, champion européen du classement.

Selon le bureau national de statistiques KSH, le prix des œufs a augmenté de 87,9%, ceux du pain de 81,4%, des produits laitiers de 75,4%, du fromage de 74,7%, du beurre de 71,6% et des pâtes de 58,6% en l'espace de douze mois.

«Moins de viande et de bon pain»

Le gouvernement bloque aussi le prix des carburants à 480 forints (1,17 euro) le litre depuis le 15 novembre 2021, gèle les taux d'intérêts des crédits bancaires depuis le 24 décembre dernier et continue d'encadrer les tarifs de l'énergie en dessous de 210 kilowattheures d'électricité et de 144 mètres cubes de gaz par mois. Mais ces mesures ne parviennent pas à enrayer l'escalade inflationniste, entamée l'automne dernier et nourrie par les cadeaux du pouvoir en place avant les élections d'avril, lors desquelles le Premier ministre Viktor Orbán a décroché un quatrième mandat de suite.

Les difficultés de la monnaie nationale n'arrangent guère la situation. En septembre 2019, relève KSH, 1.000 forints permettaient d'acheter 4 litres de lait, 3,2 kilos de pain ou 25 œufs. Trois ans plus tard, cette somme ne couvre que 2,2 litres de lait, 1,3 kilo de pain et 14 œufs. L'exécutif pointe du doigt la guerre en Ukraine et les mesures européennes de rétorsion contre la Russie, accusées d'aggraver l'inflation et la crise énergétique. Des affiches pour une «consultation nationale» controversée, lancée mi-octobre, taclent même sans détour, les représentant par une bombe, les «sanctions de Bruxelles» qui «ruinent» les Hongrois.

Journaliste à l'hebdomadaire libéral HVG, Mercédesz radiographie chaque mois la hausse des prix et s'impose des restrictions par nécessité. «Chaque année, je réunis dix-douze personnes pour un dîner traditionnel de la Saint-Martin, où l'on déguste de l'oie [le plat partagé lors de cette fête ayant lieu le 11 novembre, ndlr]. Cette fois-ci, j'ai remplacé l'oie, bien trop chère, par du saumon, plus abordable. En octobre, je voulais préparer un goulasch au bœuf, mais j'ai finalement opté pour du gibier plus économique. Globalement, j'achète moins de viande et moins de bon pain dans ma boulangerie artisanale préférée, afin de ne pas gaspiller», raconte-t-elle.

«Nous n'allons plus qu'à Lidl et Aldi»

Le contexte lui rappelle l'époque du «Bokros-csomag» («paquet Bokros»), plan d'austérité drastique décrété par le ministre des Finances Lajos Bokros en 1995, soit cinq ans après l'effondrement du régime communiste magyar: aujourd'hui, les municipalités restreignent les activités des théâtres, des piscines, des bibliothèques et des musées; le plus grand hôtel de Hongrie, le Danubius Hungaria, cesse de recevoir des clients a priori jusqu'à fin février; les salles Cinema City n'ouvrent que l'après-midi en semaine; les bains thermaux de Budapest gonflent leurs tickets pour passer l'hiver; les administrations diminuent le chauffage sur demande de l'exécutif.

«Avec l'inflation et l'affaiblissement
du forint, mon mari et moi avons
100.000 forints de moins par mois
sous la main pour acheter
des provisions et régler nos factures.»
Melinda, enseignante

Fin septembre, le gouvernement gelait même 284 projets d'infrastructures à travers le pays (écoles, centres médicaux ou sportifs, routes, rénovations énergétiques, etc.), histoire de soulager le budget national. Ces difficultés n'ont pourtant pas empêché le pouvoir de racheter la branche locale de l'opérateur téléphonique Vodafone, de lancer un cercle de réflexion à Bruxelles, de prolonger l'oléoduc russe Droujba jusqu'à la Serbie voisine, de lancer une énième «consultation nationale» partiale et coûteuse ou d'investir dans neuf hôtels chics en Transylvanie avec l'argent du contribuable.

Les citoyens, eux, sont assommés par l'inflation. Melinda, professeure, évite désormais certaines enseignes et assume des extras pour joindre les deux bouts. «Nous n'allons plus à Spar et Auchan, seulement à Lidl et Aldi. Mais même comme ça, le ticket de caisse coûte 8.000 forints [20 euros, ndlr] de plus qu'avant. Avec l'inflation et l'affaiblissement du forint, mon mari et moi avons 100.000 forints [245 euros, ndlr] de moins par mois sous la main pour acheter des provisions et régler nos factures. Pour compenser nos pertes, j'accepte d'encadrer des camps privés pendant les vacances scolaires et je donne des cours particuliers en dehors de mes heures de travail», détaille-t-elle.

Récession et ruée vers le bois

Pour Katalin, monteuse, ménager son porte-monnaie passe notamment par réduire ses achats de légumes et agrémenter ses plats de riz, de pâtes tarhonya ou de pommes de terre. Judit, elle, achète encore de tout mais rationne au maximum les quantités pour ne rien laisser périmer ou pourrir. L'inflation touche même au sacro-saint tízórai (l'encas de 10h) des écoliers. Alors que la majorité des parents donnait un peu d'argent à leurs enfants pour s'offrir un petit quelque chose, nombre d'entre eux leur préparent désormais des sandwichs ou viennoiseries maison s'ils ont assez de temps.

«Les courses au Penny Market me coûtent 17-18.000 forints contre 10.000 auparavant, calcule Fabien, architecte et père de famille français, installé à Budapest de longue date. Je prends du saucisson au lieu du jambon, j'ai éliminé les petits plus genre paquet de surimi et je suis passé aux cigarettes roulées.» «On ne va plus qu'une fois par mois dans notre resto vietnamien ou de sushis favori, au lieu d'une fois par semaine. Les fins de mois sont plus ou moins proches de zéro, donc on compte ce qu'on dépense, mais en essayant de ne pas trop faire sentir la différence aux filles.»

Après douze ans de croissance, la Hongrie montre également les premiers signes d'une récession susceptible de s'aggraver ces prochains trimestres, note un analyste de la banque ING. En attendant, en province, les ménages se ruent sur le bois et les panneaux solaires pour éviter les factures astronomiques de gaz et d'électricité. Trois employés d'une exploitation pétrolière de la région de Baranya, dans le sud-ouest du pays ont même été jusqu'à voler plus de dix mille litres de brut pour chauffer leurs habitations. Un célèbre proverbe magyar affirme que le Hongrois «s'amuse en pleurant». La maxime a rarement été aussi appropriée qu'en ce moment.

Newsletters

«Je ne peux pas penser à autre chose qu'à l'argent»: ces Français qui songent à quitter Londres

«Je ne peux pas penser à autre chose qu'à l'argent»: ces Français qui songent à quitter Londres

Inflation monstre, augmentation des loyers, instabilité politique... Pour beaucoup, il est devenu intenable de rester vivre dans la capitale britannique. Reste une solution: rentrer en France.

En Syrie, l'hiver sonne le début de la culture des roses de Damas

En Syrie, l'hiver sonne le début de la culture des roses de Damas

Présidentielle 2024: les Démocrates soutiennent tous Joe Biden, mais...

Présidentielle 2024: les Démocrates soutiennent tous Joe Biden, mais...

L'actuel président, renforcé par les bonnes performances de son camp, aurait la légitimité pour briguer un second mandat. Derrière lui, le parti semble faire bloc, mais la question de son âge devrait surgir tôt ou tard.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio