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À l'international, le Xi Jinping nouveau est arrivé

Temps de lecture : 7 min

Entre premier face-à-face avec le président Joe Biden, réprimande de Justin Trudeau et discours sur la coopération entre États, le dirigeant chinois a montré au sommet du G20 sa volonté de renforcer la présence économique et diplomatique de son pays sur la scène mondiale.

Le président chinois Xi Jinping assiste à une séance de travail lors du sommet du G20 le 15 novembre 2022, à Nusa Dua, en Indonésie. | Léon Nealgetty / Getty Images Europe via AFP
Le président chinois Xi Jinping assiste à une séance de travail lors du sommet du G20 le 15 novembre 2022, à Nusa Dua, en Indonésie. | Léon Nealgetty / Getty Images Europe via AFP

Il est loin le temps où, sur toutes questions internationales, les dirigeants chinois adoptaient une attitude avant tout modeste. Lorsqu'il y a une quarantaine d'années, la Chine a lancé son développement économique, il s'agissait de ne surtout pas effrayer. Pékin évitait de proclamer son intention de devenir une grande puissance économique. Autour des années 1990, Deng Xiaoping tout en lançant les réformes qui allaient transformer le pays, répétait volontiers la nécessité de «cacher ses talents, attendre son heure, maintenir un profil bas et ne jamais clamer sa supériorité».

La perspective a grandement changé. En 2017, lors du XIXe congrès du Parti communiste, Xi Jinping a fait référence à cette formule en indiquant que la Chine n'avait plus à faire profil bas. Aujourd'hui, le pays est devenu la deuxième économie au monde, juste derrière les États-Unis. Et il vise la première place en 2049, quand le Parti communiste chinois (PCC) proclamera le centenaire de son accession au pouvoir.

Ingérence chinoise au Canada

Tout indique que Xi Jinping veut promouvoir cette logique d'une puissance chinoise affirmée et grandissante, ce qui s'accompagne de la prolongation de son mandat à la tête du PCC. Et il a fait en sorte que ce maintien au pouvoir soit approuvé à l'unanimité lors du congrès qui s'est tenu en octobre.

Ainsi conforté, le numéro un chinois adopte des attitudes nouvelles. Jusqu'ici, surtout à l'étranger, son comportement était empreint de discrétion et de majesté. Lorsqu'il se déplaçait en public, il pouvait lui arriver de prononcer quelques paroles soigneusement préparées. Mais le 16 novembre, à Bali où, aux côtés des autres chefs d'États, il participait au sommet du G20, il s'est lancé dans un inhabituel exercice de colère froide.

Lors d'une pause dans le hall de cette réunion internationale, il a ainsi pris à partie le Premier ministre canadien, Justin Trudeau. Ce dernier avait révélé à la presse qu'au cours de l'entretien qu'il avait eu la veille avec Xi Jinping, il lui avait fait part des vives inquiétudes qu'il ressent au sujet d'«activités d'ingérence» chinoises au Canada.

Dans ce pays, plusieurs affaires défraient actuellement la chronique: onze députés élus au Parlement d'Ottawa en 2019 auraient reçu des financements chinois lors de leur campagne électorale; un chercheur chinois travaillant pour la société d'État Hydro-Québec est actuellement emprisonné pour avoir divulgué à la Chine des secrets industriels; et, récemment, une enquête a été ouverte concernant trois postes de police chinois installés illégalement dans la banlieue de Toronto.

«Ce n'est pas approprié»

Manifestement, Xi Jinping voulait montrer son irritation. Le visage souriant mais le ton très ferme, à la manière d'une réprimande, il a ainsi lancé à Justin Trudeau: «Aller raconter aux journaux ce qu'on s'est dit lors de notre conversation, ce n'est pas approprié.» Avant d'ajouter: «Et en plus, ce n'est pas la façon dont la discussion s'est déroulée [...] S'il y a de la sincérité [de votre part], alors nous devrions avoir une discussion basée sur le respect mutuel. Si tel n'est pas le cas, il est difficile d'en attendre trop.»

Ces paroles, traduites en anglais par l'interprète de Xi Jinping, ont été prononcées devant les caméras qui étaient en train de filmer la conversation entre Justin Trudeau et des journalistes. Le dirigeant chinois a certainement remarqué la présence de ces médias et a donc tout fait pour que son mécontentement à l'égard du Premier ministre canadien fasse l'événement.

La séquence permet par ailleurs d'entendre Justin Trudeau déclarer: «Au Canada, nous croyons au dialogue libre, ouvert et franc, et c'est ce que nous allons continuer à faire. […] Nous continuerons à chercher à travailler ensemble de manière constructive, mais il y aura des choses sur lesquelles nous ne serons pas d'accord.» Xi Jinping a alors avancé les mains et répété à deux reprises qu'il «faudra d'abord se mettre d'accord sur les conditions des discussions». Sur quoi, les deux hommes se sont serré la main, puis le dirigeant chinois s'est éloigné.

Joe Biden et Xi Jinping, deux hommes aux rôles renforcés

Ce déplacement à Bali a principalement fourni à Xi Jinping l'occasion de rencontrer Joe Biden, à la veille de la réunion du G20, le 14 novembre. Les deux hommes se connaissent pour s'être vus plusieurs fois lorsque l'un était vice-président de Barack Obama et l'autre membre de la direction du PCC, alors présidé par Hu Jintao. En revanche, depuis son accession à la Maison-Blanche en janvier 2021, Joe Biden n'a plus revu le président chinois, reclus dans son pays en raison de l'épidémie de Covid-19. Ils se sont seulement appelés à plusieurs reprises.

Le 14 novembre, ce sont deux personnages aux rôles renforcés qui se sont retrouvés. Contrairement aux prévisions des instituts de sondage américains, Joe Biden n'a pas été fortement affaibli par les midterms début novembre: le Parti démocrate n'a pas été écrasé par les Républicains à la Chambre des représentants et, au Sénat, il conserve une courte majorité. Quant à la Chine, dans un contexte totalement opaque, tout indique que le Congrès du Parti communiste qui s'est tenu du 16 au 22 octobre a permis à Xi Jinping de renforcer son pouvoir.

À Bali, les deux dirigeants ont discuté pendant trois heures dans la salle de conférence d'un grand hôtel. Il n'y a pas eu de communiqué commun à la suite de cet entretien mais, côté chinois, on a indiqué que Xi Jinping avait estimé que «l'état actuel des relations sino-américaines ne correspond ni aux intérêts fondamentaux des deux pays et des deux peuples ni aux attentes de la communauté internationale». Tandis que côté américain, on faisait savoir que Joe Biden avait déclaré: «Nous partageons, à mes yeux, la responsabilité de montrer que la Chine et les États-Unis peuvent surmonter leurs différences, éviter que la concurrence ne tourne au conflit.»

Taïwan, «une ligne rouge»
à ne pas franchir

Après ces affirmations de bonnes intentions, toutes sortes de points de divergence ont été abordés. Notamment à propos de Taïwan. Xi Jinping a affirmé que cette question était «une ligne rouge qui ne doit pas être franchie dans les relations entre la Chine et les États-Unis. […] Résoudre la question de Taïwan est l'affaire des Chinois.» Joe Biden a été tout aussi ferme en disant que le statu quo qui régit la coexistence entre Taïwan et la Chine doit être maintenu. Dans ses discussions avec la presse après cette réunion avec Xi Jinping, il a ajouté ne pas penser «qu'il y aura une tentative imminente de la part de la Chine d'envahir Taïwan».

Sur le plan économique, Joe Biden
a averti que les États-Unis continueraient «d'opposer une concurrence vigoureuse» à la Chine.

Certes, le président américain a dit ses «inquiétudes» au sujet du respect des droits humains au Xinjiang, au Tibet et à Hong Kong. Et sur le plan économique, il a averti que les États-Unis continueraient «d'opposer une concurrence vigoureuse» à la Chine. Mais il y avait dans cette rencontre une évidente volonté d'apaiser les tensions. Il a en tout cas été convenu de multiplier les visites ministérielles bilatérales afin de «garder les canaux de communication ouverts». Le secrétaire d'État américain Antony Blinken doit ainsi prochainement se rendre en Chine pour poursuivre les échanges sur les questions internationales.

À Pékin, en conclusion de ces entretiens sino-américains, le journal Huanqiu Shibao, qui fait partie du groupe du Quotidien du peuple, a écrit: «La rencontre entre les deux chefs d'État à Bali a montré que les deux grandes puissances ont encore beaucoup de points de vue communs.»

«La plupart» des membres du G20 condamnent la guerre en Ukraine

Xi Jinping a également rencontré plusieurs autres dirigeants présents. Avec Emmanuel Macron, le 15 novembre, l'entretien a duré quarante-trois minutes. Le président français a dit avoir demandé que Pékin joue «un rôle de médiation plus important» dans la guerre en Ukraine, afin de «pousser la Russie à la désescalade».

Le même jour, la question du conflit entre Moscou et Kiev a brutalement surgi dans l'actualité lorsqu'un missile de fabrication russe a franchi la frontière ukrainienne et tué deux personnes dans un village polonais. Le G20 a modifié son ordre du jour tandis que Joe Biden, la direction de l'OTAN et le gouvernement polonais ont rapidement estimé que l'armée russe n'était pas à l'origine de ce tir. Au contraire de Volodymyr Zelensky, le président ukrainien, qui a commencé par incriminer la Russie avant de nuancer cette accusation. Xi Jinping, lui, s'est contenté d'appeler les deux parties, Ukrainiens comme Russes, à «rester calme».

En tout cas, les pays participants au G20 se sont accordés sur un texte qui indique que «la plupart» des membres du groupe des vingt grandes puissances économiques ont «condamné fermement la guerre en Ukraine». «La plupart» sous-entendant que la Russie, représentée à Bali par son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, s'est opposée à la formulation de ce communiqué. Cette fois-ci, la Chine a cependant voté, alors qu'elle s'était jusque là abstenue à chaque fois que l'ONU adoptait une résolution condamnant l'offensive russe en Ukraine.

Construire une «économie numérique mondiale équilibrée»

Toute cette actualité a quelque peu occulté le discours prononcé par Xi Jinping le 15 novembre, dans lequel il estimait que «les pays devraient se respecter, rechercher des terrains d'entente par-delà leurs divergences, œuvrer à la coexistence pacifique et promouvoir une économie mondiale ouverte. Aucun pays ne devrait agir au détriment des autres, ni construire “un petit jardin avec de hautes barrières”.»

Pour ce faire, le dirigeant chinois propose notamment la construction d'une «économie numérique mondiale équilibrée, coordonnée, qui profite à tous et se caractérise par une coopération mutuellement bénéfique et une prospérité commune». Selon lui, il faut «libérer le potentiel de l'économie numérique pour stimuler la croissance mondiale».

Parmi les engagements pris à la fin de cette réunion internationale, figure l'idée d'encourager la communauté mondiale à utiliser plus largement les technologies, en passant dès que possible à l'économie numérique. Cet objectif, inspiré par la Chine, figure aux côtés de la volonté d'assurer la stabilité des marchés de l'énergie ou de renforcer la lutte contre l'immigration irrégulière.

Xi Jinping apparaît ainsi comme un dirigeant qui cherche à mettre en avant une bien plus grande coopération entre les pays. Avec, sans doute, l'idée que la Chine d'aujourd'hui peut jouer un rôle moteur dans cette coopération. De ce point de vue, il est utile pour Pékin de détendre les contacts avec Washington. Mais au passage, Xi Jinping valorise son rôle de leader du Parti communiste chinois. En même temps qu'il cherche toujours à renforcer le présence économique et diplomatique de la Chine sur la scène internationale.

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