Société

«Ça m'a terriblement angoissée de devenir plus vieille que mon père»: cette étape du deuil peu connue

Temps de lecture : 5 min

Approcher de l'«âge fatidique» qu'avait un proche au moment de son décès peut cristalliser les angoisses et raviver le manque.

Arriver au même âge qu'un proche décédé ranime une part de notre passé, celle partagée avec la personne jusqu'à sa mort, ou ce qu'on nous en a raconté. | Basti93 via Pixabay
Arriver au même âge qu'un proche décédé ranime une part de notre passé, celle partagée avec la personne jusqu'à sa mort, ou ce qu'on nous en a raconté. | Basti93 via Pixabay

«33 ans, c'est l'âge auquel mon frère est décédé. 34 ans, c'est l'âge où je suis devenue officiellement plus vieille que lui.» Sophie avait 29 ans quand son aîné est mort dans un accident de voiture. Depuis cinq ans, elle continue sa vie en y intégrant le deuil de ce frère parti trop vite, trop tôt.

Mathilde, elle, n'avait que 18 mois quand son père a été emporté par un cancer, à l'âge de 32 ans, «un mois avant ses 33 ans», précise-t-elle. Toutes les deux ont dépassé il y a seulement quelques mois «l'âge fatidique» de ce proche mort jeune, cristallisant bien des angoisses. Qu'est-ce qui se joue à ce moment précis? En quoi est-ce une étape particulière du deuil?

Une part de notre passé

Selon Christophe Fauré, thérapeute spécialisé dans l'accompagnement du deuil, cette étape est un «écho mal connu –mais normal– du processus de deuil», nommé le «phénomène de correspondance». Arriver au même âge qu'un proche décédé ranime une part de notre passé, celle partagée avec la personne jusqu'à sa mort, ou ce qu'on nous en a raconté si, comme Mathilde, aucun souvenir n'en reste. Un lien se crée de nouveau, il est vécu comme étant intrusif et déplacé.

Le deuil est souvent pensé, à tort, comme un processus unique, dont on se débarrasse après avoir dépassé avec succès plusieurs phases. En pratique, c'est souvent plus complexe, et moins définitif. Valérie Chemoul, psychologue, rappelle qu'on peut avoir besoin de se reconstruire plusieurs fois autour d'une même disparition, ce qui est parfois difficile à comprendre pour l'entourage. «On ne peut pas faire de généralités à propos du deuil. D'ailleurs, “faire son deuil” ne veut rien dire car on ne peut pas agir dessus, c'est quelque chose qui se traverse, des émotions subies comme un ressac.» Et ce, même lorsqu'on se construit avec un proche en moins, comme Mathilde.

La jeune femme ne se doutait pas des effets qu'entraînerait la mort de son père, dont elle n'a aucun souvenir. «Je suis née dans un environnement chaotique, le cancer de mon père ayant été diagnostiqué trois mois après ma naissance. J'ai appris à marcher à l'hôpital. C'est ma normalité.» Nul ne peut se dérober aux échos du deuil, nécessitant de se confronter parfois plusieurs fois à la phase de restructuration, durant laquelle la vie qui continue s'adapte à l'espace laissé vacant par le décès de la personne proche.

Hypocondrie et évitement

L'hypocondrie s'est invitée dans l'esprit de Mathilde à partir de ses 25 ans, puis «une énorme phobie du cancer est apparue avec [s]a trentaine». Ce qui est encore souvent présenté comme une «maladie imaginaire» est ici l'expression d'une détresse face à la peur réelle de souffrir du même mal que son parent. Chaque douleur à la tête ou à la gorge se transforme en possibilité d'être à son tour emportée par un cancer.

Sophie, elle, a «trouvé des moyens de ne pas penser» qu'elle se rapprochait de plus en plus des 33 ans redoutés. «Et quand ça arrivait, je blaguais dessus. Tant que ça me fait rire, c'est que ça va.» Cet évitement est une stratégie classique pour se dérober au mieux de la source de stress ou de traumatisme. Les deux femmes racontent chacune un anniversaire «d'âge fatidique» tenaillé par une angoisse saisissante.

La veille au soir, «c'était la panique, confie Sophie. Je me suis dis que si je sortais de chez moi j'allais me porter la poisse, me faire écraser par un bus.» Même crainte de se heurter au bus fatal chez Mathilde: «J'avais peur d'une espèce de bug de l'an 2000. Le lendemain ça allait mieux, même si je ne me sentirai en sécurité qu'une fois mes 33 ans célébrés.»

Pas de solution miracle

Pour Valérie Chemoul, c'est l'âge comme objet de craintes qui déclenche l'angoisse de mort par anticipation, plus qu'atteindre cet âge précis en lui-même. Autrement dit, ce n'est pas la peur d'une malédiction familiale à date fixe qui est en jeu, mais le rappel de la mort de cette personne manquant tant à notre vie qui prend forme.

«Je ne me sentirai en sécurité qu'une fois mes 33 ans célébrés.»
Mathilde, dont le père a été emporté par un cancer à l'âge de 32 ans

Puisque chaque deuil est unique et ne se contrôle pas, il n'existe aucune solution miracle contre l'angoisse de «l'âge fatidique». Mathilde a consulté une psychologue durant plusieurs années jusqu'à ses 32 ans, qui lui a conseillé de «passer le cap», lui assurant que «ça ira[it] mieux après». Cette dernière avait vu juste: Mathilde ne l'a pas rappelée une fois l'été passé.

Sophie n'a pas trouvé le même réconfort en thérapie. Une enquête ayant été ouverte à la suite de l'accident de voiture de son frère, elle a guetté des réponses de la justice. Mais si l'auteur a répondu de son acte à l'occasion de son procès, ça n'a pas suffi à Sophie pour avancer dans son deuil. La mort d'une personne est par définition irréparable, qu'importe la qualité de la reconnaissance judiciaire. Elle a trouvé d'autres moyens, comme écrire ce qu'elle ressentait ou voyager là où elle avait passé des vacances avec son frère quand ils étaient enfants, «quand on s'entendait bien».

Réflexe de comparaison

Dépasser cet «âge fatidique» peut donner la sensation d'avoir gagné face à la mort. Mathilde nuance: «Ça m'a terriblement angoissée de devenir plus vieille que mon père, je ne trouve pas ça naturel.» Elle raconte s'être beaucoup mis la pression l'année de ses 31 ans, avoir eu peur de ne pas faire aussi bien que son père au même âge.

La comparaison est un réflexe qui peut être aussi intimidant que rassurant. «On se dit qu'on a mieux fait que l'autre personne, même si rationnellement ça ne veut rien dire: elle n'a pas choisi de mourir, surtout si jeune», pointe Valérie Chemoul. On ne se mesure pas d'une telle façon aux personnes décédées à un âge avancé, tel ce grand-père mort de vieillesse. Sophie vit son âge actuel comme une nouvelle étape dans sa vie qui se présente bien et dont elle compte profiter au maximum, «parce qu'[elle n'est] pas morte».

À ÉCOUTER

Podcasts – La playlist pour faire face à un deuil

Tout deuil est «une expérience unique et subjective» qui nous pousse à «nous interroger sur notre vie et notre finitude», comme l'explique, dans un article publié sur son site, le psychologue Mathieu Auriol. Qu'importent nos croyances et nos objectifs de vie, la mort d'un proche angoisse car elle nous rappelle qu'un jour, ce sera notre tour. Et que ce jour peut survenir bien trop tôt, sur le chemin vers le travail ou lors d'un rendez-vous médical.

La bonne nouvelle est qu'il n'existe aucun mauvais sort condamnant une famille entière dans le sillage d'un défunt, tels les Graham dans le film Hérédité d'Ari Aster. Le passage à cet «âge fatidique» peut être l'occasion de prendre du temps pour soi, faire la paix avec ce deuil avant de reprendre sa vie.

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