Santé / Société

Face aux travailleuses du sexe, les médecins devraient moins juger et mieux soigner

Temps de lecture : 6 min

Précarisées par des lois abolitionnistes et les confinements, les TDS sont également fragilisées par le comportement et les remarques de nombre de professionnels de santé, qui les éloignent du soin.

Des médecins, sortant de leur rôle de soignants, ne peuvent s'empêcher de donner leur avis sur le métier de leur patiente. | Karolina Grabowska via Pexels
Des médecins, sortant de leur rôle de soignants, ne peuvent s'empêcher de donner leur avis sur le métier de leur patiente. | Karolina Grabowska via Pexels

«Un jour, j'ai eu des saignements en dehors des règles. C'était non-stop et, de fait, je ne pouvais pas travailler comme je l'aurais voulu. Mon gynéco étant en vacances, j'ai donc consulté en dépannage à l'hôpital. Là, en, toute honnêteté, j'ai expliqué être travailleuse du sexe. Le ton a vite changé.»

«Pour le médecin que j'ai vu, et quand bien même je venais de me faire dépister, c'était nécessairement un problème lié à une infection sexuellement transmissible. Il m'a dit que l'on attendrait les résultats pour éventuellement envisager une cause hormonale –plutôt que de faire les examens nécessaires immédiatement. Et il a refusé de me faire un arrêt de travail, ne voyant pas en quoi des saignements impactaient mon activité... J'ai donc perdu du temps et de l'argent en ayant la sensation d'être absolument méprisée.» Dès lors que vous évoquez les questions de stigmatisation et de discrimination en santé avec des travailleuses du sexe (TDS), les témoignages comme celui de Hannah* abondent. S'y mêlent, sans surprise, sexisme, mépris voire hostilité.

«Je suis sortie écœurée du rendez-vous»

Un des motifs qui revient le plus souvent est que les patientes qui sont par ailleurs travailleuses du sexe sont vues par certains médecins et soignants comme toujours disponibles sexuellement. «Lorsque le psychiatre que je voyais pour un trouble de l'attention a appris que j'étais TDS, il n'a eu de cesse de me faire des avances et de me parler de sa patiente escort qui a voulu le payer en nature. Il m'a aussi demandé si je pouvais lui recommander des collègues, sans cesser de me faire des remarques sur mes “beaux yeux verts”. Je suis sortie réellement écœurée du rendez-vous», raconte Lucie*. Ce type de harcèlement semble fréquent. «Mon médecin généraliste m'a mis énormément de pression pour que j'accepte de lui accorder un rendez-vous», déplore ainsi également Marie*.

«Un jour, un médecin s'est énervé
et m'a dit: “C'est dangereux ce que vous faites jeune fille”. J'avais 39 ans.»
Cybèle Lespérance, porte-parole du Syndicat du travail sexuel

Certaines sont aussi infantilisées par des professionnels de santé les voyant comme d'irresponsables brebis égarées. «La première fois que je suis allée dans un CeGIDD [un centre gratuit d'information, de dépistage et de diagnostic des infections par les virus de l'immunodéficience humaine, des hépatites virales et des infections sexuellement transmissibles, ndlr], on m'a demandé si j'avais besoin d'aide et on a insisté pour me donner les coordonnées d'une association –celles du Nid [une asso abolitionniste, ndlr]. Un jour, un médecin s'est énervé et m'a dit: “C'est dangereux ce que vous faites jeune fille”. J'avais 39 ans», se remémore pour sa part Cybèle Lespérance, porte-parole du Syndicat du travail sexuel (Strass).

Isa* explique de son côté que «la plupart des soignants suppose qu'[elle est] nécessairement victime d'un réseau». «C'est comme si quand on disait être en couple et que les gens pensaient automatiquement qu'on était victime de violences domestiques et qu'il fallait les rassurer plusieurs fois sur le fait que ce n'est pas le cas. C'est fatiguant.»

La jeune femme décrit combien cette infantilisation conduit les soignants à vouloir décider à sa place, notamment lorsqu'il s'agit de son moyen de contraception: «Une médecin a voulu me mettre un DIU [un stérilet, ndlr], alors que je venais pour un frottis de routine et que j'avais expliqué plusieurs fois que je ne voulais aucune autre contraception que le préservatif. Elle m'a dit que c'était au cas où des clients me forcent à faire sans préservatif, supposant que je devais me préparer physiquement à des viols. Elle a globalement été très méprisante toute la consultation et semblait surtout inquiète à l'idée que je me reproduise.»

Une loi qui a éloigné les TDS des médecins formés et compétents

Dans le même ordre d'idées, on nous a également rapporté des réticences à prescrire le traitement post-exposition ou la PrEP. Eva Vocz, chargée de plaidoyer à Act Up-Paris affirme que c'est une problématique encore plus importante depuis la loi du 13 avril 2016 contre «le système prostitutionnel» qui a chassé nombre de TDS des grandes villes, dont Paris: «La loi de 2016 a changé le visage et la géographie du travail du sexe et de nombreuses personnes qui travaillaient dans la capitale en sont parties, ce qui a eu pour conséquences de les éloigner des centres de santé sexuelle où les médecins sont souvent mieux formés et moins stigmatisants.»

Eva Vocz souligne par ailleurs que nombre de médecins, sortant de leur rôle de soignants, ne peuvent s'empêcher de donner leur avis sur le métier de leur patiente et d'en faire un sujet alors même que ce n'est pas l'objet de la visite: «Aucun médecin ne lancera un débat sur la chasse avec un patient chasseur. Avec une TDS, le travail du sexe sera forcément mis sur la table.»

Elle rappelle également que s'il n'est pas question de tout ramener au sexe, les TDS ont aussi, parfois, des besoins médicaux spécifiques qui ne sont pas entendus par des professionnels de santé tantôt jugeant, tantôt pas, peu ou mal formés. «C'est notamment le cas pour des arrêts de travail [les TDS bénéficient du même système de protection de la santé que toute autre profession depuis 2017, ndlr] dont on n'aurait pas eu besoin si on exerçait une autre profession», précise-t-elle, comme lors de troubles gynécologiques ou musculo-squelettiques spécifiques entravant l'exercice de leur métier.

Des femmes réduites au silence

Autre mode de stigmatisation courant –on l'a vu avec le témoignage de Hannah: celui supposant que tous les maux dont souffre la personne sont liés à son activité professionnelle. C'est aussi ce dont témoigne Cybèle Lesperance, sujette à des douleurs chroniques. «Ma médecin généraliste refusait de m'orienter vers un centre antidouleurs et ne cessait de supposer que ces douleurs n'étaient présentes que durant les périodes où je travaille –il aurait donc fallu que j'arrête d'exercer. Elle m'a fait attendre des mois en me prescrivant uniquement de l'ibuprofène. J'ai fini par me retrouver à l'hôpital avec du sang dans les selles [ce médicament peut causer des ulcères ou des saignements de l'estomac, ndlr]

Les discriminations et le harcèlement conduisent les travailleuses du sexe à repousser autant que possible les rendez-vous médicaux.

«Il est de bon ton chez de nombreux professionnels de santé de considérer le travail du sexe comme une violence par essence, qu'il est intrinsèquement dangereux pour la santé, et d'invalider la parole des TDS», relate Sarah-Marie Maffesoli, référente technique et plaidoyer travail du sexe à Médecins du monde, ajoutant que toutes ces discriminations sont également présentes dans le domaine de la santé mentale. Résultat, «les TDS qui consultent s'abstiennent souvent de mentionner leur activité, ce qui fait que le professionnel de santé n'a pas accès à une information pleine et entière».

Taire sa profession au risque d'une prise en charge imparfaite est souvent le moindre mal. Car il est très fréquent que les discriminations, le harcèlement et la stigmatisation subis conduisent tout simplement les travailleuses du sexe à éviter de consulter et à repousser autant que possible les rendez-vous médicaux. S'ensuivent ainsi des retards ou des défauts de prise en charge et de soin aux conséquences potentiellement dramatiques pour leur santé.

Déséquilibre financier

Alors, en marge du soin conventionnel, les TDS s'organisent. Sur le plan de la santé mentale, elles développent souvent des stratégies d'autosupport. Elles construisent également une expertise collective concernant la santé sexuelle. Et peuvent bénéficier du soutien des structures communautaires qui pratiquent des politiques de «par et pour». Car, comme le détaille Eva Vocz, «elles sont les premières à connaître les besoins des TDS, les risques auxquelles elles sont exposées. Elles proposent également, du moins lorsqu'elles en ont les moyens, des permanences médicales où des médecins, des psys, parfois même des kinés reçoivent les personnes de manière non jugeante.»

On a, en effet, pu remarquer une grande réactivité des associations comme le Strass ou Acceptess-T au cœur de l'épidémie de monkeypox, qui ont mené des campagnes d'information et de prévention sur le mode «aller vers», en se déplaçant et en accompagnant celles qui n'ont pas un accès au numérique à prendre rendez-vous pour se faire vacciner.

Reste que les moyens manquent pour faire vivre ce tissu communautaire. Sarah-Marie Maffesoli déplore notamment «un vrai déséquilibre de répartition des fonds entre les associations abolitionnistes et les associations communautaires». Selon Eva Vocz, «c'est uniquement pour des raisons idéologiques que les soutiens financiers font défaut, alors que si on prend les choses d'un point de vue purement pragmatique, l'approche communautaire est celle qui marche le mieux».

Il est donc non seulement nécessaire que les médecins soient formés à recevoir sans jugement les travailleuses du sexe, afin de pouvoir leur assurer une prise en charge médicale aussi bonne que possible, mais également que les fonds alloués aux associations s'émancipent des idéologies stigmatisantes et abolitionnistes pour aller vers le réseau communautaire.

*Les prénoms ont été changés.

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