Culture

Vincent Delerm: «Je voulais créer un truc à la Barbara ou à la Souchon»

Temps de lecture : 6 min

Rencontre avec le chanteur, qui célèbre ses vingt ans de carrière en deux disques originaux et une tournée qui ne l'est pas moins.

«Ce qui est important, ce n'est pas forcément qu'il y ait beaucoup de gens qui écoutent, mais que pour ces personnes-là, ça compte.» | Laurent Humbert
«Ce qui est important, ce n'est pas forcément qu'il y ait beaucoup de gens qui écoutent, mais que pour ces personnes-là, ça compte.» | Laurent Humbert

Pas encore remis du vol de son Leica, qui l'accompagnait partout depuis tant d'années («Au départ j'ai cru que je l'avais perdu, et puis j'ai compris»), Vincent Delerm cherche avec une inquiétude à peine dissimulée le sac qui contient le nouveau appareil photo qu'il a dû racheter depuis («C'est le même, mais en neuf»). Pas de panique, l'appareil est bien là, dans sa loge du théâtre Sébastopol de Lille.

Les répétitions viennent de s'achever, la représentation du lendemain est en place. Novembre 2022: après avoir fêté ses vingt ans de carrière à l'Européen au début du printemps, le voilà prêt à prolonger l'expérience au gré d'une dizaine de dates, de Lille jusqu'à Lyon, avant de boucler la boucle le 13 décembre à Paris.

Deux ans plus tôt, le 15 octobre 2020, Vincent Delerm était déjà passé par le Sébastopol. Ce soir-là, il avait dû jouer deux fois. Tous les billets ayant été vendus avant que le gouvernement français ne décide d'imposer des demi-jauges dans les salles de spectacle en raison du Covid-19, le chanteur a alors proposé deux tours de chant. Non, deux spectacles. Car qui n'a pas vu Delerm en concert ignore à quel point ses représentations sont loin de n'être que des récitals piano-voix.

«J'ai pleuré entre les deux spectacles», explique-t-il. «J'ai craqué complètement. J'avais joué deux fois la veille, je devais faire la même chose le lendemain. Tout ça m'a pas mal secoué.» Derrière son image d'Elia Suleiman de la chanson française, pince-sans-rire aux accents burlesques, certains oublieraient presque à quel point le chanteur n'est que sentiments, sensibilité, envie de donner et de recevoir.

Comme une histoire

La rencontre avec le public, c'est un rendez-vous qu'il n'échangerait pour rien au monde. D'ailleurs, pendant le spectacle de cette tournée, il chante «On n'est pas seul», court morceau dans lequel Michel Berger racontait les heures qui précèdent le spectacle, l'artiste seul dans sa loge pendant que tant de personnes s'extirpent de leur vie quotidienne pour converger vers lui. «Je suis dans le même esprit qu'à mes débuts, quand je me disais que ce qui est important, ce n'est pas forcément qu'il y ait beaucoup de gens qui écoutent, mais que pour ces personnes-là, ça compte.»

Finalement, Vincent Delerm a eu le beurre et l'argent du beurre. Non seulement ses disques et ses tournées sont des succès, mais en plus, il laisse une empreinte profonde dans la vie des gens qui l'écoutent. Depuis vingt ans, il signe la bande originale de leur vie. Imaginait-il sa carrière comme ça, lorsque son premier disque est sorti en 2002?

«Pas concrètement», explique-t-il. «Mais j'aimais bien l'idée que ça dure longtemps, d'avoir pas mal de spectacles qui s'enchaînent, d'avoir des tournées à faire. Je voulais créer un petit personnage qui s'avance sur scène en contenant tout ce qu'il a fait avant. Un truc à la Barbara ou à la Souchon. Mais ça impliquait d'avoir un minimum de succès.»

«“Le silence” sonnait un peu comme une leçon de morale; maintenant ça l'est toujours mais un peu moins. Et puis on ne m'aurait parlé que de ça.»
Vincent Delerm

Or, le succès est venu tout de suite, presque par surprise. Une chanson fait particulièrement parler d'elle: «Fanny Ardant et moi». Deux décennies plus tard, peut-il encore voir ce presque tube en peinture? «C'est une chanson fondatrice. D'ailleurs, dans ce spectacle, je commence par jouer tout le premier album dans l'ordre. Si j'avais un souci avec cette chanson, j'aurais un souci avec le premier album d'une manière générale.»

C'est d'ailleurs la voix de Fanny Ardant qui ouvre le premier des deux disques que Vincent Delerm vient de sortir pour ses vingt ans de carrière. Disponible dans un coffret généreux, rempli de stickers et de photographies, Comme une histoire réunit chansons inédites et versions méconnues, mais aussi des extraits sonores (témoignages, extraits promotionnels) qui composent un making-of audio du parcours de l'artiste.

À l'image de l'artiste, la drôlerie s'y mêle à l'émotion. Il y évoque les gens et les lieux qui comptent pour lui, de Jeanne Cherhal à Jean Rochefort, de Rouen à Malmö. Il y raconte aussi pourquoi certaines chansons pourtant sublimes ont été écartées de ses albums.

Le silence

Par exemple, si «Bergen Strasse» a été retoquée, c'est parce qu'elle ressemblait trop à une chanson de Dominique A. Et si «Le Silence» ne figurait jusqu'ici dans aucun disque, c'est parce que cette chanson écrite en réaction aux attentats du 13 novembre 2015 (et surtout aux commentaires qu'ils ont suscités) aurait trop attiré l'attention. Extrait:

«Le témoignage
La double page
Le commentaire
Parfois pas nécessaire
Tu as vu le défilé
Les artistes bouleversés
Les caméras l'indécence
Le philosophe invité
Venu se faire maquiller
Il valait mieux le silence
Le silence»

Lorsque À présent, le sixième album de Vincent Delerm, sort en octobre 2016, la chanson n'y est pas présente. «Quand on fait un album, on veut qu'il soit équilibré. “Le silence” sonnait un peu comme une leçon de morale; maintenant ça l'est toujours mais un peu moins. Et puis on ne m'aurait parlé que de ça.» Un disque tel que Comme une histoire permet de faire vivre la chanson quand même, mais de façon parallèle.

«Je ne me dis pas “Il faut absolument que je collabore avec des gens de la nouvelle génération”. Mais j'essaie de ne pas m'encroûter.»
Vincent Delerm

Après vingt ans de chanson et sept albums studio, on commence forcément à avoir un peu de recul sur ce qu'on peut désormais appeler une œuvre. Invité à désigner le disque qu'il aime le moins, Vincent Delerm se gratte longuement la tête, puis se résigne à délivrer une réponse qui pourrait sembler langue de bois:

«J'aurais adoré pouvoir répondre vraiment à cette question. Mais chaque disque correspond à un moment de vie particulier, et puis cela varie énormément d'un moment à l'autre, en fonction des rencontres que je fais, des gens qui me disent que tel ou tel album a particulièrement compté pour eux.»

Même réponse à propos des chansons. «On a tendance à beaucoup enlever des morceaux pour plein de raisons; et donc, si celles qui restent sont restées, c'est sans doute parce j'ai pensé qu'elles avaient leur place.» Et du côté des paroles? Dans «Il fait si beau», il chante ceci:

«Il fait si beau ce matin
Que je pourrais faire la cour à Christine Boutin»

Un regret? «Oui. Surtout parce que c'est trop dans l'actu. Ça correspond à la montée du sarkozysme, c'est vraiment lié à une époque. Je n'ai pas de plaisir à chanter ce passage.» Ce sont sans doute les limites du name-dropping, auquel on l'a trop souvent réduit en début de carrière: «Dans “L'heure du thé”, je parle de Mozart et de Laurent Voulzy. Au début j'avais ajouté André Rieu. Je suis content de ne pas l'avoir mis, ça n'était pas très poétique et ça aurait mal vieilli.»

Les années

C'est un fait, les chansons prennent de l'âge, et ça n'est pas toujours une mauvaise chose. «J'adore chanter “Les filles de 1973 ont trente ans”, une chanson à l'obsolescence programmée.» Sur scène, il s'amuse à en malmener le refrain. Tout comme il modifie sans rougir les paroles de «Déjà toi», dans lesquelles il chantait «J'ai couru comme un Kényan», formule un peu malheureuse («mais je sais pourquoi j'ai écrit ça») qu'il remplace désormais par «J'ai couru comme un Normand». «Ça crée une forme de complicité avec une partie de la salle.»

Fidèle depuis ses débuts au label Tôt ou Tard («Je voulais absolument être là-bas»), Vincent Delerm l'est aussi à celles et ceux qui l'entourent. D'ailleurs on n'aurait pas forcément imaginé que le Delerm des débuts soit aussi pote avec Aloïse Sauvage qu'avec François Morel, ou qu'il apparaisse dans la version française de «Soixante», le show produit par Kyan Khojandi et Navo, principalement mené par de jeunes humoristes. «Je ne me dis pas “Il faut absolument que je collabore avec des gens de la nouvelle génération”. Mais j'essaie de ne pas m'encroûter.»

«Dès le moment où il y a des barrières en bas de la scène, ça devient impossible de se parler à deux dans la pièce.»
Vincent Delerm

Ceux qui ne le connaissent pas l'ont souvent caricaturé en chanteur piano-bar sauce bobo parisien –rappelons qu'il est normand. Mais Vincent Delerm est bien plus ouvert que ça; son appétit pour la photographie, tout comme la singularité de son film Je ne sais pas si c'est tout le monde, sont là pour en témoigner. C'est l'observateur pas réac d'un monde qui bouge, et sur lequel il porte un regard souvent acéré, pour ne pas dire politique.

Le morceau «Vie Varda», l'un des sommets de son dernier album Panorama, en est le symbole: il y évoque une vie «loin des projecteurs», dont l'essentiel consiste à «se parler à deux dans la pièce et ressentir une émotion». Dans la mesure où le personnel est politique, alors «Vie Varda» est une chanson politique, qu'on le veuille ou non:

«J'ai toujours l'impression qu'on est plus soi-même quand on n'est pas trop nombreux. C'est aussi pour ça que je n'ai jamais fait de Zénith, ni même Bercy, qui est pourtant une salle assez agréable. Dès le moment où il y a des barrières en bas de la scène, ça devient impossible de se parler à deux dans la pièce.»

Le deuxième disque qui accompagne «Comme une histoire» s'appelle «Sans paroles». Il y rejoue vingt de ses titres, seul au piano, comme pour rappeler une fois encore que si les mots sont fondamentaux, il n'est d'équilibre possible que si l'on sait aussi se taire.

Newsletters

«Nos frangins» d'hier et d'aujourd'hui, une grande famille

«Nos frangins» d'hier et d'aujourd'hui, une grande famille

Associant archives et reconstitution, Rachid Bouchareb raconte l'histoire de deux jeunes Arabes tués par des policiers il y a trente-cinq ans, avec le présent en ligne de mire.

Livre audio: un format pour apprendre, se divertir ou déconnecter au quotidien

Livre audio: un format pour apprendre, se divertir ou déconnecter au quotidien

Envie de vous mettre au format audio? Découvrez le catalogue exceptionnel et éclectique d’ouvrages sonores de l’application Audible.

«Mourir à Ibiza», inattendu conte d'étés

«Mourir à Ibiza», inattendu conte d'étés

Ce premier film de trois jeunes réalisateurs emprunte des chemins qui paraissaient prévisibles, et mène dans des directions aussi inattendues que réjouissantes.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio