Monde / Culture

Disneyland féodal, Marie-Antoinette chez Dracula: le roi Charles bâtisseur

Temps de lecture : 5 min

Après avoir fait construire en Angleterre sa ville idéale de carton-pâte, Charles a réalisé dans la campagne transylvanienne son rêve de retour vers le Moyen Âge.

Le prince Charles en train d'inaugurer une aire de jeux à Poundbury, sa ville-projet dans le Dorset, le 6 mai 2022. | Andrew Matthews / WPA Pool / Getty Images / AFP
Le prince Charles en train d'inaugurer une aire de jeux à Poundbury, sa ville-projet dans le Dorset, le 6 mai 2022. | Andrew Matthews / WPA Pool / Getty Images / AFP

Non content de faire capoter les projets architecturaux qu'il juge trop avant-gardistes [lire notre article précédent], Charles III a aussi entrepris de mettre en œuvre sa propre Vision of Britain, à commencer par la ville de Poundbury.

Inaugurée en 1989 d'après les principes urbanistes prônés par le prince, Poundbury occupe 160 hectares. Lorsque ce projet expérimental s'achèvera en 2025, il devrait compter 2.500 logements (parmi eux, de proprettes bâtisses «anciennes» bien alignées, de grandiloquents bâtiments de style pseudo-victorien ou d'autres aux airs de temple grec, avec colonnes corinthiennes), 4.500 habitants et 200 commerces.

Une ville expérimentale

La planification de cette «Charlestown» a été confiée à l'architecte Leon Krier, chef de file du Nouvel urbanisme. On doit notamment à Krier une monographie à la gloire d'Albert Speer, architecte d'Hitler et notoire criminel de guerre.

Ce mouvement initié il y a quarante ans, qu'on pourrait qualifier de néo-traditionnel, prône un plan d'urbanisation et un design architectural axés sur les communautés autosuffisantes, à haute densité d'habitation, et aussi piétonnes que possible. Krier, né au Luxembourg, s'inspire des thèses développées entre autres par le mouvement Arts & Crafts et William Morris au XIXe siècle.

Sur le papier, l'idée est séduisante: une efficace antithèse aux banlieues chaotiques, encombrées de voitures et parsemées de centres commerciaux. Dans la réalité, les projets de Krier sont souvent critiqués pour leur aspect artificiel. C'est le cas de Seaside, en Floride, ville de vacances qui se rêvait en Portofino américain. Si le projet a fait des émules, on lui reproche aussi son aspect carton-pâte.

C'est d'ailleurs Seaside, considérée comme le chef-d'œuvre de Krier, qui a servi de décor au film The Truman Show, l'histoire d'un homme qui pense mener une vie paisible au sein d'une ville et d'une communauté sans histoire ni surprise, mais réalise qu'il vit depuis toujours dans un décor artificiel et que ses faits et gestes sont épiés par des millions de curieux. Une mise en abyme troublante qui n'a pas rebuté Charles, mais aurait dû alarmer les habitants de Poundbury.

Maison dessinée par Leon Krier, à Seaside en Floride. | Dr. Laurie & Joseph Braga via Wikimedia Commons

Disneyland féodal

On sait le roi engagé dans l'écologie depuis longtemps; les idées de Krier pour son village-modèle dans le Dorset répondent à un cahier des charges précis. Poundbury se voulait un modèle économique et écologique exemplaire. Une usine de biométhane (lancée en 2012) fournit notamment la petite ville en gaz naturel.

Avec 30% de logements sociaux initialement prévus, Poundbury aurait pu se vanter de sa mixité sociale. C'était sans compter sur les dégâts de l'inflation, trente ans après le lancement. Finalement peu représentative de la diversité sociale de la Grande-Bretagne, la ville propose des appartements à un million de livres qui ne seront sans doute pas abordables pour l'épicier du quartier, lequel ira donc vivre plus loin...

Vue de Poundbury, village fondé en 1993 dans le comté de Dorset en Angleterre selon les vues du roi Charles III, alors prince de Galles. | Alex Liivet via Wikimedia Commons

En 2018, le journal britannique Daily Express a sondé des architectes pour connaître leur sentiment sur la ville (on pouvait lire en titre: «Le Poundbury du prince Charles, charmant chef-d'œuvre ou Disneyland féodal?»). Ceux-ci ne semblaient pas prêts à vivre sur la «place de la reine-mère»: «Encore une banlieue-dortoir hors de prix; un triomphe du style personnel sans aucune substance. Ça n'a pas été un succès.»

La pire chose qu'on puisse imaginer s'y passer, prédisait un autre, «c'est que quelqu'un brûle les scones. Oui, c'est la vision fantasmée d'un homme riche, celle d'une Angleterre qui n'a jamais existé. Il y a un peu de Disneyland là-dedans.»

La Transylvanie, sa passion secrète

Quand on lui reproche le manque d'authenticité de Poundbury, Charles dégaine sa botte secrète: un autre projet-phare, reposant sur les techniques d'un temps révolu, qu'il considère comme sa grande réussite.

Celui-ci ne se trouve pas en Grande-Bretagne, mais en Roumanie, plus précisément en Transylvanie au pied des Carpates, sur la terre de ses ancêtres. Car, comme le roi Charles III s'amuse à le déclarer, «la Transylvanie est dans [son] sang». Oui, pun intended: la grand-mère de la reine Elizabeth II descendait de Vlad l'Empaleur, qui a inspiré le personnage du comte Dracula à Bram Stoker.

À en croire le journaliste Owen Hatherley, c'est là que se trouve «la clé de compréhension de la politique du nouveau roi, Charles III». Plus encore qu'à Poundbury, «c'est dans les Balkans orientaux que sa vision personnelle s'est approchée au plus près de la réalisation».

Charles d'Angleterre aurait eu le coup de foudre («my second home») en visitant la région dans les années 1990. Il y possède depuis une ferme et des maisons, miraculeusement épargnées par le régime communiste de Ceaucescu. C'est en 2015 que la Prince of Wales Foundation Romania a vu le jour, mais le prince de Galles comptait déjà quinze ans d'engagement auprès du Mihai Eminescu Trust, association caritative engagée dans la reforestation et le soutien aux artisans traditionnels.

Bâti par les Saxons au XIIe siècle, le village de Viscri (dont l'église fortifiée est classée au patrimoine de l'Unesco) abrite notamment la maison bleue du roi. Quant à sa maison dans le village de Valea Zalanului, il n'y a pas séjourné depuis plusieurs années mais on peut y louer des chambres à la nuit. Et même dormir dans le supposé lit (simple, Camilla n'y étant jamais venue) jadis occupé par le souverain.

Église fortifiée de Vscri. | Ehud ELIA via Flickr

Si l'intérieur du «cottage» vous semble particulièrement daté et d'un confort spartiate, sachez que c'est l'effet escompté. Restauré dans «le plus grand respect des textures et atmosphère des bâtiments anciens», tout y est «authentique» et local, des tissus au mobilier.

Le site web de la maison d'hôtes ajoute un argument de vente typiquement Charles III: «La façon dont ont été restaurées les maisons délabrées est à peine visible; on dirait plutôt qu'elles ont vieilli naturellement, et sans intervention récente.» Pour ceux qui n'ont vraiment pas compris la philosophie des lieux, on va jusqu'à préciser que «la propriété ne doit pas être considérée comme un resort de vacances de style shabby chic». Afficionados de Philippe Starck, passez votre chemin.

Marie-Antoinette chez Dracula

Dans la ferme qu'il possède aussi, Charles a fait installer un système d'épuration par roselière (qui emploie des roseaux pour purifier les eaux usées), pour lequel il a déboursé 300.000 livres sterling (environ 350.000 euros).

En 2016, il a inauguré à Viscri un centre de formation destiné à apprendre aux locaux les techniques ancestrales nécessaires à la préservation de la région. Dès la première année, plus de 150 personnes ont ainsi pu «bénéficier de formations gratuites autour de la préservation de traditions, en lien avec l'agriculture, les tissus folkloriques ou pour apprendre à lancer un business à la campagne, ce qui constitue toujours un challenge», explique dans cette vidéo de soutien au tourisme en Roumanie le prince de Galles.

Viscri possède désormais dix maisons d'hôtes et quelques rares cafés. Leurs propriétaires sont les seuls à se réjouir de l'action des Windsor: les étroites rues du village sont en permanence encombrées par les voitures des touristes qui débarquent par milliers, et le prix de l'immobilier a été multiplié par quatre depuis que Charles a décidé de soutenir le tourisme local publiquement et activement. Un réel problème pour les locaux: avec un salaire mensuel moyen de 500 euros, la Roumanie reste l'un des pays les plus pauvres d'Europe.

Owen Hatherley considère les propriétés de Charles comme une enclave «au sein de laquelle il peut en permanence imposer sa vision du monde. Imaginez une ferme de Marie-Antoinette qui fonctionnerait vraiment, combinée à une vision heideggerienne de l'authenticité rurale

Que viendraient faire un Jony Ives, un James Dyson, un Richard Rogers dans cette carte postale figée dans le temps? Le journaliste est formel: pour le roi, design, architecture ou urbanisme modernes sont «de simples tableaux ou photos, et ils sont soit affreux soit beaux. Notre rôle est d'être de pittoresques petites silhouettes dans les jolis tableaux: en train de labourer, de tisser, mais surtout pas en train de penser.»

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