Culture

«Sales boulots»: du chasseur de vampires au voleur de cadavres, galerie de métiers oubliés

Temps de lecture : 5 min

Si les pilleurs de tombes et autres meurtriers anatomiques n'ont jamais eu bonne presse, ils ont, durant des siècles, fourni écoles de médecine et apprentis chirurgiens en macchabées.

À la nuit tombée, les pillards s'introduisent dans le mausolée ou le caveau, déblaient la terre encore fraîche et en extraient la dépouille. | KoolShooters via Pexels
À la nuit tombée, les pillards s'introduisent dans le mausolée ou le caveau, déblaient la terre encore fraîche et en extraient la dépouille. | KoolShooters via Pexels

Aboyeur, traqueur d'esclaves, ermite de jardin, nain de cour, exécuteur, castrat, loueur d'enfants… Tout au long de l'histoire, l'humanité a écumé un certain nombre de professions révoltantes, méprisées ou avilissantes. Nicolas Méra fait l'inventaire de 75 d'entre elles dans son Petit dictionnaire des sales boulots, paru le 10 novembre 2022 aux éditions Vendémiaire.

Nous en publions ici un extrait, centré sur le voleur de cadavres. Un métier très en vogue entre le XVIe et le XVIIIe siècle, dont la fonction était d'approvisionner les apprentis chirurgiens en cobayes pour leurs expériences anatomiques.

Les profanateurs de sépulture n'ont jamais eu bonne presse. Dès l'Antiquité et tout au long du Moyen Âge, ils font partie de ces pilleurs qui violent l'intimité des cercueils en quête de trésors ou, mieux, de reliques sacrées. Ossements, morceaux de tissu, bijoux, sandales, mèches de cheveux: tout ce qui a pu appartenir à un saint est digne de convoitise. On boit même la poussière arrachée à leur tombeau, mêlée à de l'eau, en infusion aux XIe et XIIe siècles.

Mieux vaut laisser les cadavres dans leurs cercueils. Au-delà de l'interdit religieux, c'est aussi une mesure de sûreté, car sceller le défunt dans sa tombe l'empêchera de revenir hanter les vivants. Regorgeant de superstitions, des pratiques anti-résurrection sont constatées tout au long du Moyen Âge, en différents points du globe: mutiler les dépouilles, caler une grosse pierre entre leurs mâchoires, nouer leurs orteils… Autant de moyens qui ferment définitivement aux macchabées la porte du monde des vivants. Mais des pillards peu scrupuleux ne vont pas tarder à braver l'interdit pour se remplir les poches.

En effet, les cadavres ont encore un peu de valeur: ils portent sur eux des bijoux, des armes, des objets précieux. Leurs os peuvent servir à fabriquer des manches de couteau, leurs dents peuvent être revendues à des arracheurs indélicats. Leur peau se décline même en reliure de livres. Surtout, le cadavre est un excellent objet d'étude pour les apprentis chirurgiens, à condition qu'il soit tiré du sol avant d'atteindre la putréfaction.

À partir du XVIe siècle, les dépouilles s'amoncellent sur les tables de dissection des «théâtres anatomiques». Apparus d'abord en Europe méridionale –Espagne et Italie–, ces lieux d'expérimentations débridées révulsent autant qu'ils fascinent. «Si tu as l'amour de cette chose, écrit Léonard de Vinci, lui-même amateur de dissections clandestines, tu en seras peut-être empêché par une répugnance de l'estomac ou […] peut-être auras-tu la crainte de passer les heures nocturnes en compagnie de cadavres tailladés et lacérés, horribles à voir.»

Il faut avoir le cœur bien accroché… D'autant qu'à l'époque, ces séances macabres ne sont pas réservées aux étudiants en médecine ou aux chirurgiens. Ce sont des manifestations publiques, attirant des curieux de tous horizons, et pour lesquelles chacun paie sa place à grands frais.

C'est ici que les voleurs de cadavres interviennent, avec un seul mot d'ordre: la discrétion. Des rabatteurs, postés à l'entrée des cimetières, signalent l'imminence d'un enterrement. À la nuit tombée, les pillards s'introduisent dans le mausolée ou le caveau, déblaient la terre encore fraîche et en extraient la dépouille.

«Après le trépas du pauvre, on lui vole encore son corps; et l'empire étrange que l'on exerce sur lui ne cesse enfin que quand il a perdu les derniers traits de la ressemblance humaine.»
Louis-Sébastien Mercier, journaliste, en 1783

Le grand anatomiste du XVIe siècle André Vésale n'hésite pas à se salir lui-même les mains en décrochant les gibiers de potence. À la même époque, Félix Platter, de l'université de Montpellier, admet s'exposer «à plus d'un danger, avec d'autres étudiants français, pour [se] procurer des sujets». Quels sont ces risques? Au-delà de la sanction féroce des autorités, manipuler des chairs mortes entraîne nombre d'infections ainsi que des exhalations particulièrement malsaines. Et le scandale qui peut en résulter a tôt fait de ruiner une carrière médicale.

Le Parlement de Paris décourage ces actes par l'arrêt du 11 avril 1551, ce qui n'empêche pas pour autant les voleurs de cadavres d'opérer. En 1783, Louis-Sébastien Mercier décrit en ces termes le cimetière de Clamart, dans le Ve arrondissement de Paris: «Cette terre grasse de funérailles est le champ où les jeunes chirurgiens vont la nuit, franchissant les murs, enlever des cadavres pour les soumettre à leur scalpel inexpérimenté. Ainsi après le trépas du pauvre, on lui vole encore son corps; et l'empire étrange que l'on exerce sur lui ne cesse enfin que quand il a perdu les derniers traits de la ressemblance humaine.»

Au XVIIIe siècle, la demande de cadavres s'envole, et leur tarif avec. On en vient à marchander avec les vivants le droit de disposer de leur dépouille. À Édimbourg en 1828, alors centre important d'étude anatomique, William Burke et William Hare forment le premier gang de «meurtriers anatomiques», assassinant seize personnes pour vendre leurs corps aux universités locales. Par un drôle de retournement de situation, après sa condamnation, William Burke est pendu, son corps disséqué, et sa peau sert à relier un petit carnet visible encore aujourd'hui dans un musée d'Édimbourg.

Dans cette économie souterraine, les cadavres n'ont pas tous la même valeur. Les noyés et les étouffés, avec des organes relativement intacts, sont préférés aux décapités ou aux pendus. On a généralement recours aux corps de criminels ou de vagabonds pour ne pas attirer l'attention. Même les dépouilles des condamnés à mort, exposées pour l'exemple, disparaissent en un éclair.

La demande est si forte qu'il faut envisager d'autres profils: les prostituées, dont on juge le corps suffisamment corrompu pour être indigne de sépulture, mais aussi les suicidés «et tous ceux qui rencontraient leur fin par le duel, la boxe à main nue ou l'ivrognerie». Une véritable compétition se met en place entre les écoles de médecine, craignant qu'en raison d'une pénurie de corps, les élèves préfèrent aller étudier dans des établissements rivaux mieux pourvus en macchabées.

Les pilleurs de tombes continuent de faire scandale, particulièrement en Grande-Bretagne, entre les XVIIIe et XIXe siècles. On les surnomme là-bas «résurrectionnistes» –sans doute parce qu'ils offrent à leurs proies l'opportunité d'une seconde vie sous le scalpel du chirurgien… Face à la recrudescence des profanations, le grand public ouvre l'œil et se met à surveiller ses morts. On prolonge la veillée funèbre, quitte à compromettre les chairs de la dépouille. On équipe son cercueil de cadenas, on le ceinture de barreaux de fer: ces dispositifs sont encore visibles de nos jours dans les cimetières anglo-saxons, particulièrement à Édimbourg, où le vol était courant. On voit même des gardes du corps rôder dans les cimetières…

Face à ces mesures, les résurrectionnistes rivalisent d'ingéniosité. L'un d'entre eux partage un secret professionnel dans son journal: «Une de nos combines favorites, pour laquelle une femme était généralement nécessaire, consistait à réclamer les corps de personnes isolées qui mouraient à l'hospice. Dès lors, un homme ou une femme, en tenue de deuil et faisant grand chagrin, le plus souvent en larmes, se rendait à l'hospice pour enlever le corps de ce cher parent disparu. Si la combine réussissait, comme c'était souvent le cas, le corps était immédiatement conduit à l'une des écoles et vendu. Les autorités de la paroisse n'étaient probablement pas mécontentes d'abandonner le cadavre si c'était celui d'un étranger, leur épargnant ainsi le coût d'un enterrement.»

Si le trafic de cadavres atteint son apogée à la fin du XVIIIe siècle, avec des macchabées qui s'arrachent contre des centaines de livres sterling, les résurrectionnistes britanniques sont limogés par l'Anatomy Act de 1832. Visant à apaiser les craintes du public après les vagues de «meurtres anatomiques» commis dans les îles britanniques, cette loi facilite les conditions d'accès aux cadavres pour les anatomistes disposant d'une licence, permettant à cette branche de la médecine de sortir de la clandestinité.

D'autant que les activités illicites des résurrectionnistes leur réservent parfois des surprises, à l'instar de ces pillards d'Édimbourg qui, le 15 avril 1824, fauchent le corps de John McIntyre: contre toute attente, ce dernier se révèle être toujours vivant lorsque le scalpel de l'anatomiste effleure sa poitrine!

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