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Pourquoi l'Union européenne prend un temps fou pour mettre fin au changement d'heure

Temps de lecture : 5 min

Même si le Parlement européen a approuvé, en 2019, l'abandon de cette pratique, nous avons encore reculé d'une heure le dernier week-end d'octobre. La raison: le Conseil ne semble toujours pas décidé à se coller à ce casse-tête.

Parmi les personnes interrogées en 2019, 56% annonçaient préférer rester à l'heure d'été toute l'année. | Moose Photos via Pexels
Parmi les personnes interrogées en 2019, 56% annonçaient préférer rester à l'heure d'été toute l'année. | Moose Photos via Pexels

L'Union européenne (UE) ne se sent jamais aussi utile que quand elle peut aider le citoyen dans son quotidien. Ainsi, l'abolition du changement d'heure sur le continent devait-elle répondre à une préoccupation citoyenne exprimée dans le cadre d'une consultation lancée par la Commission européenne: en 2018, les citoyens consultés sur le web entre les mois de juillet et août s'étaient prononcés à 84% pour la fin du changement d'heure.

Parmi les Européens interrogés, 56% annonçaient préférer rester à l'heure d'été toute l'année. Les citoyens mettaient alors en avant des considérations liées à la santé, comme les conséquences sur le rythme biologique, et à l'absence d'économies d'énergie générées par cette pratique.

Un texte qui prend la poussière

En tout, 4,6 millions de personnes avaient répondu à l'enquête. Soit l'un des plus gros succès de l'histoire des consultations européennes... À ceci près que 70% des répondants étaient allemands. Seuls 8,6% de Français s'étaient quant à eux prononcés, ce qui représente, malgré tout, la deuxième plus grosse cohorte de participants.

Qu'à cela ne tienne! En pleine négociation du Brexit, confronté à la montée des populismes et à moins d'un an des élections européennes, le président de la Commission de l'époque, Jean-Claude Juncker, n'avait pas tardé à annoncer la nouvelle: une proposition législative allait être faite pour mettre fin au changement d'heure.

Et ce fut fait. Le Parlement européen, où près d'une centaine de pétitions sur le sujet s'était accumulées au fil des ans, a voté le texte en 2019. Ce dernier, suivant le processus législatif habituel, a ensuite atterri sur la table du Conseil... pour ne plus jamais la quitter.

Depuis, l'enceinte qui réunit les vingt-sept États membres de l'UE réclame à la Commission une étude d'impact sur le sujet. En réalité, l'institution ne parvient pas à se mettre d'accord: si elle dit oui à la fin du changement d'heure, les Vingt-Sept devront choisir entre l'heure d'été ou l'heure d'hiver pour tout le territoire. Eux seuls sont compétents. Et c'est l'unité temporelle du marché unique qui en dépend.

Des trains et des travailleurs toujours à l'heure

Actuellement, l'UE, étendue sur trois fuseaux horaires, compte près de deux tiers de ses pays à une heure du méridien de Greenwich. Un héritage de la Seconde Guerre mondiale pour plusieurs capitales, dont Paris, obligées de se caler, en 1940, sur l'heure de Berlin. Seuls le Portugal et l'Irlande, tout à l'ouest du continent, sont à l'heure de Londres, tandis que les huit pays bordant l'Union sur son flanc est sont en avance de deux heures.

En 2001, une directive européenne est venue harmoniser les dates des changements d'heure dans l'Union, le passage à l'heure d'été étant devenu courant depuis plusieurs décennies. L'Allemagne avait été la première à le mettre en place, en 1916, pour réduire sa consommation de charbon, alors nécessaire à l'effort de guerre. Abandonnée, l'heure d'été fut réintroduite après le choc pétrolier de 1973, dans le même but de réduction de la consommation d'énergie. Aujourd'hui, toute l'Union passe à l'heure d'été le dernier dimanche de mars et à l'heure d'hiver le dernier dimanche d'octobre.

Ainsi, le fonctionnement des transports n'est pas perturbé entre les pays. Imaginez, sinon, le Thalys partir de Paris et changer d'heure à chaque frontière jusqu'à Amsterdam... Sans parler des risques de collision d'avions si chaque pays de l'UE décidait seul, de manière non coordonnée, de son heure légale.

Au sein du marché intérieur, la question vaut aussi pour les travailleurs transfrontaliers: un Français pourrait devoir changer d'heure le matin en se rendant au travail en Allemagne, puis le soir en rentrant chez lui. Sans parler des problèmes de communication si nos mails partaient et arrivaient à des heures toutes différentes entre les États membres.

Ces pays qui s'en moquent,
et ceux qui y tiennent

Aujourd'hui, les horloges des Vingt-Sept sont bien réglées. Et la proposition de la Commission vient d'autant plus les perturber que la géographie les place face à une multiplicité de choix. La Terre tournant autour du Soleil sur un axe incliné, lui-même en rotation, les heures de levée et de tombée de la nuit sont très variables selon la région d'Europe où l'on se trouve.

Comme le rappelait la Commission dans sa proposition: «Les États membres situés au nord de l'UE connaissent déjà des variations saisonnières de luminosité importantes au cours de l'année, caractérisées par des hivers sombres avec peu de clarté, et des étés lumineux avec des nuits courtes. Dans les États membres situés le plus au sud de l'UE, ces différences ne sont pas aussi extrêmes, puisque la répartition des heures de clarté entre le jour et la nuit varie peu au cours de l'année.»

Aussi, le Portugal, la Grèce et Chypre ne se sentent-ils pas vraiment concernés par la question du changement d'heure. En revanche, son abolition est réclamée par les Allemands (on l'a vu), mais aussi par les Finnois. Consultés, les premiers ont fait le choix de l'heure d'été. L'Allemagne, durant ses six mois de présidence de l'UE, en 2020, n'a pourtant pas poussé les Vingt-Sept à avancer sur le dossier.

De leur côté, les Finnois, sondés en 2018, ont opté pour l'heure d'hiver, avant de se dédire en faveur de l'heure d'été dans une pétition un an plus tard. En France, l'Assemblée nationale a de son côté lancé une consultation en ligne en février 2019. Parmi les 2.103.999 répondants, 83,71% souhaitaient la fin du changement d'heure, et 59% penchaient en faveur de l'heure d'été.

«Un outil obsolète»

Quelle que soit l'option choisie par chaque État, elle pourrait se traduire par des changements désordonnés de fuseaux entre les Vingt-Sept. Car au sein d'un même fuseau horaire, les citoyens européens ne sont pas logés à la même enseigne. La Commission l'écrivait en 2018: «Plus un pays est situé dans la partie occidentale d'un fuseau horaire, plus le soleil se lève et se couche tard, tandis que dans la partie orientale du fuseau horaire, les matins sont plus lumineux et le soleil se lève plus tôt.»

Ainsi, des données compilées montrent que si l'on optait pour l'heure d'été en Europe, le soleil se lèverait à Paris à 9h40 en plein mois de décembre, mais à 8h42 à Varsovie, sur le même fuseau. Il faudrait donc adapter les horaires d'école des petits Parisiens, ou bien que ces derniers changent de fuseau. La question est loin d'être simple, et les Vingt-Sept ne semblent pas vouloir consacrer du temps à résoudre ce casse-tête alors que le continent a une guerre à sa porte et fait face depuis deux ans à des crises sans précédent –Covid, énergie, climat, entre autres.

«Les États vont devoir se décider», s'agace pourtant l'eurodéputée française Karima Delli, présidente de la commission des transports et du tourisme, qui s'est saisie du dossier au Parlement européen. «S'ils ne prennent pas leurs responsabilités, à nouveau, le Parlement européen interpellera le Conseil pour trouver une solution avant la fin de la mandature.»

Pour l'élue, «le changement d'heure est un outil obsolète: les études sont là, il n'y a pas eu de réelles économies d'énergie». Dans sa proposition, la Commission européenne soulignait en effet qu'aucune étude ne faisait état, au sein de l'Union, d'économies d'énergie significatives et que les progrès technologiques avaient réduit ce potentiel. Mais elle ne voyait pas non plus d'éléments de preuve suffisant des effets sur la santé du changement d'heure. La volonté de quelques citoyens, seule, semblait motiver sa proposition. Encore fallait-il que les Vingt-Sept trouvent le temps de l'adopter...

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