Monde / Culture

Charles III, cauchemar du design et de l'architecture britanniques

Temps de lecture : 8 min

Ennemi de l'avant-garde, le nouveau monarque fait tomber les têtes et impose sa vision de la «tradition», faisant trembler l'innovation et la démocratie.

Pour Charles, les tours de bureaux de Londres sont «semblables aux membres d'une équipe de basket entassés épaule contre épaule entre vous et Mona Lisa». | British Council Sri Lanka via Wikimedia Commons
Pour Charles, les tours de bureaux de Londres sont «semblables aux membres d'une équipe de basket entassés épaule contre épaule entre vous et Mona Lisa». | British Council Sri Lanka via Wikimedia Commons

Design et monarchie britannique ne sont pas incompatibles: l'engagement du défunt duc d'Édimbourg, Philip Mountbatten, l'a prouvé. Soutenant l'enseignement de la discipline, il a lancé et présidé le Prince Philip Prize for Design Excellence ainsi que le Prince Philip Student Design Award. Pestant volontiers contre les «gadgets inutilisables» mais féru de «Good Design», il en a publiquement vanté l'importance et les mérites jusqu'à l'âge de 95 ans et n'hésitait pas à mettre la main à la pâte. Il a même contribué à dessiner la voiture qui emmènerait sa dépouille vers son lieu de repos éternel.

On peut s'en étonner, mais la reine Elizabeth II n'y était pas insensible non plus. Elle a accédé au trône en février 1952, soit quelques mois à peine après la tenue du Festival of Britain, manifestation d'art contemporain qui s'est tenue durant l'été 1951, dans l'atmosphère particulière de l'après-guerre. L'exposition, qui mettait notamment en lumière un ambitieux plan d'urbanisme, marquait le début d'une période féconde pour le design, les arts, l'architecture et la technologie britanniques, à laquelle le destin de la jeune reine était associé.

Le designer Terence Conran lui-même, fondateur d'Habitat, nous avait confié, en novembre 2021, l'importance de ce moment clé, qualifié de véritable «tonique pour la nation», qui projetait les Britanniques dans «ce que leur vie allait devenir». «Après des années de guerre et de restrictions, tout semblait si fastueux, si moderne. [...] Électrisant.»

En 1967, Elizabeth II a également accordé une charte royale au Royal College of Arts (RCA), dont le département de design graphique et industriel était déjà très réputé. Des rangs du RCA sont sortis des élèves ayant porté haut l'étendard du design britannique, comme James Dyson, fondateur de la marque d'aspirateurs à son nom, ou Jonathan Ive, père de l'iPhone.

Ce dernier, directeur du design pour Apple de 1997 à 2019, a joint ses forces à celles de l'ex-prince Charles en 2021 pour lancer, en collaboration avec le RCA, le Terra Carta Design Lab. Cette structure invite des étudiants en architecture, arts et sciences humaines, ingénierie, communication et design à développer des projets «aux retombées importantes, peu coûteux et durables» pour lutter contre le réchauffement climatique.

«Campagne royale
de greenwashing»

Un projet ambitieux, mais qui n'a pas obtenu l'adhésion de tous. «N'ayez crainte! Le prince de Galles dans son beau costume et le designer multimillionnaire vont nous sauver!», ironisait ainsi la journaliste Francesca Perry. En plus de dénoncer la différence ténue entre le soutien aux jeunes talents et leur exploitation –aucun soutien financier n'est prévu pour la phase d'élaboration des projets, seuls les gagnants reçoivent compensation–, elle confessait son scepticisme.

La journaliste voit en effet dans l'initiative une flagrante «campagne royale de greenwashing». «Oubliez l'impact environnemental et social du colonialisme, tout est O.K. maintenant! À moins qu'il ne s'agisse d'un moyen d'attirer les investisseurs internationaux en Grande-Bretagne», hasarde-t-elle. rappelant que l'initiative du prince Charles est soutenue par la Bank of America, Amazon et Shell.

Mais surtout, se demande-t-elle, dans quoi s'embarque Jonathan Ive
avec le désormais roi Charles III, «partisan d'une architecture de la nostalgie pour amoureux de traditionalisme»?

Le furoncle de la discorde

Les faits ne lui donnent pas tort. Au fil des années, on ne compte plus les saillies antimodernisme de Charles. Ni ses caprices, qui ont fait s'écrouler d'ambitieux projets pourtant actés. L'un des épisodes les plus connus est celui dit du «furoncle».

En 1984, le prince Charles prenait la parole pour célébrer les 150 ans du Royal Institute of British Architects (RIBA). Censé féliciter les architectes dont le projet d'extension de la National Gallery avait été retenu, il a soudain déclaré, devant une audience bouche bée, le considérer comme «un furoncle monstrueux sur le visage d'un ami adoré et plein d'élégance». Bon sang ne saurait mentir...

La tirade a fait mouche: le mot furoncle («carbuncle») est entré dans le vocabulaire usuel des critiques britanniques d'architecture et une Carbuncle Cup récompense depuis chaque année l'édifice le plus raté du pays. Cela prête à sourire, mais l'affaire a eu des effets bien plus négatifs, puisque le projet en question, pourtant prêt à être exécuté, a finalement été remplacé par un autre. La National Gallery, organisme public, s'est donc retrouvée dotée d'une extension plus au goût du futur monarque.

Le prince Charles s'est-il rendu coupable d'abus de pouvoir? Le 20 septembre dernier, Tom Banks s'interrogeait, dans le magazine Design Week, sur l'avenir du design britannique sous le règne de Charles III. «Pour certains, l'action de lobbying menée [par le prince Charles, ndlr] auprès des ministres du gouvernement par le passé dépassait les limites de l'acceptable», alerte-t-il. D'autres architectes ayant eux aussi eu maille à partir avec Charles n'ont pas hésité à le faire savoir haut et fort.

British humour et crachat royal

«Une guerre de trente ans.» C'est ainsi que l'architecte Sir Colin Alexander St John Wilson décrivait son titanesque projet de construction de l'actuel site de la British Library, l'une des plus importantes bibliothèques au monde. Le chantier, commencé en 1964, s'était embourbé dans des querelles politiques et de nombreux soucis de budget ou de design. La bibliothèque sera finalement inaugurée en 1998. Tout proche de la gare de Saint-Pancras, au cœur de Londres, le bâtiment s'inspire à la fois de l'architecture victorienne environnante et de grands maîtres contemporains du design, comme Alvar Aalto.

En 1998, Wilson a été nominé pour le convoité prix Stirling. Il ne l'a pas obtenu. Le prince Charles y était-il pour quelque chose? Une fois de plus, le futur roi n'avait pas caché sa désapprobation face au résultat. «On dirait plutôt un endroit où les livres sont incinérés», «un hall de rassemblement au sein d'une académie de police secrète». Cette touche de british humour acide n'a pas adouci la colère de l'architecte. Sa réputation en a été, a-t-il assuré, réduite à néant. Au point qu'il a dû se résoudre à fermer son agence quelques années plus tard. Une décision radicale qui a découlé, il en était persuadé, de ce «crachat royal».

«Au moins, reconnaissons une chose
à la Luftwaffe: quand ils ont bombardé nos édifices, ils ne les ont pas remplacés par quelque chose de plus offensant que des débris.»
Le prince Charles, en 1988, devant des bâtiments modernes

Dans A Vision of Britain, documentaire filmé par la BBC en 1988, le prince Charles déplorait également l'existence de bâtiments modernes venus gâcher la London Skyline. Il n'y allait pas par quatre chemins: les architectes contemporains étaient plus à blâmer qu'Hitler. Il est comme ça, Charles, puriste et pétri d'humour.

«Au moins, reconnaissons une chose à la Luftwaffe: quand ils ont bombardé nos édifices, ils ne les ont pas remplacés par quelque chose de plus offensant que des débris. C'est nous qui avons fait ça», avait-il affirmé, désignant avec un air consterné les tours de bureaux qui obstruent la vue sur la cathédrale Saint-Paul, les qualifiant de «tellement médiocres […], semblables aux membres d'une équipe de basket entassés épaule contre épaule entre vous et Mona Lisa». Et de renchérir: «Vous imaginez les Français faire ça à Paris?» Justement, parlons-en.

Pour Charles, la cathédrale Saint-Paul, à Londres, est l'équivalent architectural de La Joconde. | Sebastiandoe5 via Wikimedia Commons

Un acte anticonstitutionnel?

En 1977, le centre Pompidou (mieux connu sous le petit nom que lui donnent affectueusement les Parisiens: Beaubourg) ouvrait ses portes. Le projet des architectes Renzo Piano, Richard Rogers et Gianfranco Franchini avait été retenu parmi 681 propositions.

Si le prince Charles a fait abstraction de l'existence de Beaubourg dans sa tirade de 1988, peut-être est-ce par aversion pour l'Anglais du trio, Richard Rogers. Car l'architecte a dessiné le siège de la Lloyd's of London, l'un de ceux qui «gâchent la vue» sur sa cathédrale adorée. Et le futur roi s'est empressé de lui faire payer cet affront en faisant annuler le projet de l'architecte pour la place Paternoster, jouxtant justement la cathédrale Saint-Paul.

Il ne s'est pas arrêté là. Il s'est ensuite attaqué à celui que Richard Rogers avait imaginé pour la Royal Opera House à Covent Garden –«En gros, on m'a dit: “Le prince ne t'aime pas”», témoignait l'architecte. Last but not least, c'est à un titanesque projet se chiffrant à plusieurs milliards de livres sterling que s'en est pris Charles en 2009: celui des Chelsea Barracks, que la famille royale du Qatar, propriétaire des lieux, avait demandé à Richard Rogers de transformer en logements.

L'architecte et ses équipes ont travaillé deux ans et demi à la conception de la transformation en lieux de vie de ces anciens baraquements militaires du cœur de Londres, avant de recevoir le fatal coup de fil. Richard Rogers est tombé des nues et a dénoncé le comportement du prince Charles: «Cette situation est complètement anticonstitutionnelle et ne devrait plus jamais arriver», faisait-il savoir par le biais du Guardian.

Le prince aurait profité d'un malentendu: «Il n'y avait aucune stratégie de communication. Cela nous a donné l'impression que les Qataris ne comprenaient pas qu'il s'agissait d'un processus démocratique. Ils n'ont jamais fait la différence entre royauté et gouvernement.» Charles non plus, puisqu'il aurait, d'après Richard Rogers, demandé une faveur «de prince à prince».

«Cette idée que Charles serait un “homme du peuple” me fascine. C'est un homme des riches, ça, c'est certain!»
Richard Rogers, architecte, au Guardian en 2009

L'architecte a demandé l'ouverture d'une enquête, et ceux qui ont déposé plainte auprès de la Haute Cour ont finalement obtenu 68 millions de livres de dommages. Pour Richard Rogers, le prétexte d'un projet dénaturant le quartier, brandi par ses détracteurs, était fallacieux: le sien devait se fondre dans l'environnement architectural historique immédiat et ne devait pas dépasser une hauteur de neuf étages. De plus, le projet initial, débattu au cours de pas moins de quatre-vingts réunions publiques, devait comprendre 50% de logements sociaux afin de «dé-Gucci-fier» le quartier.

«Cette idée que Charles serait un “homme du peuple” me fascine, assénait-il dans le Guardian en 2009. C'est un homme des riches, ça, c'est certain!» De toute façon, tranchait Richard Rogers, récipiendaire du Pritzker, équivalent du Nobel d'architecture, Charles n'y «connaît rien en architecture». La preuve ultime? Le prince de Galles brandissait en guise d'antidote à l'avant-garde les œuvres d'architectes du XVIIe siècle, comme Christopher Wren, mais semblait ignorer le fait qu'en réalité, leurs idées étaient considérées comme révolutionnaires par leurs contemporains.

Mies van der Rohe retoqué deux fois

Fuyant la montée du fascisme, le chantre du Bauhaus Ludwig Mies van der Rohe s'était un temps réfugié à Londres dans les années 1930, avant de partir pour les États-Unis. Un épisode chaotique et surprenant, que nous avions raconté ici, dans un article publié le 5 février 2022. Mais même si plusieurs projets londoniens avaient été planifiés, ils n'ont jamais vu le jour. C'est outre-Atlantique que le Germano-Américain a pu cimenter sa dimension de «starchitecte».

Au début des années 1960, l'occasion se présentait pour la ville de réparer son erreur du passé et d'accueillir le travail de l'un des architectes les plus influents du siècle: la Mansion House Square devait compter dix-neuf étages, une place publique et un centre commercial souterrain. Ludwig Mies van der Rohe avait commencé à plancher sur sa copie en 1962. En 1985, soit seize ans après sa mort, le projet a été officiellement enterré, après vingt ans de lobbying actif de la part du prince Charles, qui avait décrété que le projet trouverait «mieux sa place à Chicago qu'à Londres».

Ras-le-bol de l'avant-garde, tellement dominante «qu'elle en devient la norme», assène alors le futur monarque. La ville idéale du roi, c'est celle qu'il a lui-même créée: Poundbury, «prolongation urbaine» de la ville de Dorchester (Dorset), dans le sud de l'Angleterre.

Tout en balayant d'une main l’avant-garde, Charles a bâti de l’autre ses villes idéales. Lire la suite: «Disneyland féodal, Marie-Antoinette chez Dracula: le roi Charles bâtisseur».

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