Monde / Économie

Le renouveau du syndicalisme bouleverse le monde du travail américain

Temps de lecture : 6 min

Amazon, Starbucks, Apple... Des campagnes de syndicalisation, souvent menées par des jeunes qui se sont politisés à l'université, fleurissent depuis plusieurs mois dans les plus grandes boîtes des États-Unis. Au grand dam des patrons.

Si chez Starbucks les votes en faveur de la création d'un syndicat s'enchaînent, la bataille chez Amazon s'avère plus compliquée. | Sean Robbins via Unsplash
Si chez Starbucks les votes en faveur de la création d'un syndicat s'enchaînent, la bataille chez Amazon s'avère plus compliquée. | Sean Robbins via Unsplash

Cela peut paraître contradictoire. Alors que les résultats des midterms ont mis en lumière les difficultés du Parti démocrate à retrouver son électorat populaire, les syndicats n'ont pas bénéficié d'une image aussi positive depuis longtemps aux États-Unis.

Selon un sondage Gallup paru au mois d'août, 71% des Américains «approuvent» l'action syndicale, un niveau de soutien jamais atteint depuis 1965. Et si peu d'Américains appartiennent eux-mêmes à des organisations syndicales –seulement 10% des salariés du pays et 6% des personnes employées dans le secteur privé–, de nombreuses campagnes de syndicalisation font tache d'huile dans les plus grandes entreprises du pays: Amazon, Starbucks, Apple, etc.

Selon l'agence fédérale qui organise les référendums d'entreprise dans lesquelles les salariés votent pour ou contre la création d'une section syndicale, plus de 641 sociétés ont répondu par l'affirmative au cours de la première moitié de l'année, du jamais-vu depuis vingt ans. N'en déplaise à Jeff Bezos et d'autres capitaines d'industrie, la dynamique est bien réelle et elle pourrait bousculer le monde du travail américain.

Entre employeurs syndiqués et
non syndiqués, un fossé immense

Pour Joseph McCartin, professeur d'histoire à l'université de Georgetown et spécialiste du syndicalisme, ce regain de popularité s'explique, tout d'abord, par la montée des inégalités et de la précarité. La crise liée à la pandémie de Covid-19 a également facilité une prise de conscience pour de nombreux travailleurs. «La pandémie a mis en lumière l'absence des voix des salariés sur leurs conditions de travail», affirme-t-il.

Le constat est partagé par Rebecca Givan, professeure à l'école de management et des relations au travail de l'université Rutgers. «Les gens qui bossaient pendant la pandémie se sont rendu compte, peut-être plus que jamais, à quel point leurs patrons ne s'intéressaient pas à leur bien-être», souligne-t-elle.

Aux États-Unis, la loi protège le pouvoir des employeurs sur leurs salariés: contrairement à la France, il n'y a pas de conventions collectives. Tout se joue au niveau de l'entreprise, et s'il n'y a pas de syndicat, les patrons n'ont quasiment aucune obligation de négocier collectivement avec leurs employés. Cela produit un fossé immense entre les employeurs dits «syndiqués» et «non syndiqués»: en matière de dialogue social, de paie, de conditions de travail et de sécurité de l'emploi, les travailleurs ne vivent pas les mêmes réalités.

«La plupart des salariés américains sont des employés avec des contrats de gré à gré [“at-will”, ndlr], ce qui veut dire qu'ils peuvent être licenciés à n'importe quel moment, pour une bonne raison, une mauvaise raison, ou sans raison. Les salariés non syndiqués ont toujours ce risque de perdre leur travail», précise Rebecca Givan.

Grâce aux accords d'entreprises qui suivent la création de sections syndicales, les travailleurs syndiqués ont par ailleurs généralement des salaires plus élevés que leurs homologues non syndiqués. Selon les chiffres les plus récents du ministère américain du Travail, les premiers gagnent ainsi, en moyenne, quelque 200 dollars de plus par semaine que les derniers (1.169 dollars par semaine en 2021 pour les employés syndiqués, contre 975 dollars pour les autres).

Les jeunes en tête de la lutte

Chris Townsend assiste de près au renouveau du mouvement syndical. Ancien dirigeant de l'Amalgamated Transit Union, le premier syndicat nord-américain des transports en commun, il a organisé le recrutement de 8.500 nouveaux adhérents entre 2014 et 2022. En ce moment, il conseille des salariés qui essaient de monter leurs propres sections syndicales à Amazon, Starbucks, la chaîne de supermarchés Trader Joe's et aux magasins de sport REI.

Selon lui, ces campagnes sont souvent menées par des jeunes récemment politisés qui sont confrontés à la brutalité du monde du travail. «Ils ont cette bouffée d'air à l'université, mais quand ils arrivent dans l'entreprise, c'est la dictature, relate-t-il. Beaucoup de ces jeunes se sont politisés à la fac, ils arrivent dans les entreprises, et ils se disent: “Ah ouais, c'est comme ça.” Là, ils sont face à autre chose. On ne peut pas perdre sa place à l'université en exprimant ses opinions politiques… dans une entreprise, si.»

«Il y a un sentiment profond, chez
les jeunes, que le système est truqué, qu'il est corrompu et qu'il
ne répond pas à leurs intérêts.»
Chris Townsend, syndicaliste

Pour Chris Townsend, cette nouvelle génération est influencée par une certaine renaissance de la gauche américaine, incarnée par Bernie Sanders, sénateur du Vermont et deux fois candidat à l'élection présidentielle: «Il y a un sentiment profond que le système est truqué, qu'il est corrompu et qu'il ne répond pas à leurs intérêts. Ensuite, il y a toute la problématique de la dette étudiante, et puis l'économie continue de détruire les bons emplois en les remplaçant par des boulots de merde.»

Chez Starbucks, les victoires s'enchaînent. Depuis la réussite d'un premier référendum à Buffalo au mois d'août 2021, près de 250 cafés supplémentaires ont voté pour la création d'une section syndicale. Malgré l'opposition de l'entreprise, cela pourrait déboucher sur des négociations et améliorer les conditions de travail des salariés. En revanche, la bataille chez Amazon s'avère plus compliquée. Depuis la victoire choc d'un syndicat indépendant dans un entrepôt à New York où travaillent 8.300 employés, deux autres entrepôts ont voté contre la création d'un syndicat.

Casser les syndicats

Si le chemin est long et périlleux, c'est en grande partie dû au fait que les employeurs s'opposent frontalement aux tentatives des salariés de s'organiser eux-mêmes. Les États-Unis sont le berceau de l'«union-busting» («la casse de syndicats»): une constellation de cabinets et de consultants payés par les employeurs pour assurer la présence d'un «environnement non syndical». Il s'agit surtout de mettre de la pression sur les salariés afin qu'ils votent contre la création d'un syndicat lors des référendums d'entreprise.

La loi autorise notamment les entreprises à tenir des réunions obligatoires où les fameux «union-busters» expliquent toutes les raisons pour lesquelles les salariés devraient voter «non»: on fait partie d'une famille, on préfère des rapports directs, le syndicat va créer des tensions, vous serez obligés de payer des cotisations, etc. Si le message n'est pas suffisamment clair, il y a parfois des affiches et même des SMS pour enfoncer le clou, comme chez Amazon.

«Ce n'est pas qu'une question d'argent, c'est une question de pouvoir. Puisque la loi les autorise à s'opposer au pouvoir des travailleurs, quasiment tous les employeurs le font, estime Rebecca Givan. Amazon et Starbucks se comportent comme des employeurs américains typiques.»

Malgré l'espoir qu'elles nourrissent, nul ne contestera que les campagnes en cours ne concernent qu'une poignée d'employés, quelques dizaines de milliers sur un océan de non-syndiqués. Par conséquent, beaucoup de syndicalistes et leurs alliés sont convaincus de la nécessité d'une grande réforme fédérale afin de mieux équilibrer les rapports de force au sein des entreprises. Mais cela semble inenvisageable aujourd'hui.

L'arme des décrets présidentiels

Certes les Démocrates ont conservé leur très fine majorité au Sénat. Mais si les Républicains obtiennent une majorité à la Chambre des représentants –ce qui semble fort probable–, cela signifierait la mort définitive du «PRO Act», une proposition de loi visant à faciliter l'organisation de référendums d'entreprise, à interdire différentes pratiques de «union-busting» et à imposer des sanctions financières aux boîtes qui ne respectent pas la loi. Même avec leur courte majorité au Congrès actuel, les Démocrates sous Joe Biden n'ont pas réussi à surmonter l'obstruction parlementaire au Sénat.

Sans majorité au Congrès, l'administration Biden aura encore moins de marge de manœuvre. Elle pourrait sortir l'arme des décrets présidentiels. Pourtant, ces mesures auraient des effets limités sur le secteur privé, même dans les scénarios les plus optimistes.

Mais comme le rappelle l'historien Joseph McCartin, rien n'empêche le président de soutenir plus activement les luttes syndicales, à l'image de Franklin Roosevelt dans les années 1930. «Au pire, Biden peut toujours utiliser son statut de président [le “bully pulpit”, ndlr] pour souligner les luttes en cours. Il le fait déjà plus que d'autres présidents

Pour sa part, le syndicaliste Chris Townsend se dit déçu par ce qu'il appelle «l'inaction des Démocrates», mais il reste optimiste par rapport à la nouvelle génération. «Je n'ai pas de boule de cristal et on va sans doute avoir beaucoup de défaites, concède-t-il. Mais depuis quarante-cinq ans, je n'ai jamais vu un moment comme celui-là. L'ancien ordre est en train de s'effondrer.»

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